‹ Sainte-MartheChapitre 7 sur 25 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Gaucher II dit Scévole de Sainte-Marthe. — Education premikrk. — Madame: de Bizay. — Premiers essais poétiques. — Séjours a Paris, a Poitiers. — La pléiade. — Missions auprès d'Henri II ET de Charles IX. — Mariage de Scévole. — Il achète un office

DE CONTROLEUR GÉNÉRAL DES FINANCES. — ScÉVOLE MAIRE ET CAPI- TAINE DE Poitiers. — Les grands jours a Poitiers. — Il est

NOMMÉ trésorier DE FRANCE EN LA GÉNÉRALITÉ DE PoiTIERS. — LOUDUN LUI DÉCERNE LE TITRE DE PÈRE DE LA PaTRIE.

« Gaucher dit Scévole de Sainte-Marthe, ii« du nom, escuyer, seigneur d'Estrepied, de Beausse, des Humeaux, de la Jailletière et autres lieux au pais de Loudunois, trésorier de France, président en la généralité de Poitiers et par deux fois maire de la mesme ville et capitaine, fils aisné de Louis de Sainte-Marthe, seigneur de Neuilly et de Nicole le Febure, fut un personnage célèbre pour sa rare doctrine et les excellens ouvrages qu'il a mis au jour, cogneu et aymé des roys et aussi prudent qu'expérimenté dans la politique et les alfaires de TEstat, bref sans contredit estimé par nos français et les estrangers mesme un des plus grands hommes de son temps. »

Tels sont les termes naïfs par lesquels Tauteur du manuscrit

Googl^

inédit (i) dont nous avons parlé, résume en peu de mots, la vie de Scévole de Sainte-Marthe. Dans sa brièveté cet éloge est exact. (( Prudent et expérimenté dans les affaires d'estat, célèbre par ses ouvrages », tel fut bien Scévole. Et c'est aussi comme homme politique et comme auteur que nous aurons à l'étudier.

Scévole naissait à Loudun le 2 février 1536, c'est-à-dire au milieu de ce siècle de renaissance qui avait déjà produit et devait produire encore tant d'hommes remarquables par leur caractère et leur science. Il naissait dans une ville ancienne où les lettres étaient en honneur et aux confins de ces trois provinces qui formaient ce que l'on appelle le Jardin de la France, nom qu'elles méritent sans conteste, non seulement à cause de la fertilité du sol, mais aussi parce qu'elles ont donné à la patrie toute une éclosion d'écrivains connus.

Sous l'œil tendre mais quelque peu sévère de son aïeule maternelle, M™6 de Bizay (2j, qui avait conservé toutes les traditions de celte vieille magistrature française à l'école de laquelle elle avait été formée, le jeune de Sainte-Marthe reçut d'ineffaçables impressions d'honneur et de vertu. Du reste la sollicitude de ses proches ne lui manquait pas et on peut penser quelles sérieuses leçons il dut recevoir de son aïeul paternel. Gaucher, i®^ du nom. Des liens de parenté unissaient M"« de Bizay avec des personnages considérables : les Briçonnet, les Robertet, les Fumée, ces fréquentations développèrent chez Scévole les goûts sérieux, et c'était presqu'un homme lorsque l'on décida de l'envoyer terminer ses études dans la capitale. Son père vint lui-même le conduire à Paris : il avait alors treize ans. On le plaça au collège des Cholets où l'attirait la réputation de Robert Fournier, que sa science et sa vertu firent donner dans la suite comme précepteur au duc d'Alençon. Assidu aux cours des professeurs du collège de France, ses maîtres furent Jean Nestor, auteur d'une histoire de la maison de

(1) « Mémoires contenant les titres de la Maison de Sainte-Marthe (1657) », Transféré de la Bibliothèque de la ville de Paris dans celle de l'institat entre 17% ot 1798. Dreux du Radier attribue ce manuscrit à Pierre-Scévole de Sainte-Marthe, historiographe de France, 1618-1690.

(2) M. Léon Feugère, dans ses études sur le xvi* siècle, a publié sur Scévole de Sainte -Marthe un travail des plus complets auquel nous nous sommes souvent reporté, surtout en ce qui concerne les appréciations des œuvres littéraires de Scévole de Sainte-Marthe.

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Mëdicis, Antoine de Muret, Adrien Turnèbe, Pierre Ramus, etc. Ses progrès en éloquence latine^ en poésie française et en philosophie furent rapides; mais il est permis d'affirmer que le jeune étudiant sut tout d'abord se concilier Testime et i'afiection de ceux dont il suivait les leçons et que ces derniers s'empressèrent à l'envi de développer les qualités qu'ils avaient devinées. Ils n'eurent pas affaire à un ingrat; dans la vie de Scévole nous trouvons en effet mille preuves de cette reconnaissance de l'élève envers ses maitres. Nous en trouvons entre autres un exemple touchant dans une lettre d'un des frères de Scévole, écrivant à celui-ci pour lui annoncer la mort de Muret, en 1585. f J'en ai gprand regret, disait-il, pour avoir autrefois ouï dire que vous teniez de lui tous les secrets de la langue latine qui vous rendent illustre. » Simple témoignage autant à l'honneur du maitre qu'à celui de l'élève et qui mieux que des biographies de convention prouve la science de l'un et le cœur de l'autre.

Si les premières leçons reçues laissent une impression ineffaçable, il en est de même des premières amitiés formées. De ce côté aussi la fortune favorisa Scévole qui noua des relations précieuses avec des jeunes gens que leur savoir et leurs mérites devaient plus tard rendre illustres. Citons entre autres : Pierre Dufaur, sieur de Saint-Jory ; Philippe Bertier, qui devint premier président du parlement de Toulouse; Claude et Alexandre de Faucon, l'un premier président du parlement de Bretagne et l'autre du parlement de Normandie; Charles de Chanteclair et François Viète, maîtres des requêtes; Nicolas Le Sueur, président aux enquêtes à Paris; Nicolas Rapin, grand prévôt delà Connétablie de France; Guillaume Aubert^ etc., et une foule d'autres dont les noms se retrouvent toujours parmi ceux des maitres dans la science du droit et de la jurisprudence.

Afin de compléter ses études, Scévole alla de Paris à Poitiers, et là, malgré les travaux sérieux qu'il poursuivait, son génie poétic|ue se manifesta d'une façon toute fortuite. Un élève et ami de Ronsard, Jean de la Péruse (1), auquel le maître a donné un souvenir et que Muret a célébré, était mort tout jeune encore, à vingt-cinq ans. Il laissait après lui des regrets unanimes, son

(i) Jean de la Pérase, ainsi appelé do lien de sa naissance, se nommait Jean Bastier.

l talent était déjà reconnu de tous et l'on s'entretenait d'une

I tragédie de Médée qui devait consacrer la gloire du jeune poète;

I sa mort laissait inachevée l'œuvre commencée. Qui oserait en

^' effet terminer la pièce et affronter le jugement d'un public

d'autant plus enthousiaste que son auteur aimé venait de lui être soudainement enlevé. La jeunesse seule a des audaces semblables, Scévole de Sainte-Marthe n'avait pas dix-sept ans, il entreprit d'achever l'œuvre du poète et il y réussit d'une façon si remarquable que des applaudissements sincères saluèrent la tragédie de Médée. Mais ces applaudissements ne s'adressaient pas complèteijf. ment à lui; Scévole aspira à se faire connaître plus directement

t et il publia deux pièces de vers qui furent accueillies avec la

y même faveur.

u Ces succès cependant semblèrent dangereux au père du jeune

f Sainte-Marthe qui voulait pour son fils une carrière plus sûre. Il

I essaya donc de le détourner de la voie dans laquelle il marchait

![. et, afin de l'éloigner d'un milieu où ses aspirations poétiques ne

trouvaient que des encouragements, il l'envoya à Bourges

continuer ses études de jurisprudence. Dans cette ville, la science du droit était fort en honneur, le célèbre et facond jurisconsulte f Duaren ayant donné aux études juridiques une impulsion nouvelle.

%' Le maître vit immédiatement les dispositions de l'élève et il en fit

L son disciple favori, présageant que c si la mort ne le prévenait, il

k • prendrait rang parmi les premiers du siècle. »

^ Là encore, le jeune Scévole sut réunir autour de lui de fidèles

^ amis, dont plusieurs devinrent célèbres; citons entre autres les

Achille de Harlay, Simeo Bosius, Rapin, Le Sueur, etc. j^' Louis de Sainte-Marthe pensait donc son fils arraché aux séduc-

'^ lions de la poésie et il le voyait embrassant avec succès cette

carrière de la magistrature où tout paraissait lui assurer un ^ brillant avenir. Un de ses oncles maternels, entrant dans ces vues,

l\ lui offrait même de se dessaisir en sa faveur d'une charge au Par-

lement. Mais Scévole, dont la volonté s'était formée, refusa net, ne voulant en aucune façon abandonner ses études littéraires et < préférant le silence du Parnasse au tumulte du palais >. Louis de Sainte-Marthe avait Tàme trop haute pour imposer à son fils le renoncement absolu à ses rêves; il semble dès lors être intervenu entre eux un accord tacite. Le premier sacrifie l'avenir entrevu comme prochain, le second s'engage à mener de front les études

littéraires et la science du droit. Il revient au milieu des siens et commence une vie toute de travail. C'est à ce moment que Ton doit faire remonter sa liaison avec Salmon Macrin, dont les poésies étaient fort goûtées. Scévole reçoit-il de lui t tous les secrets de la poésie i, comme l'ont dit quelques biographes, nous ne le pensons pas; le jeune poète avait le don • des Muses » et déjà, dès cette époque, il était un maître. Quoi qu'il en soit, le commerce de ces hommes habiles en l'art d'écrire fut profitable à chacun d'eux, aussi Sainte-Marthe ne tarde-t-il pas à sortir une seconde fois, en quelque sorte malgré lui, de l'obscurité qu'il avait cherchée. En peu de temps, il fut apprécié de ses concitoyens, comme il l'avait été à Poitiers et à Bourges. Cette estime particulière, jointe au respect dont était entouré son père, le fit choisir pour aller vers Henri II traiter de différentes questions importantes dans Tintérêt de la ville de Loudun. Il s'acquitta de sa mission avec succès et revint au milieu des siens, mais ce n'était pas pour longtemps; trop de raisons l'appelaient à Paris où il avait été reçu avec faveur. Le désir de se perfectionner dans la science du droit et dans Part de la poésie, le besoin surtout de vivre en contact journalier avec tout ce que la France avait de plus illustre parmi les érudits, décidèrent Scévole à retourner dans la capitale, déjà le rendez- vous des beaux esprits du royaume

Le savant Dorât, qui avait connu ses oncles, Charles et Jacques de Sainte-Marthe, accueillit le premier le jeune poète et, celuici lui ayant soumis l'éloge de Duaren qu'il venait de composer, il fut conquis définitivement et se prit pour lui d'une réelle affection. Présenté par Dorât aux membres de la pléiade, Scévole se lia immédiatement avec Ronsard, Antoine de Baif, Jodelle, Passera t, Rémi Bell eau. D'autres furent attirés par la douceur de son caractère, sa modestie qui le rendaient cher à tous et bientôt il groupa autour de lui de solides amitiés. On doit citer en première ligne Scaliger, dont la réputation était alors à son apogée; plusieurs lettres du célèbre philologue, datées d'Agen où il résidait, montrent que, pendant plus d'un siècle, cette amitié fut c^onstante. A côté de Scaliger, citons les noms de Ponthus de îhiard, d'Henri de Mesmes, seigneur de Roissy et chancelier de Navarre, d'Henri Esiienne, d'Antoine Loisel, d'Etienne Pasquier, de Guillaume Ruzé, évéque d'Angers, du Faur de Pibrac et de son gendre le petit-fils du chancelier Michel Hurault de L'Hôpital, de

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Pierre et François Pithou dont plus tard il célébra pieusement la mémoire. Frappé de la renommée du chancelier lui-même et désireux de se faire connaître, Scévole de Sainte-Marthe profita de son voyage pour lui remettre une pièce de vers latins sur les abus et la vénalité des charges. L'Hôpital, magistrat austère et intègre autant qu'ami des belles-lettres, apprécia les vers aussi bien que le choix du sujet et ne refusa au poète ni les compliments, ni les encouragements. Celui-ci en resta toujours reconnaissant et ce fut lui qui, plus tard, réunissant ses efforts à ceux de Pibrac et de de Thou, parvint à sauver d'une destruction complète l'œuvre poétique du chancelier. Heureuse époque oii les lettres étaient cultivées avec « une sorte de rivalité enthousiaste (1), où tout événement marquant, toute solennité publique échauffait la verve des poètes; la naissance ou le mariage d'un prince, la mort d'un personnage illustre, devenaient des sujets de vers. >

Sainte- Marthe, après ce séjour dans la capitale, revint à Loudun et il y était depuis peu de temps, lorsque ses concitoyens recoururent de nouveau à lui et le déléguèrent auprès du jeune roi Charles IX. Soit que le roi lui en exprimât le désir, soit qu'il ne pût avant lui présenter sa requête ou qu'il crût utile à la cause qu'il servait de rester quelque temps auprès du souverain, il accompagna la cour et se trouva à Rouen lors du siège et de la prise de cette ville. Ce tut pendant ce voyage qu'il revit à Paris son oncle Le Févre (2), président du Parlement. Ce dernier le reçut chez lui et, de nouveau,, essaya de le décider à lui succéder dans la charge qu'il occupait. Mais Sainte-Marthe ne voulait sacritier ni ses travaux ni la vie calme de la province; il repoussa toutes ses propositions et, quittant la cour, il regagna Loudun mais non sans s'être rendu tout d'abord à Bordeaux qui était alors un centre littéraire important. Là encore, il se créa de fidèles amis; citons entre autres Michel de Montaigne, le futur auteur des Essais, Elie Vinet, < le chef du florissant collège où se pressait la jeunesse de Guyenne », le poète Lancelot de Caries, évéque de Riez, etc.

De retour à Loudun, Scévole reprit sa vie habituelle, mais tout était bien changé pour lui; son père était mort à Paris deux ans aupara\ant. L'isolement se faisait tristement sentir, il songea alors

(i) Léon Feu gère, Etude sur Scévole de Sainte-Marthe. (2) Le Fèvre on Le Fébure.

au mariage et, le 11 mars 1565 (1), il épousait Renée de la Haye, ilUe unique et héritière de Jean de la Haye, seigneur de Malaguet, de Veniez et de Beausse, et de Renée Genebault (i). Celte union subsista pendant plus d'un demi-siècle, Renée de la Haye n'étant décédée que le 6 juillet 1615 à Poitiers; elle fut heureuse à tous les points de vue, puisque d'elle devait naîti*e une famille nombreuse dont tous les membres ont été des hommes remarquables et qu'elle donna à Scévole un bonheur complet, qu'il célébrait luimême dans des vers adressés longtemps après à sa compagne vénérée :

Tu vero, mihi quam fausta Junone dicavit Sanctus hymen, sanctisque comes concordia votis, Grata animo conjux, vit» socia addita nostrsD, Me quando optata fecisti proie parentem, Haud sinit aima Venus lentas frigescere taedas...

Scévole avait Tâme trop haute, en effet, pour ne pas apprécier les joies pures de la famille, nous en trouvons une preuve dans un poème charmant et ému dont nous aurons à parler plus tard, la Pœdotrophie^ et où le père et le poète se réunissent pour donner à la jeune mère de gracieux conseils.

Son premier fils, Abel, naquit en 1570; cette naissance semble avoir déterminé Scévole de Sainte-Marthe à se livrer à des travaux moins spéculatifs que ceux auxquels il se complaisait jusque-là. H achète en 1571 un office de contrôleur général des linances à Poitiers. Cette acquisition le fixait dans une ville où les lettres étaient en honneur; aux occupations créées par ses nouvelles fonctions, il pouvait donc joindre les études chères à son cœur et le culte de la poésie s'unit pour lui aux devoirs plus sérieux. A celte époque remonte un projet auquel il ne put donner suite, celui de

(i) Le manascrit de la bibliothéqae de Tlnstitat porte 1561 et Dreux da Radier 1564 (Bibliothèque hittorique du Poitou, tome V, page lo8),

(2) Renée Genebault était fille de René Genebault, élu du Roi à Loudun et de Marguerite Roy. L'aïeule de Renée de la Haye était petite-filte elle-même de Pierre de la Haye^ seigneur de Malaguet et du Sozeau, fils Iniméme de Jeaa de la Haye, seigneur de Beausse et de Rocherigault, petit-tils de Jean, seigneur de Beausse et de Catherine Mesnager, sœur de Jacques Mesnager, conseiller à la cour du parlement de Paris. Ces détails sont intéressants, en ce sens qu'ils montrent combien cette aristocratie de haute magistrature restait fermée et ne t'aUiait qu'entre elle.

chanter les guerres saintes qui avaient illustré au-delà des mers le nom de la France chrétienne. Plus heureux que lui, un grand poète italien pouvait au même moment entreprendre cette œuvre. Mais si le génie du Tasse s'était rencontré avec celui de Sainte- Marthe, la Jérusalem délivrée resta œuvre unique, car de graves préoccupations absorbaient celui qui s'était voué au service de son pays.

L'on sait en efiet combien fut troublée la fin du règne de Charles IX. Les guerres de religion, au milieu desquelles apparaît comme un spectre sanglant le drame de la Saint-Barthélémy, avaient ruiné toute la France; « Tattitude, la conduite du roi et de la reine-mère n'était qu'un mélange confus d'ordres et de contre-ordres, d'affirmations et de dénégations, de paroles et d'actions incohérentes et contradictoires (1) ». Au milieu de ces désordres, les droits des citoyens mal déiinis étaient facilement méconnus et les habitants des villes avaient sans cesse à transmettre au roi des réclamations et des doléances. Déjà rompu au rôle de médiateur, Sainte-Marthe fut aussi utile à Poitiers qu'il l'avait été à Loudun.

Un des premiers actes d'Henri ÏII en montant sur le trône avait été de révoquer en tous lieux les privilèges particuliers ou publics que n'avait pas consacrés la vérification des cours souveraines. Les habitants de Poitiers se trouvaient ainsi spoliés et frappés dans leurs droits. Ils confièrent leur cause à Sainte-Marthe qui atténua les effets de cette mesure. Henri IlI, étant venu lui-même à Poitiers en 1577, montra à tous qu'il Testimait d'une façon toute particulière.

Reconnaissants, à juste titre, des services rendus et comprenant combien ils pouvaient attendre de lui, ses compatriotes lui confièrent en 1579 les intérêts et la garde de la cité, en le nommant maire et capitaine de Poitiers, poste délicat et difficile, en raison de la gravité des circonstances. Cette charge conférait la qualité de gentilhomme, mais Dreux du Radier, dans les pages qu'il consacre à Scévole de Sainte-Marthe, a bien soin de faire remarquer que celui-ci n'en retira pas cet avantage, puisqu'il était d'une noblesse prouvée depuis deux siècles (2). A cette occasion il prit pour

(1) Gaizot, tome IH, p. 363.

{%) Dreux du Radier, BibUoihèqué hùionque et critique du Poitou, tome V^ p. 162.

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devise : Patriœ non salis una manus. Son activité fit voir en efièt qu'il avait plus d*une main pour servir son pays; cette qualité est consacrée d'ailleurs par Nicolas Rapin, l'un des auteurs de la Satire Ménippée, et Rapin, par un jeu de mots semblable^ dit de lui : Non est Scœtola^ sed mage ambideiter.

Celte vigilance active n'était pas inutile à un moment où le Poitou, comme les provinces voisines, était troublé par la lutte religieuse. Plus violents dans une région où ils étaient cependant en petit nombre, les protestants convoitaient la possession de Poitiers : il fallait la surveillance de Sainte-Marthe pour sauver la ville d'un coup de main; sa fermeté réduisit les complots à l'impuissance et maintint la paix. Une circonstance donna à son administration un éclat particulier. Les Grands-Jours furent tenus à Poitiers en 1579, sous la présidence d'Achille de Harlay, depuis premier président au parlement de Paris, assisté de Messieurs Angenoust, Spifame, Rrullard et le c très docte Brisson, lors advocat général du Roy ». Scévole célébra par une pièce de vers latins ces assises solennelles qui étaient accueillies avec un enthousiasme mélangé de crainte et de respect. C'était en effet, pour les villes de province, le signal de divertissements et de jeux divers; les beaux esprits surtout se donnaient carrière.

C'est à cette session de 1579 que se rapporte cet incident devenu légendaire et souvent cité pour donner une idée de ce qu'étaient les tendances littéraires de l'époque. Pasquier venu à Poitiers avait tout d'abord été rendre visite à Scévole de Sainte-Marthe, l'un de ses assidus correspondants. Présenté par ce dernier dans une maison qui, suivant le langage allégorique du temps, semblait le vrai temple des Muses, chez Mesdames des Roches, mère et fille, ce fut là qu'une occasion la plus frivole, une puce aperçue sur le fichu d'une jeune personne, donna lieu à une foule de petites pièces de vers soigneusement recueillies dans les gros in-folio de Pasquier. ce curieux scrutateur de nos anciennes annales.

€ Singulier spectacle, remarque Léon Feugère, que de voir ces personnages, jurisconsultes, magistrats, politiques, administrateurs, s'escrimer à l'envi pour tirer d'un si mince sujet mille plaisanteries malicieuses. Ne dirait-on pas une société oisive qui De cherche qu'à tromper ses loisirs? Et c'étaient d'illustres repré-

sentants du xvi® siècle, charges des intérêts les plus importants, livrés aux plus sérieuses études, qui, par Teffet même de leur r candeur, n'avaient besoin pour retremper leurs forces, que de

éf' passe-temps frivoles : hommes capables d'héroïsme, quand il

hj fallait agir; et, dans le repos, enfants que tout amusait I »

g^ Sainte-Marthe prit sa part de ce badinage poétique, ainsi que de

E/, Hariay et Brisson; t or, ajoute Feugère, de ces trois hommes émi-

1^; nents, deux étaient destinés à mourir comblés d'honneurs et de

P ' jours; ce furent ceux qui ne cessèrent de lutter, au risque de leur

V' vie, contre l'anarchie et le triomphe des mauvaises passions : le

troisième, arrêté au milieu de sa carrière, devait périr d'une mort misérable; ce fut celui qui, dans un moment d'ambition ou de faiblesse, mendia une vaine popularité. » Ces lignes écriles en 185^4 sont trop d'actualité, à une époque où les compromissions semblent à Tordre du jour, pour que nous ne les citions en rappelant la triste mort de Brisson, qui, après s'être laissé nommer premier président par les Ligueurs, à la place de Hariay, fut pendu le 15 novembre 1591.

En 15*^0, Sainte-Marthe parvenu au terme de son mandat cessa ses fonctions de maire et, comme pour les mieux remplir il s'était démis de son ancienne charge de contrôleur des finances, il fut nommé par Je roi trésorier de France en la généralité de Poitiers, ensuite président des trésoriers. Ses collègues d'ailleurs, même en l'absence de ce dernier titre, l'avaient choisi en plusieurs circonstances comme leur représentant, et son mérite seul avait fait de lui le chef incontesté de ce corps, l'un des premiers de l'Etat.

Il n'avait pas été du reste sans rendre des services signalés à ceux qui étaient pourvus d'un office pareil au sien. Henri III, par un de ces caprices, auquel il obéissait souvent, avait supprimé brusquement la plupart de ces fonctionnaires, deux seulement étant maintenus dans chaque généralité. Les trésoriers que cette mesure visait se réunirent à Paris et résolurent de faire à Sa Majesté leurs très humbles remontrances. Scévole devait porter la parole en leur nom. Ce fut le l^f mars 158i, à Thôtel de Longueville, en présence des ducs de Montpensier, de Mayenne, de Mcrcœur, de Joyeuse, de Retz, des cardinaux de Guise, de Vaudemont, etc., qu'eut lieu cette entrevue. Comment se passa-t-elle? Il en est des versions différentes. Duverdier dit que Scévole parla

deux heures avec éloquence (1) et que le roi ne se laissa pas convaincre. Grandier, Renaudot et, depuis eux, les historiens modernes de Scévole affirment au contraire que le roi, après avoir exigé de lui une harangue très brève, fut si touché des raisons d'équité et d'intérêt public qu'il invoqua en une improvisation nerveuse et concise, qu'il déclara « n'avoir jamais pris tel plaisir à ouïr parler que par sa bouche et ajouta qu'il n'y avait pas d'édit qui pût teDir contre une langue si bien disante. >

Quoiqu'il en soit, il parait certain que les trésoriers de France obtinrent gain de cause et que ces fonctionnaires furent rétablis dans leurs charges et prérogatives. Quant à Scévole, outre la reconnaissance de ceux dont il avait détendu la cause, il recueillit à Paris de nouvelles et solides amitiés, entre autres celles du chancelier Chiverny et de l'archevêque de Sens, M. de Beaune.

Peu d'années après, il eut une nouvelle occasion de montrer ses talents de négociateur, en sauvant de la ruine la ville où il était né. C'était en 1587^ au moment où les luttes intestines se montraient les plus violentes. Le favori d'Henri III, le duc de Joyeuse, grand amiral et pair de France, allant en Guyenne, était passé aux porles de Loudun, à la tête des troupes qu'il commandait. Gravement offensé par les habitants, le duc avait décidé de traiter Loudun en cité rebelle. De trop tardives excuses n'avaient pu 1 désarmer le duc et ses officiers irrités, tout semblait perdu, lors-

I que l'on songea à Scévole que ses fonctions et le service du roi

I avaient justement appelé dans le Bas-Poiiou. Celui-ci s'achemine

en hâte, va trouver le duc de Joyeuse auprès duquel il était en grande estime et sauve la ville peut-être de la ruine, tout au moins du pillage.

Le xvi« siècle était trop plein des souvenirs de la Grèce et de Rome pour que la reconnaissance de Loudun ne se traduisit pas par une réminiscence quasi classique; les citoyens déférèrent à Sainte-Marthe le titre dont le Sénat romain avait jadis honoré Qcéron et il fut proclamé t Père de la Patrie ». Par un autre souvenir de l'antiquité, certains pané{2:yristes de Sainte-Marthe, en mentionnant le service éminent qu'il rendit à ses concitoyens,

(I) La barangae de Scévole au roi est conservée en mannscrit à la Bibliothèque nationale. Fonds Saint- Victor, iiOO. pages 95 à 101. Une antre copie se trouve à la bibliothèque de l'Institut qui renferme la Correspondance de Sainte-Marthe.

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l'ont comparé à Pindare, dont le nom sauva dans Thèbes en flammes sa postérité et sa maison. C'est ainsi que le curé Urbain Grandier, dans Téloge qu'il fit de lui, en rappelant que c comme un ange gardien de son pays, il avait d'une main ofScieuse détourné le coup fatal qui le menaçait •, s'écriait avec enthousiasme : c O loi, peuple de Loudun, autant de fois que tu verras le lierre rampant sur tes vieilles murailles, autant tu devras conserver une religieuse souvenance de celui qui te les a conservées! •

Le manuscrit de la bibliothèque de l'Institut, place à cette époque de la vie de Scévole divers exemples de son intégrité. Il signale notamment qu'après la mort de Marie Stuart, il avait été chargé par le roi de vendre tout le domaine de Poitou possédé par cette princesse, un chiffre lui ayant été fixé, t Or, dit-il, Scévole de Sainte-Marthe par sa fidélité, d'une portion du domaine seulement, fit la somme qui luy avait esté prescrite pour le total, sans toucher au reste qu'il eut pu aliéner à son protit et à l'intérêt de sa famille, s'il eut été l'homme du temps. » Nous n'insisterons pas sur ce point, ni sur ces exemples, curieux seulement à signaler, comme éléments d'appréciation des mœurs du moment.

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