PARAGRAPHE V LE LYRISME
Ce qui nous frappe dans le lyrisme de notre écrivain c'est tout d'abord cette spontanéité sincère qui fait le fond de tout son tempérament littéraire et est le premier caractère du lyrisme mystique. Elle est ici l'expression de ce frémissement de la sensibilité qui tout à coup éclate en exultations passionnées.
Lorsque le bon Sancho Pança chevauchait à côté de son maître dans les solitudes de la Manche, il déversait à tout propos des hottées de proverbes. Don Quichotte le suppliait de finir. Alors le pauvre homme s'excusait de son mieux, mais l'âme populaire était en lui plus forte que la bonne volonté et de sa bouche, avec les excuses, sortait une légion de proverbes nouveaux. C'est un peu ce qui, dans un autre ordre d'idées, arrive à Sainte Térèse. Ne pouvant maîtriser son âme, elle ne parvient pas plus à maîtriser sa plume ; et tandis qu'elle raconte ses étapes ascendantes vers la vie parfaite, on sent monter la marée de l'amour ; elle s'exalte, le flux bouillonne, et soudain il jaillit en exclamations amoureuses : « O mon Diea !... Sois loué !... Oh ! douceur ineffable des anges !... »
Vient-elle à s'en apercevoir, elle s'excuse d'interrompre ainsi constamment son récit ; mais voici que ses excuses mêmes débordent en de nouvelles effusions : « Pardonnez-moi, mon Père, dit-elle alors un peu honteuse, à son confesseur,... je suis sous l'impression de ce que j'écris, et j'ai plus d'une fois de la peine à ne pas me perdre en louanges quand je me représente, en écrivant, tout ce que je dois à Dieu ».
S»' Térèse. 39
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Et tandis qu'elle rédige ces pages où soudain l'émotion la saisit, où le lyrisme jaillit irrésistible, plus sincère que celui de Sapho, plus profond que celui de Pindare, la Sainte est agitée intérieurement par cette « fureur divine » que le peuple grec attribuait à ses poètes. Ce feu ardent d'amoureux enthousiasme rayonnait à travers l'enveloppe de sa chair, et le P. Diego de Guevara dépose que « la Sainte sortait de l'oraison le visage coloré et d'une beauté qui émerveillait ».
Or c'est en cet état qu'elle écrivit les prières haletantes de la Vida, les tirades passionnées des Conceptos et du Castillo, et surtout ces surhumaines Exclamations, plus tragiques que Sophocle, plus lyriques que Sapho.
« En ces dispositions, dit-elle, l'homme voudrait éclater corps et âme... L'âme souhaite être toute convertie en langues pour louer Dieu. Elle dit mille folies saintes, dardées au cœur de Celui qui la met ainsi hors d'ellemême. Et je sais une personne qui, sans être poète, savait alors improviser des strophes émues disant fort bien sa peine 1 ».
Malgré leur nudité esthétique, ces poésies, nous l'avons dit, ont un mérite qui les rapproche davantage du vrai lyrisme que les savantes beautés de Garcilaso et de Boscan : c'est leur sincérité. Telle poésie où, glosant un « estribillo » banal à force d'être employé par les écrivains du temps, Térèse demande de mourir, est éclairée par telle lettre intime, de la même époque, où elle se plaint que Dieu ne veuille pas permettre que ses maladies (à ce moment un mal de côté et une angine) mettent fin à sa vie.
Néanmoins, malgré leur naïveté et leur sincérité, c'est moins dans ses poésies que dans sa prose que nous chercherons et que nous pourrons étudier son tempérament
i. Vie XVI;
lyrique. C'est dans la spontanéité de ses exclamations amoureuses, sortant impétueusement de son cœur embrasé ; c'est dans ses prières passionnées au Christ et à Dieu où elle est tour à tour humble, audacieuse, suppliante ; c'est dans ses apostrophes éloquentes au monde ou à l'âme, où le mouvement de la phrase devient plus souple, plus régulier, plus facile à mesure que le sentiment s'élève, que nous découvrirons le plus grand écrivain lyrique du classicisme espagnol.
Car en tous ces passages où, presque à son insu, elle nous dévoile ses sentiments individuels, l'expression passionnée de ce thème commun, l'amour, atteint une intensité dont l'histoire littéraire du lyrisme nous offre peu d'exemples. Ce thème est chez elle si élevé que, dans le lyrisme mystique lui-même, peu d'écrivains se sont approprié dans la même mesure ce second caractère du genre : la sublimité.
Celui-ci est le caractère foncier. Par la transcendance de son objet, le lyrisme mystique se distingue de tout autre lyrisme. L'amour qui le provoque est supraterrestre et surhumain. Il s'adresse à l'Infini dans la plénitude de ses attributs, de sa bonté, de sa vérité, de sa beauté. Pour lui, le fini n'est que vice et laideur. Cette conviction qui fait chanter la Beauté de l'Aimé présuppose chez l'amant mystique le don surnaturel de Sagesse. Ce don lui donne la claire vue de la valeur de l'univers et de la hiérarchie des êtres.
« O Seigneur, j'ai connu que tout est vil ! »
Le jour où cette pensée s'est implantée en lui, l'homme subit la polarisation affective de tout son être vers l'Infini et il s'exprimera désormais plus volontiers en effusions lyriques.
Pour le chantre mystique l'objet de ses chants est donc l'Aimé par excellence, surpassant tout être visible,
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le seul digne, l'Être en dehors duquel rien n'est. Mais cet objet apparaît à son imagination sous des aspects divers.
Pour l'un il est l'immarcescible lumière ; d'autres, les femmes surtout, l'affectionnent comme le fiancé, le père, l'époux, ou encore comme l'ami, le compagnon de route et de souffrance ; pour d'autres enfin, il est l'épouse « dont les lèvres distillent le miel », ou la mère qui « avec le lait de sa douceur nourrit ceux qui sont petits par une humilité sincère et innocents par une pureté véritable ».
Mais ces divers aspects sont toujours nécessairement revêtus de ce degré de sublimité transcendante qui laisse l'Aimé dépouillé de toute idée d'imperfection, de contingence ou de caducité temporelle, ni père seulement, ni époux, ni ami, mais en réalité Dieu Infini.
Et cet aspect de l'Aimé l'accompagne jusqu'en sa détresse ; même lorsqu'il est le Christ sanglant, « ligoté, marbré de coups, couvert de crachats, soumis à torture cruelle, crucifié enfin et percé de clous 1 », il reste l'Être sublime, dans la sublimité de sa douleur infinie, au delà de laquelle il n'y a plus de douleur et au sein de laquelle germe et s'enracine déjà la joie sempiternelle.
C'est avec cet Être d'amour infini que l'homme aspire à s'unir d'union transcendante ; et ce sont ces noces spirituelles, désirées ou atteintes par l'àme, qui exaltent son lyrisme.
Car, dans le cœur de l'homme, ces relations avec l'Infini connaissent comme nous l'avons dit trois paliers en série ascendante. Elles partent du simple sens de l'Infini, et, en passant par la soif grandissante, s'élèvent jusqu'à l'étreinte mutuelle du fini et de l'Infini. A chacun de ces degrés correspond un degré croissant
i. Le Chant du Rossignol, attribué à S. Bonaventure.
dans la sublimité. Le lyrisme s'élève à mesure qu'il suit et chante les vertigineuses ascensions de l'âme, qu'il clame ses aspirations éperdues vers l'étreinte et il atteint sa sublimité la plus haute lorsqu'il en vient à célébrer les fluctuations mystérieuses de l'union.
Rien n'est plus faux, au point de vue de la création littéraire, que de pratiquer le « mysticisme » comme un genre ; rien de plus faux non plus, pour la critique, que de s'attacher, comme le font certains, à souligner surtout l'étrangeté et quelquefois l'incohérence verbale de certains mystiques comme preuve de leur sublimité *. Le caractère de sublimité du lyrisme mystique résulte beaucoup plus de l'harmonie des conceptions et de la force passionnée des convictions que les mots expriment, que de la sauvage sonorité de ces mêmes mots et d'un verbalisme impétueux qui, chez certains mysticisants modernes, simule vainement la profondeur et masque trop souvent l'impuissance. Ce qui nous exalte devant les grandes œuvres lyriques du mysticisme vrai, c'est moins, si je puis ainsi m'exprimer, la musicalité de la parole que la musicalité ou l'harmonie de la pensée mystique. De même que les tempêtes sonores de Beethoven ou de Wagner saisissent d'abord par l'impression soudaine d'une puissance de création musicale gigantesque, de même les grands souffles lyriques qui traversent les écrits mystiques de RuysbroecK ou de Sainte Térèse donnent l'impression d'âmes extraordinairement douées, d'une incroyable force émotionnelle, d'une lucidité inouïe, d'une robustesse qui fait trembler devant cette lutte terrible de l'âme aux prises avec l'Ineffable.
i. Maeterlinck notamment, parlant de Ruysbroeck, se perd dans les épithètes inexactes, lorsqu'il compare l'essor lyrique de cet écrivain « au vol convulsif d'un aigle ivre, aveugle et ensanglanté audessus des cimes neigeuses ». Sans doute, l'image est belle, mais cette critique de pure imagination a fait dévier l'appréciation du lyrisme mystique jusqu'à le confondre avec une sorte de renaissance du romantisme.
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Et ceci ne sera jamais le fait de psychies décadentes, baignant dans on ne sait quelle atmosphère de littéraire hystérie.
L'analyse que nous donnerons dans la seconde partie de ce paragraphe tendra précisément à montrer que ce caractère foncier du lyrisme mystique, la sublimité, a été le caractère dominant du lyrisme térésien.
Par contre le troisième caractère du lyrisme mystique, le mystère, les mots abscons, la tonalité étrange, le frisson de l'au-delà, tout ce que demande à ce domaine de la littérature notre époque qui vit surtout de sensations, ce caractère est chez Sainte Térèse le moins abondant. C'est ce qui a fait longtemps méconnaître sa haute valeur comme écrivain lyrique. Mais ce troisième caractère est accessoire. Confondant le lyrisme mystique avec cette sorte de verbalisme mystagogique et confrontant les écrits de la Sainte avec ceux de certains autres écrivains, le plus souvent hétérodoxes, adeptes du mysticisme sentimental, la critique littéraire a prêté moins d'attention à l'impétueuse sublimité de ses mouvements d'âme. Or, je le répète, c'est en cet élément essentiel du lyrisme que Sainte Térèse est des plus grandes. Écrivain clair, mesuré, à l'imagination mortifiée, tout en gardant une sensibilité aiguë, Sainte Térèse n'a jamais affectionné le langage obscur et sybillin qu'emploient certains écrivains mystiques.
Ce n'est point que le troisième caractère lui fasse défaut, et malgré l'usage relativement restreint du symbole elle sait en bien des pages hausser le pouvoir expressif de certains mots inaptes jusqu'à des significations ésotériques. Elle est consciente d'ailleurs que pour comprendre le langage figuré de l'esprit il faut une disposition spéciale et qu'à quiconque ne s'y trouve point préparé ce langage peut paraître puéril ou pleinement dénué de sens : « si l'esprit fait défaut, dit-elle, il est vain de chercher encore du sens en ces paroles ».
Après avoir vérifié la définition du lyrisme térésien passons à sa critique.
Sainte Térèse fut, nous l'avons dit plus haut, un des plus sublimes interprètes des sentiments de l'âme humaine dans ce qu'elle contient de plus élevé.
Comme elle possédait à un degré éminent le don prérequis et surnaturel de Sagesse, le sens de l'Infini domine toute son œuvre.
Selon la doctrine de l'Écriture et les préceptes du Contemptus Mundi, elle se rappelle que « la souveraine sagesse est de tendre au royaume du ciel par le mépris du monde » ; et elle va répétant l'inanité de tout hormis Dieu.
Par cette pensée initiale, elle se rattache déjà aux grands lyriques de tous les âges, depuis l'Ecclésiaste clamant la vanité des vanités jusqu'au mélancolique Hamlet soupirant : « O Dieu ! O mon Dieu ! qu'elles me semblent fastidieuses, insipides et vaines, toutes les jouissances de ce monde ! O Dieu ! que je le dédaigne et qu'il me lasse ! »
Insatisfaite du monde visible, lassée de persécutions et de troubles, polarisée par le divin, douée d'un tempérament très affectif, Térèse ne put manquer de sentir monter en elle l'insatiable soif de l'infini ; et elle va, comme Ruysbroeck, « tenant sans cesse les bras de son désir levés vers la plénitude adorée », tandis que de ses lèvres s'échappent d'ardents appels vers la stabilité céleste.
D'abord c'est une simple aspiration vers la Beauté éternelle :
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(<*) « Oh ! Beauté qui surpassez — toutes les beautés — sans blessure vous faites souffrir — et sans souffrance vous détruisez — l'amour des créatures.
(b) « Oh ! nœud qui joignez ainsi — deux choses si inégales — pourquoi donc vous défaire — puisque, serré, vous donnez la force — de regarder les souffrances comme des trésors.
(°) « Le non-être, vous le joignez — à l'Être qui n'a point de fin — sans jamais finir, vous achevez, — sans avoir rien à aimer vous aimez, — vous exaltez notre néant ! * »
Et d'autre part le désir d'être délivrée de ce qui empêche de jouir de cette Beauté :
(d) « Seigneur, délivrez-moi de cette ombre de mort! (la vie), arrachez moi à ces épreuves, à ces douleurs, à ces mutations innombrables, et à toutes ces formalités auxquelles vivre nous condamne; délivrez-moi de tant, et tant, et tant de choses qui me fatiguent et me lassent, et dont la seule lecture serait accablante 2 ».
Luis de Léon, plus serein, avec plus d'art et moins d'affectivité, homme après tout mais néanmoins sincère, chante dans une de ses pièces a Felipe Ruiz :
(a) « i Oh Hermosura que ecedéis. (b) « j Oh nudo que ansi juntâis Atodas las hermosuras ! Dos cosas tan desiguales !
Sin herir dolor hacéis No se porqué os desatâis
Y sin dolor deshacéis Pues atado fuerza dais
El amor de las criaturas. A tener por bien los maies.
(c) « Quien no tiene ser juntâis 3 Con el Ser que no se acaba, Sin acabar acabàis, Sin tener que amar amâis, Engrandecéis nuestra nada ».
(d) « Lf brame Seûor de esta sombra de muerte.librame de tantos trabajos.librame de tantos dolores, librame de tantas mudanzas, de tantos cumplimientos, como forzado hemos de tener los que vivimos, de tantas, tantas, tantas cosas, que me cansan y fatigan, que cansaria a quien esto leyese, si las dijese todas ».
i. Obras t. VI, p. 85. — 2. Chemin, Ms. E., LXXII. — 3. Cette leçon est préférable pour la rime à celle des Mss. 12763 et 12764 : « Juntâis quien no tiene ser ».
(«) «Quand donc pourrai- je — délivré de cette prison voler au ciel, — Philippe, et dans le cercle le plus éloigné de la terre — contempler la vérité sans voile ! l »
On remarque la différence : Chez l'un plus d'art et de cerveau, chez l'autre plus de cœur; chez l'un, un vêtement de philosophie platonicienne, chez l'autre la simple poussée de la nature vers l'objet de son amour. Pour Sainte Térèse l'objet de son désir est très net : c'est le Christ, ce Christ avec ses yeux humains, si beaux et pleins de larmes, aqaellos hermosos ojos, llenos de lagrimas, et qu'elle désire mieux voir ; c'est le Christ dolent ou ressuscité, tel qu'il marche à ses côtés, « avec lequel elle a passé le matin même des moments délicieux 2 » :
Chez Luis de Léon l'objet du désir est plus vague ; est-ce voir Dieu ? est-ce bien le ciel auquel il aspire ? ou ne veut-il qu'un élysée platonicien, une sorte de liberté intellectuelle et sereine ?
a Je veux un songe sans réveil — un jour pur, joyeux et libre 3 ».
Et au ciel que veut-il voir ?
(b) « Là, uni à ma vie, — transformé en une lumière resplendissante— je verrai distinctement et d'un coup d'oeil — le présent et le passé — et leur principe propre et caché 4 ».
Et encore :
(a) 1 1 Cuândo sera que pueda (b) « Alll a mi vida junto
Libre de esta prision volar al cielo En luz resplandeciente convertido
Felipe, y en larueda Veré distinto y junto
Que huye màs del suelo lo que es y lo que ha sido
Contemplar la verdad sin vélo ? » y su principio propio y escondido ».
i. Obras de Fr. Luis de Léon, Aut. esp. t. XXXVII, II p. 6 b. — 2. Vie XXXVII. — 3. Op. cit. p. 3*, Vida descansada. — 4. Ibid. à Felipe Ruiz, p. 6b.
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(a) « Je verrai Celui qui dirige les étoiles — et qui les allume de feux splendides et féconds ; — et je saurai pourquoi les deux Ourses — sont toujours craintives de se baigner dans l'océan ■ ».
Et pourtant son désir de voir Dieu n'est pas moins sincère que celui de Térèse. Qu'on relise ces poésies émouvantes : Noche serena, ou Morada del cielo, ou al Christo crucifixo ou en la Ascencion ; sous la robe platonicienne on découvrira le même cœur fervent, la même inspiration chrétienne, le même désir ardent de stabilité dans la Beauté et dans l'Amour impérissables. Toutefois chez Léon le vêtement et l'art atténuent quelque peu la crudité du sentiment et s'il l'emporte en élégance littéraire, Sainte Térèse le dépasse en spontanéité lyrique.
La Sainte ne s'arrête point d'ailleurs au désir platonique. Sa sensibilité, aiguillée toute vers son centre divin et fouettée par le désir lui-même, se sent bientôt en proie à une frémissante impatience. Il suffit alors d'une simple étincelle pour embraser son désir. Parfois cela la prend au milieu d'une phrase :
(b) « L'âme voit que, d'elle-même, elle a mérité l'enfer, et qu'on la châtie avec de la gloire ; elle s'abîme en louanges à Dieu, et moi ! oh ! je voudrais en ce moment m'y abîmer tout entière ! O, sois béni, mon Seigneur !... 2 ».
(c) « Ah ! quelle chose étrange de voir une âme ainsi blessée. Oh ! quand je suis ainsi, que de fois je me rappelle le verset de ce Psaume : Comme le cerf désire... 3 »
(a) « Quién rige las estrellas
Veré y quién las enciende con hermosas Y eficaces centellas ; por que estân las dos osas debanarseen el mar siempre medrosas ».
(b) «De si ve (el aima) que merece elinfiemo, y que le castigan congloria; deshàcese en alabanzas de Dios ! y yo ! me querria deshacer ahora ! i Bendito seâis Seûor mio ! etc. »
(c) « ; Oh, que es ver un aima herida !... ; Oh, cuantas veces me acuerdo, cuando ansi estoy, de aquel verso de David : Quemadmodum desiderat cervus ! »
i. Op. cil. p. 7b- — 2. Vida XIX. — 3. Ibid. XXXIX.
C'est le halètement de la soif ardente qui commence à la torturer. Comme le troubadour « soupirant » vers l'amour dont il se juge indigne, s'humilie et s'abaisse en chantant les louanges de sa Dame, Sainte Térèse sent l'impétuosité de son désir combattue par la lancinante conviction de son indignité :
(<*) c Ah ! que je suis loin, que je suis loin, et je puis le répéter mille fois, que je suis loin d'en être là x ! »
s'écrie-t-elle, comme si les vagues montantes de son désir étaient brisées coup sur coup par l' affaissement senti de son impuissance.
Pour exprimer fortement son sentiment elle affectionne ce procédé de répétition.
D'autres fois ce désir impuissant s'exprime en plaintes élégiaques, empreintes de la plus profonde poésie :
(b) « Oh ! pauvre petit papillon, entravé par tant de liens ! on ne te laisse pas voler comme tu voudrais. Ayez- en pitié, mon Dieu ; faites en sorte qu'il puisse au moins satisfaire un peu son désir * ».
L'emploi de mots affectifs, «ô pauvre petit papillon , i attaché avec tant de chaînes », expriment mieux chez Térèse cette ferveur impuissante ; on sent sous les mots un frémissement plus vif de la sensibilité ; une souffrance d'impatience plus vraie.
Sans doute il faut renoncer à lui attribuer le beau sonnet :
c No me mueve Dios para quererte 1
mais ce sont bien là ses sentiments, quoiqu'elle n'ait pas cet art du vers et ne saurait astreindre les mouve-
(a) t ; Y qaé de ello, que de ello, que de ello y otras mil veces le puedo decir, me falta para esto ! »
(b) « ; O pobre mariposilla, atada coq tan tas cadenas que no te dejan volar lo que querrias! Habedla làsuma, mi Dios; ordenad ya de manera que ella pueda cumplrr ea algo sus deseos *.
i. Vuia, XXXIX. — 2. CastiUo, VI, 6.
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ments de son âme à la lente composition d'une poésie aussi travaillée.
Écoutez comme ses poésies à elle, contrairement à ce sonnet, sont spontanées et viennent d'un jet :
(*) «Voici mon cœur, ô mon Époux, — je le mets en ta main. — Voici mon corps, ma vie, mon âme, — voici mon cœur et son amour, — ô ma très douce Rédemption, — et puisque je m'offre pour tienne, — qu ordonnes-tu quil soit fait de moi ? »
(b) « Donne-moi richesse ou pauvreté, — consolation ou affliction ; — donne-moi joie ou tristesse, — donne-moi l'enfer ou le ciel, — vie douce, soleil sans nuage, — puisque je me suis rendue à toi, — qu'or donnes -tu qu'il soit fait de moi ? 1 »
C'est encore à Louis de Léon qu'il la faut comparer, dans son Ode au crucifix, un peu entachée de maniérisme, où le poète supplie le Christ de lui faire l'aumône d'un regard : « Vuelva los mansos ojos a mirarrne, Tourne tes doux yeux et me regarde » ; et surtout dans son admirable pièce, en l'honneur du mystère de l'Ascension : Y dexas, Pastor santo...
(c) « Donc, Berger saint, tu laisses — en cette vallée profonde et obscure ton troupeau — en proie à la solitude et aux larmes — et Toi, traversant l'air serein, — tu vas dans l'immortel asile.
(à) « Ha ! nuée jalouse — même de cette brève joie ! de quoi te plains-tu ? — où voles-tu si pressée ? — Combien riche tu t'éloignes — et combien pauvres et aveugles, ha ! tu nous laisses ! 2 »
(a) « Veis aqui mi corazôn (b) «Dadme riqueza o pobreza
Yo le pongo en vuestra palma Dad consuelo o desconsuelo
Mi cuerpo, mi vida y aima Dadme alegria o tristeza
Mis entranas y aficiôn, Dadme inûerno o dadme cielo
Dulce Esposo y redenciôn Vida dulce, sol sin vélo,
Pues por Vuestra me ofreci Pues del todo me rend!
I Que mandais hacer de mi ? i Que mandais hacer de mi ? »
(c) « ! Y dejas Pastor santo, (d) « i Ay ! nube envidiosa
Tu grey en este valle hondo, escuro, Aun de este brève gozo i que te quejas
Con soledad y llanto Do vuelas presurosa ?
Y tu rompiendo el puro i Cuân rica tû te alejas ! [dejas ! »
Aire, te vas al imortal seguro ! j Cuan pobres y cuan ciegos i ay ! nos
i. Obras, t. VI, p. 80. — 2. Obras de fr. Luis de Léon, t. XXXVII, II p. iob
Encore une fois Louis de Léon plus fin, plus élégant, plus soucieux de beauté formelle est aussi plus doux dans l'expression de son sentiment ; ses regrets comme ses désirs sont plus atténués. Chez Térèse, plus virile, plus passionnée, plus fervente, c'est le désir dans toute sa crudité véhémente :
(») « Comment serait-il libre celui qui s'est rendu étranger à l'Être Suprême ? Y a-t-il esclavage plus complet, plus dégradant que de s'être échappé de la main de son Créateur ? Heureux ceux qui, liés par les chaînes et les ceps puissants des bienfaits de la miséricorde, se verront captifs et incapables de se délier à jamais. L'amour est fort comme la mort et dur comme l'enfer. Heureux qui se verra tué par cette main et plongé dans cet enfer divin, sans espoir d'en pouvoir sortir encore ou plutôt sans crainte de s'en voir jamais banni ! Mais hélas ! Seigneur, tant que dure cette vie mortelle, l'éternelle est toujours en péril.
t Oh ! vie ennemie de mon bonheur ! que ne m'est-il permis de te détruire ! Je te subis, puisque Dieu te subit ; je te soutiens puisque tu es à lui ! Mais ne me trahis point ! ne me sois pas ingrate ! Et malgré tout, ha ! Seigneur que mon exil est long ! Il est vrai le temps est toujours court lorsqu'il s'agit de le donner pour votre éternité ; un seul jour est très long, et même une heure pour celui qui vit dans l'incertitude et la crainte de Vous offenser.
« Oh ! libre arbitre, si misérablement esclave de ta liberté quand tu n'es point cloué par l'amour et la crainte de Celui qui te créa! Oh! quand viendra cet heureux jour où tu te verras noyé dans cet océan de la vérité suprême où tu ne seras plus libre de pécher, où tu ne désireras plus cette liberté, parce que tu seras
(a)* iC6.no sera libre el que del Sumo estuviere ajeno ? Que mayor di mâs misérable cativerio que estar el aima suelta de la mano de su Criador ? Dichosos los que con fuertes grillos y cadenas de los benencios de la misericordia de Dios se vieren presos e inhabilitados para ser poderosos para soltarse. Fuerte es como la muerte el amor, y duro como el infierno. ; Oh quien se viese ya muerto de sus manos, y arrojaio en este divino infierno de donde ya no se esperase poder salir o por mejor decir, no se temiese verse fuera ! Mas ; ay de m(, Seûor, que mientra dura esta vida mortal, siempre corre peligro la eterna !
t j Oh vida enemiga de mi bien y quien tuviese licencia de acabnrte ! Sûfrote, porque te sufre Dios ; manténgote porque ères suya ; no me seas traidora ni desagradecida ! Con todo eso ; ay de mi Seftor ! que mi destierro es largo . brève es todo tiempo para darle por vuestra eternidad ; muy largo es un solo dla, y una hora para quien no sabe y terne si os ha de ofender j Oh libre albedrlo, tan esclavo de tu libertad, si no vives enclavado con el temor y amor de quien te cr d ! , Oh cuando sera aquel dichoso dla que te has de ver ahogado en aquel mar infinito de la suma
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à l'abri de toute misère, naturalisé avec la vie même de ton Dieu l ».
Aussi longtemps que la soif de l'Infini n'est rendue pénible que de la part du sujet par suite de la consciente faiblesse de ses forces, mais que l'objet aimé reste là, très haut peut-être mais visible, très éloigné mais malgré tout objet plausible d'espérance, ce désir ne causera dans l'âme qu'une frémissante impatience. Mais si l'impossibilité semble se déclarer de la part de l'objet rêvé, si soudain celui-ci disparaît, si entre l'âme et l'Infini s'interpose « la ténèbre », alors l'impatience s'enfle jusqu'à l'anxiété.
Dans bien des pages des œuvres de Térèse retentit ce glas d'angoisse, ces appels pathétiques dans la nuit.
L'Infini vers lequel elle s'élance de toute l'impétuosité de cette nature qui « désirait avec ardeur », cet Infini s'obnubile et se voile. Du fond de sa ténèbre, ses mains tendues, ses bras levés ne rencontrent qu'un mur infranchissable et froid. C'est le corps, c'est la matière qui fait obstacle. Alors l'esprit de Térèse connaît la sublime inquiétude : et elle gémit « en cette solitude étrange où l'âme, dans un dénûment total, necesitadisima, se répétant sans cesse la parole de l'Ecriture « Où est ton Dieu ? », erre dans ce désert sans limites, tourmentée « par une peine délicate et pénétrante 2 ».
Et c'est alors l'ardente mélancolie, les pleurs brûlants vers Dieu et
« cet ardent sanglot, qui roule d'âge en âge et vient mourir au bord de son éternité 3 ».
Ce sentiment de surnaturelle anxiété est assez général dans le lyrisme mystique.
Comme l'épouse des Cantiques que saint Jean de la
verdad, donde ya no seras libre para pecar, ni lo querràs ser, porque estarâs seguro de toda miseria, naturalizado con la vida de tu Dios ».
i. Exclamation XVII. — 2. Vie, XX. — 3. Baudelaire.
Croix nous montre suppliant les bergers de lui dire où se trouvait son Bien- Aimé, comme Madeleine que Sainte Térèse dépeint appelant par les rues et les places 1> avec des cris et des sanglots, son amour enfui, le mystique va, traînant son inquiétude, chaque fois que les ténèbres descendent sur son esprit.
« En quel lieu vous tenez-vous caché — O Bien-Aimé, et pourquoi me laisser gémissante ? — Vous avez fui comme le cerf — Après que vous m'avez blessée! — Je suis sortie sur vos traces en criant, et vous étiez parti.
o Pasteurs, vous qui irez — Là-bas par les bergeries, — A la colline, — Si par bonheur vous voyez Celui que j'aime le plus — Dites-lui que je languis, que je souffre et que je meurs 2 ».
Depuis que le Psalmiste en des poésies inspirées a crié '.( du fond de l'abîme » sa détresse à Dieu, jamais ces cris d'angoisse ne furent poussés plus tragiquement que par Sainte Térèse. Sous ce rapport le livre des Exclamations est un livre unique. Ce sont dix-sept poèmes lyriques des plus beaux qu'aient produits toutes les littératures. Ils doivent, il est vrai, être lus dans des dispositions d'esprit très spéciales, car pas plus que les grands chefs d'œuvre de l'humanité ils ne se dévoilent à quiconque. Ce n'est pas que le sens en soit abscons. Rien n'est plus clair que ces aspirations ; elles pourront même pour des esprits non préparés paraître banales et le maniérisme n'en est pas toujours absent ; mais on n'en touchera toute la profondeur, on n'en pourra apprécier le mouvement lyrique que dans cet état de recueillement nécessaire à l'intelligence des plus hautes œuvres du lyrisme musical ou écrit, et où l'on touche le fond même de l'être humain.
Sans exclure les grandes poussées lyriques qui entrecoupent ses autres œuvres, c'est bien l'écrit où l'on peut le mieux apprécier le tempérament de notre écrivain.
i. Conceptos, VII. — 2. S. Jean de la Croix : le Cantique Spirituel (trad. Hoornaert) str. I et II, p. 11.
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C'est là surtout qu'elle exprime ses aspirations enflammées vers Dieu et cet anxieux tourment que lui cause son absence.
(a) « O vie ! ma vie ! comment peux-tu te soutenir, en l'absence de ta Vie ! Que fais-tu en cette solitude ? Pourquoi agir puisque toutes tes œuvres sont imparfaites et vaines ? Qu'est-ce qui peut te consoler en cette mer orageuse ? J'ai pitié de moi-même, et plus encore du temp.où j'ai vécu sais pie rer...
« Mon Dieu ? pourquoi ai-je dit cela ! A qui vont mes plaintes ? Qui m'entend sinon Vous, ô mon Père, mon Créateur ? Mais pour vous faire comprendre ma peine qu' ai-je besoin de parler, puisque je vois si clairement que vous êtes au-dedans de moi ? Hélas, je déraisonne. Mais, mon Dieu ! comment hélas I pourrai-je savoir avec certitude que je ne suis pas séparée de Vous ? O ma vie, tu dois vivre avec une si pauvre certitude sur un point si important ! Qui pourrait te trouver désirable, puisque le seul avantage qu'on peut tirer de toi et en attendre, c'est-à-dire de contenter Dieu en tout, est si incertain et si entouré de périls ! x »
Mais si cette absence se prolonge, si Dieu se cache encore, alors ce sont les cris, les sanglots déchirants :
« Je hurlai de douceur et de douleur, dit Sainte Angèle de Foligno, car c'était Lui, mais il était parti. « La mort, criai -je, la mort ! » Mais ô douleur ! je ne mourais pas, et je vivais, et il était parti ! mes jointures se séparaient 2 ».
Et saint Jean de la Croix écrit dans un élan d'amour mystique qui fait trembler les lèvres humaines :
(a)« ; O vida, vida, i côrno puedes sustentarte estando ausente de tu Vida? En tanta soledad l en que te empleas ? i Que haces, pues todas tus obras son imperfetas y faltas ? i Que te consuela, oh, anima mil, en este tempestuoso mar ? Lastima tengo de mi y mayor del tiempo que no vivi lastimada.
1 1 Para que he dicho esto, mi Dios ? £ A quién me quejo ? l Quién me oye si no Vos, Padre y Criador mio ? Pues para entender vos mi pena, i que necesidad tengo de hablar, pues tan claramente veo que estais dentro de mi ? Este es mi desatino. Mas i ay, Dios mio ! i como podré yo saber cierto que no estoy apartada de Vos ? i Oh. vida mia que has de vivir con tan poca seguridad de cosa tan importante ! i Quié:i te desearà, pues la ganancia que de ti se puede sacar u esie-ar, que es contentar en todo a Dios, esta tan incierta y llena de peligros ? <•
i. Exclamation I. — 2. Le livre des Visions et Instructions (trad. Hello) p. 85.
« Descubreme tu presencia
Y mâteme tu vista y hermosura ! * »
C'est bien l'âme ardente de l'Espagne du XVIe siècle qui frémit dans ce cri : ■ Découvre-toi ! parais ! et que ta vue et ta beauté me tuent !... »
Sans être moins véhémente, Sainte Térèse est plus sensible, plus émotive, plus humaine encore jusqu'en ces sentiments surhumains :
(a) « O mes délices ! Maître de toute créature ! Mon Dieu ! Jusqu'à quand devrai-je attendre ta présence ? Quel soulagement donnes-tu à celle qui en trouve si peu sur la terre ? Où trouvera-telle quelque repos hors de Toi ? O vie longue ! O vie pénible ! O vie qui n'est pas vivre ! O solitude désolante ! solitude sans remède ! Mais quand, Seigneur ! quand donc ? jusque quand ? que dois-je faire, ô mon Trésor, que dois-je faire ? Dois-je peutêtre désirer de ne plus désirer ?... * »
Ces phrases courtes, pressées, ce style interrogatif, ce halètement douloureux, n'est-ce pas tout ce qu'elle peut crier entre les sanglots qui soulèvent sa poitrine ? D'Eschyle à Shakespeare a-t-on trouvé des cris plus pathétiques ? depuis Isaïe s'est-il trouvé des sanglots plus brûlants vers l'Absolu de toutes les forces humaines ?
Enfin si Dieu reste invisible, si l'Infini persiste à se cacher dans le nuage, ou si la Beauté s'est laissée entrevoir un moment pour disparaître ensuite, assez pour se laisser connaître, trop peu pour se laisser goûter, alors c'est l'angoisse affolée, le désir d'enfoncer cette muraille
(a) «j Oh, deleite mlo.Seùorde todo lo criado y Dios mio! i Hasta cuando esperaré ver vuestra presencia? iQuè remedio daisaquien tan poco tiene en la tierra para tener algun descanso fuera de Vos ? i Oh vida larga ! j oh vida penosa ! j oh vida que no se vive ! ; oh que sola soledad ! que sin remedio ! Pues, i cuândo Seûor ,cuândo ? I hasta cuândo ? i que haré, Bien mio, que haré ? i por ventura desearé no desearos ? •
i. Le Cantique Spirituel, str. XI. — 2. Exclamation VI.
S,e Térèse. 40
de ténèbre qui voile la face de l'Absolu ; c'est l'appel déchirant à la mort qui seule rendra l'Union possible. Et c'est là le sens, le sens unique de cette parole de Sainte Térèse, si souvent déformée : Ou souffrir ou mourir ! C'est avant tout la mort que la Sainte désire et à son défaut seulement la souffrance.
(a) « Ha ! Ha ! mon Créateur ! hélas ! l'excès de la douleur m'arrache ces gémissements, et me fait répéter cette plainte d'un mal qui n'aura de remède que lorsqu'il vous plaira de le guérir ! Mon âme dans son étroit cachot désire sa liberté ; mais elle désire aussi ne point s'écarter d'un pas de ce que vous voulez ! O ma gloire ! ou faites croître mon martyre, ou mettez-y fin entièrement. O mort ! mort ! Comment peut-on te craindre puisque la vie est en toi x ! »
Et partout dans ses plus hautes envolées lyriques — non plus après le Mariage spirituel où elle s'apaise dans la possession, où elle demande de vivre para servir y servir mas, mais avant, — dans les grands moments de désolation, c'est, dans toute son œuvre, cet appel à la mort libératrice, à défaut de laquelle elle accepte la souffrance mais comme une faible compensation.
(b) « Ha ! que cette vie est longue — qu'il est dur cet exil — et cette prison et ces fers — où l'âme gît enchaînée ! — La seule pensée de la délivrance — me cause une douleur si sauvage — que je meurs de ne pouvoir mourir * ».
Et ailleurs, partout, comme un glas de détresse, au
(a) t Mas jay, ay, Criador mio, que el dolor grande hace quejar y decir lo que no tiene remedio hasta que Vos queràis ! Y aima tan encarcelada desea su libertad, deseando no salir un punto de lo que Vos queréis. Quered, gloria mia, que crezca su pena u remediadla del todo. j Oh muerte, muerte ! no se quien te terne pues esta en ti la Vida ! »
(b) « i Ay que larga es esta vida
i Que duros estos destierros
Esta càrcel, estos hierros
En que el aima esta metida !
Solo esperar la salida
Me causa dolor tan fiero
Que muero porque no muero ».
i. ExclamacionVl. — 2. Obras, t. VI, Poesias I.
milieu de ces grands ouragans de passion, toujours cet appel à la mort :
« O mort qui fait toucher la vie — ne tarde plus, je t'attends...»
« O viens, douce mort ; qu'elle vienne, légère...»
t O mort, ne me fuis pas...»
a O mort, qui peut te craindre puisqu'en toi est la vie...»
(a) o Comme eUe est triste, ô Dieu, — la vie sans Toi ; Anxieuse de te voir — je désire mourir ».
Oh ! qu'elle est sublime en ces jours de céleste nostalgie, cette femme que plus rien ne rattache au monde que son corps, et que plus rien ne peut satisfaire sinon Dieu qui Ta touchée.
(b) t La vie est lugubre — amère à l'excès, Car l'âme loin de Toi — ne vit pas.
O mon doux Trésor — que je suis malheureuse ! Anxieuse de Te voir — je désire mourir i ».
Rongée par la soif torride de son amour hors d'atteinte, torturée par son incurable et surnaturelle passion, ne dormant plus, n'ayant aucun goût pour la nourriture, ainsi, en ces moments d'angoisse nous apparaît Térèse ; elle erre parmi les cloîtres nus, serrant sur elle son manteau blanc comme pour comprimer les battements de son cœur, ses grands yeux noirs brûlés de cernes rouges dans la pâleur mate de son visage :
(c) « Oh ! mort bienfaisante — secours mes peines l Doux sont tes coups — car ils délivrent l'âme !
(a) • i Cuân triste es, Dios mio
La vida sin XI !
Ansiosa de verte
Deseo morir ».
(b) « Lugubre es la Vida
Amargaenextremo; (c) ; 0h muerte benina
Que no yive cl aima SocQrre mjs ,
Que esta de Ti lejos. Tus j son dulœs
i Oh dulcc bien mio Que e, a]ma ^^
Que s y infeliz • A nsiosa de verte — Deseo morir.
i. Obras, VI, Poésia vu.
628 l'œuvre
Mais il faut que ce cierge se consume jusqu'au bout ; il faut que cette âme soit purifiée jusqu'à la lie et que Dieu, par son intervention directe, en élimine jusqu'aux moindres scories d'amour humain. Ainsi le même Amour qui fait souffrir est l'Amour qui purifie. Et c'est aussi celui qui fait mourir :
(a) « Quelle joie, ô mon Aimé — d'être unie à Toi ! Anxieuse de Te voir — je désire mourir ».
Mais l'amour de Sainte Térèse ne se meut pas toujours dans ces ténèbres de désir insatisfait. A ces passes d'angoisse éperdue succèdent des rades ensoleillées; après les jours de soif torride la Sainte connaît des jours d'assouvissement où l'Infini se découvre enfin et se livre.
Alors, dans l'amour de possession, aux cimes de la joie, la sagesse se transforme en folie sainte et pousse l'âme aux hymnes surhumains. Car si le don merveilleux de Sagesse dessille les yeux, les détourne des futilités de la contingence et place l'âme, par l'amour de désir, dans le champ d'attraction de l'Infini, l'Amour jouissant fait toucher les richesses que l'Infini recèle à ses initiés et qu'il communique dans l'étreinte. Aussi Proclus proclamait déjà : « l'Amour enthousiaste est plus divin que la Sagesse ».
Cet amour enthousiaste, lisez amour lyrique ou mieux, selon Ruysbroeck, amour jouissant, retentit par toute l'œuvre de Sainte Térèse comme un chant de victoire. Il exprime le troisième stade de l'Amour humain : l'Union avec l'Infini. Térèse en a chanté toutes les nuances.
(a) « ; Que dicha, o mi Amado Estar junto a Ti !
Ansiosa de verte — Deseo morir ».
- C'est d'abord une poésie douce, l'expression d'une affection quiète, un chant paisible que l'âme chante à l'époux, comme en ce poème délicat : « 0 âmes qui jouissez sans crainte de votre béatitude1...»] ce sont des prières amoureuses, des protestations de fidélité, d'admiration, de confiance ou de simples exclamations de joie ; tout cela vient, pousse, éclôt, embaume comme la végétation spontanée et foisonnante de ce verger mystique dont la Sainte nous parle : « / Oh, piadoso y amoroso Senor de mi aima ! — / Oh regalo de los an gelés /...; — / oh, que buen amigo haceis, Senor mio ! / oh, Senor mio, que bueno sois ! ... / o, grandeza de Dios ! y como mostrais vuestro poder en dar osadia a una hormiga! '...» etc. suivies chaque fois d'une effusion d'amour au Christ ou à Dieu. Il n'est pas possible de citer ici ces poussées courtes de lyrisme. Elles ne peuvent vivre que dans l'atmosphère du texte. Ces effusions composeraient un merveilleux recueil où, comme en d'admirables poèmes d'amour, se trouveraient exprimés les plus beaux sentiments de l'homme pour Dieu. Tour à tour fille confiante, servante docile, amante émue, épouse affectueuse, mère dévouée, laSainte y exprime, mieux qu'on ne ferait en de fades anthologies, les plus nobles sentiments qui ont jamais fait battre le cœur multiple de la femme. Ici encore une fois elle ne chante pas des abstractions, ni de vagues chimères mais un Dieu très présent, un Christ dont elle voit toute la beauté physique :
(°) « O mon Christ! je considère souvent combien tes yeux ont une saveur délicieuse pour qui t'aime ; et toi, ô mon Trésor, tu daignes me regarder avec amour. Il me semble qu'un seul de tes regards suaves... suffit pour récompenser des années de service!2»
(a) «Considero yo muchas veces, Cristo mio cuan sabrososycuandeleitosossemuestran vuestros ojos a quien os araa, y Vos bien mio, queréis mirar con amor. Paréceme que sola una vez deste mirar tan suave... basta por prcmio de muchos aûos de servicio ».
i. Exclamation XIII. — 2. Ibid., XIV.
630 l'œuvre
Quant à la délicatesse des sentiments, écoutez ce délicieux petit poème, si ému, trouvé dans les papiers intimes de la Sainte. Ce sont vraisemblablement des paroles entendues dans l'oraison :
(*) « De quoi t'affliges-tu, petite pécheresse ? Ne suis-je pas ton Dieu ? Ne vois-tu pas comme on me maltraite ? Si tu m'aimes, pourquoi ne me prends-tu pas en pitié ? 1 »
Or cette compassion que le Christ lui demande, elle est comme un autre a motif » de son lyrisme. Variée à l'infini, elle revêt souvent cette forme de délicate familiarité mêlée d'audacieuse confiance qui est la marque d'un amour profond. Elle va jusqu'à mettre le Père en garde contre les excès d'amour dont son Fils se rend victime :
(b) « O Maître éternel, comment voulez-vous agréer une telle demande ? Comment pouvez-vous y consentir ! ne considérez pas son amour, car pour accomplir parfaitement votre volonté et se porter garant pour nous, il se laissera chaque jour mettre en pièces ! C'est à vous d'y veiller, ô mon Dieu ! puisque votre Fils ne fait plus attention à rien ! Pourquoi notre bien doit-il toujours se faire si fort à ses dépens ? Pourquoi se tait-il toujours ? Pourquoi ne sait-il jamais parler pour lui-même mais toujours pour nous ? Eh bien ? n'y aura-t-il donc personne pour prendre la défense de cet Agneau très aimant ? 2 »
Elle va jusqu'à plaindre le Christ de condescendre à s'occuper d'elle. Et en quels termes affectueux ! dans un style plein d'images et de mouvement.
(c) « O mon Maître ! songez à ce que vous faites ; n'oubliez pas
(a) t i De que te affliges, pecadorcilla ? i Yo no soy tu Dios ? i No ves cuân mal alll soy tratado ? Si me amas, i por que no te dueles de mi ? »
( b ) « i O Seûor eterno1 como acetâis tal peticion! Como lo consentis! no miréis su amor» que a trueco de hacer cumplidamente vuestra voluntad y de hacer por nosotros, se dejarâ cada dfa hacer pedazos ! Es vuestro de mirar, Seûor mio, ya que a vuestro Hijo no se le pone cosa delante. £ Por que ha de ser todo nuestro bien a su costa ? I Porqué calla a todo, y no sabe hablar por si, sino por nosotros ? Pues, i no ha de haber quien hable por este aman tlsimo Cordero ? »
(c) t Seûor, mira lo que hacéis.no olvidéis tan presto tan grandes maies mios... No
i. Relation XXVII. — 2. Camino XXXIII.
si vite mes grands péchés ! Ne versez pas, ô mon Créateur, une liqueur si précieuse en un vase fêlé. Vous m'avez déjà vu tant de fois la répandre. Ne placez pas un tel trésor en un cœur où la soif des plaisirs de la vie n'est pas encore éteinte ; je le dépenserais follement. Comment osez-vous confier la défense de cette place forte et les clefs de sa citadelle à un alcalde aussi poltron qui, au premier assaut, y laissera pénétrer les ennemis ! Que votre amour, ô mon Roi éternel, ne soit pas aussi fou que de mettre en péril des joyaux d'un tel prix !... aux mains d'une créature si mauvaise, basse, faible, misérable, sans valeur, femme enfin, et non pas bonne, mais pécheresse 1 ».
Et comme l'amour est surtout fait de l'union des volontés, du « fiât voluntas tua », Sainte Térèse chante sur ce thème, en variations multiples, sa soumission d'épouse fidèle et son total abandon aux mains de son époux ;
(<*■) « Seigneur, que votre volonté s'accomplisse en moi; qu'elle s'accomplisse selon tous les modes et de toutes les manières qu'il Vous plaira, ô mon Maître. S'il vous plaît que ce soit avec des souffrances, donnez-moi du courage, et qu'elles viennent ! si ce doit être à coups de persécutions, de maladies, d'opprobres et de revers, me voici ! je ne détournerai pas la face, ô mon Père ; et il n'y a pas là de quoi me faire fuir a ».
et encore avec plus de ferveur :
(b) « Non, mon Dieu, non ! plus de confiance désormais en mes désirs personnels ; demandez de moi tout ce qu'il vous plaira de
pongâis Criador mio, tan precioso licor en vasa tan quebrado, pues habéis ya visto de otras veces que le torno a derramar. No pongâis tesoro semejante adonde aûn no esta como ha de estar perdida del todo la codicia de consolaciones de la vida, que lo gastarâ mal gastado. i C<5mo dais la f uerza de esta ciudad y llaves de la fortaléza de ella a tan cobarde alcaide, que al primer combate de los enemigos los déjà entrar dentro ? No sea tanto el almor, oh Rey eterno, que pongâis en aventura joyas tan preciosas... en poder de cosa tan ruin, tan baja, tan flaca y misérable, y de tan poco fomo. . . en fin mu jer, y no buena, sino ruin •.
(a) t Cûmplase, Seûor, en mi vuestra voluntad.de todos los modos y maneras que vos, Sefior mlo, quisierdes. Si queréis con trabajos dadme esfuerzo y vengan ; si con persecuciones y enfermedades y deshonras y necesidades, aqui estoy, no volveré el rostro, Padre mio, ni es razon vuelva las espaldas ».
(b) «Que no, mi Dios.no, no màs confianza en cosa que yo pueda querer para mi; quered Vos de mi lo que quisiéredes querer, que eso quiero, pues esta todo mi bien en
i. Vida XVIII. — 2. Camino, XXXII.
632 l'œuvre
vouloir ; c'est là ce que je veux puisque je mets tout mon bonheur à vous satisfaire. Car si, ô mon Dieu, vous vouliez me satisfaire en comblant chacun de mes désirs, je vois bien que je serais perdue 1 ».
Qui osera confondre ces effusions émues, auxquelles quatre siècles n'ont rien enlevé de leur fraîcheur, avec les poncifs incolores qui foisonnent dans certains formulaires de piété modernes, et dont le vêtement doré de faux lyrisme, ne parvient pas à cacher la froide nudité. Ici c'est l'â'me qui chante d'amour vivant et vrai, qui sans cesse renouvelle ses initiatives et qui, comme une brassée de fleurs fraîchement coupées, apporte à son amour des sentiments sans cesse rajeunis, vêtus de mots heureux et d'images nouvelles.
Mais le lyrisme de notre écrivain, — ces dernières citations ont pu le faire remarquer, — ne se confine pas longtemps dans ces tonalités apaisées d'un amour que rien ne trouble. La Sainte se trouvait rarement dans ces dispositions d'une âme qui se contente de petites joies quiètes ; le mouvement de son cœur n'est pas celui des petits flots frangés d'écume qui viennent s'apaiser en nappe sur la grève ; c'est celui des vagues de la haute mer ; c'est là au milieu des souffles du large que se plaît son génie et qu'éclate sa puissance lyrique.
Faguet, à propos du Mystère de Jésus, a parlé du grand poète qu'était Pascal. Mais Pascal à Port-Royal avait beaucoup lu les œuvres de la Mère Térèse, soit dans la traduction du P. Elisée de Saint-Bernard (1630), soit dans celle du P. Cyprien de la Nativité (1644) 2. Dans la Vie, le Chemin de Perfection, le Château, les Exclamations, les Elévations, partout enfin, il put lire des poèmes lyriques aussi beaux que son fameux dialogue :
contentaros. Y si vos Dios mio quisiéredes contentarme a ml, compliendo todo lo que pide mi deseo, veo que iria perdida ».
X. Exclamation XVII. — 2. Celle d'Arnaud d'Andilly ne parut qu'en 1670, huit ans après la mort de Pascal.
« Console- toi... Je pensais à toi, dans mon agonie... » ; et ces poèmes n'ont pas manqué de l'émouvoir.
Un jour, au plus fort de ses épreuves, tandis que toute la ville se ligue contre la nouvelle fondatrice, que ses supérieurs la condamnent, que ses confesseurs la renvoient, que ses sœurs sont irritées, qu'elle est exténuée de forces, épuisée de larmes, qu'elle a passé cinq heures terribles d'agonie, à genoux dans sa petite cellule obscure, Térèse, abandonnée de tous, entend soudain une voix intérieure : « Sois sans crainte, ma fille, c'est moi ; je ne t'abandonnerai pas ! »
Alors oubliant tout, dans un élan de tout son être vers ce Consolateur qu'elle a reconnu :
(a) « j O mon Maître, s'écrie-t-elle, comme vous êtes, Vous, le vrai ami ! Vous avez la puissance, et ce que vous voulez, vous pouvez le réaliser ; et vous n'omettez jamais de le faire quand on vous aime ! Que tout être vous loue, ô Souverain du monde ! Oh ! qui me donnera des voix pour proclamer par l'univers combien vous êtes fidèle à vos amis. Toutes les créatures nous abandonnent ; Vous, leur maître à toutes, vous ne nous abandonnez jamais !... Seigneur, tout tombe autour de moi ! Mais si vous ne m'abandonnez pas, je ne vous abandonnerai jamais. Que tous les théologiens s'élèvent contre moi, que toutes les créatures me persécutent, que les démons m'accablent de tourments, que m'importe, ô mon Maître, si vous restez auprès de moi ! * »
Dans ses grands mouvements d'âme, Térèse atteint très fréquemment la plus sublime éloquence. L'orateur sincère connaît ces moments troublants où, arrivé à la limite extrême de la logique des idées, ne pouvant plus se dominer, il s'élance à corps perdu en cette vertigi-
(b) « i Oh Senor mio, cômo sois vos el amigo verdadero y como poderoso, cuando queréis podéis, y nunca dejâis de querer si os quieren ! Alabenos todas las cosas, Senor del mundo. j Oh quien dièse voces por él para decir cuân fiel sois vos a vuestros amigos ! Todas las cosas faltan ; Vos, Senor de todas ellas, nunca faltâis ! ...Fâltame todo Sefior mio ! mas si vos no me desamparâis, no os f al taré yo a vos. Levântense contra mi todos los letrados, persiganme todas las cosas criadas, atorméntenme los demonios, no me faltéis Vos Seûor !... »
i. Vida XXV.
634 l'œuvre
neuse logique des sentiments qui n'est au fond que la pensée lyrique et convainct souvent mieux que les plus beaux raisonnements. Sainte Térèse ne connaît pour ainsi dire point d'autre logique, surtout en ces momentslà.
On pourrait sans trop de peine pousser assez loin le parallèle entre ces deux grands écrivains lyriques du classicisme : Sainte Térèse et Bossuet. Chez tous deux, quoiqu'en proportions diverses, absence de tout souci littéraire ; chez tous deux même ardeur apostolique ; même mouvement de la pensée ; même ton souvent impérieux et toujours personnel ; même fougue parce que même et unique désir de convaincre ; en certains endroits, développements similaires et procédés oratoires analogues. Et c'est précisément ce qui communique aux écrits de Sainte Térèse une vie et un mouvement que n'ont généralement pas les ouvrages de doctrine ascétique et mystique.
« Ah ! Seigneur, s'écrie-t-elle, que ne m'avez-vous donné un état qui m'eût permis de proclamer tout ceci à haute voix ! Peut-être ne me croirait-on pas ; mais du moins je me soulagerais. Et pour faire comprendre une seule de ces vérités, je ferais, me semble-t-il, bon marché de ma vie 1 ! »
Elle est, comme on l'a dit de Pascal et comme on pourrait le dire de Bossuet, un logicien passionné, se contentant rarement du simple exposé doctrinal abrupt et nu, mais faisant suivre à celui-ci le mouvement de sa pensée lyrique. Elle est incapable de rester froide devant la doctrine qu'elle expose. Elle s'adresse soudain à Dieu ; puis elle se tourne vers les pécheurs ; ou encore elle s'en prend à elle-même ; ou elle oublie son pauvre petit auditoire de treize carmélites et, par delà, il lui semble voir tout-à-coup des foules à ses pieds ; on dirait
i. Vie. XXI.
qu'elle s'adresse au monde ; ses préceptes sont pour toute l'humanité ; ils s'élargissent soudain à toutes les époques et s' élevant au-dessus des contingences immédiates, elle devient le porte-parole de Dieu auprès des hommes et des hommes auprès de Dieu.
Ëcoutez-la raillant la prudence de certains théologiens timorés ; écoutez-la plaidant la cause de ceux que le monde traite de fous ; écoutez-la fulminant contre les couvents somptueux, flagellant les abus avec la véhémence d'un prédicateur :
(a) «Quoi ! est-ce avec des plaisirs et des distractions que nous entrerons en jouissance des biens dont l'acquisition lui a coûté tant de sang ? C'est impossible ! Et croyons-no .s avec notre vaine gloire réparer des mépris comme ceux qu'il a soufferts pour nous conquérir un éternel royaume ? Cela n'a pas de sens ! Fausse route ! nous faisons fausse route ! Par là nous n'y arriverons jamais. Élevez la voix, mon Père, pour dire ces choses puisque Dieu ne m'a pas donné la liberté de le faire... Oh ! qu'il sera riche celui qui se sera dépouillé pour le Christ ; qu'il sera honoré, celui qui n'aura pas voulu d'honneur pour Lui, mais qui aura mis sa joie dans l'opprobre ! Combien sage celui qui se sera réjoui d'être regardé comme fou, puisque on appelle ainsi la Sagesse ellemême ! Comme il y en a peu aujourd'hui de ceux-là... Oui, oui, on dirait qu'elle est éteinte la race de ceux qu'on appelait fous parce qu'on les voyait accomplir les œuvres héroïques des vrais amants du Christ. Oh ! monde, monde ! que tu gagnes en honneur à être connu de si peu ! ■ »
Plus d'une page du Chemin sonne comme l'exhortation d'un chef à ses troupes : Pour accomplir « ce voyage
(aJ* éQué.con placeras y pasatiempos hemos de gozar lo que El nos ganôacosta de tanta sangre ? Es imposible. ,; Y con honras vanas pensamos remedar un desprecio como El sufrid para que nosotros reinemos para siempre ? No lleva camino. Errado, errado va el camino ; nunca llegarémos alla. Dé voces Vuestra Merced en decir estas verdades pues Dios me quitô a ml esta libertad... j Que rico se hallaré el que todas las riquezas déjà por Cristo ! j que honrado el que no quiso honra por El, sino que gustaban de verse muy abatido ! j que sabio el que se holgô de que le tuviesen por loco, pues lo llamaron a la mesma ^abiduria ! Que pocos hay abora por nuestros pecados ! Ya, ya parece se acabaron los que las gentes tenlan por locos, de verlos hacer obras heroicas de verdaderos amadores de Cristo. ; Oh mundo, mundo, cdmo vas ganando honra en haber pocos que te conozcan ! •
i. Vida XXVII.
636 l'œuvre
divin », « ce chemin royal », il faut se mettre en route, dit Térèse,
(*) « avec une détermination inébranlable de ne pas s'arrêter avant d'être arrivé ; advienne que pourra, quand bien même les pires épreuves s'abattraient sur nous, quand tous murmureraient, quand tous souffriraient, qu'on arrive ou qu'on meure en chemin, tué par la violence des maux qu'on y rencontre, et quand bien même le monde s'abimerait sous nos pieds ! x »
Et voici que prêchant le détachement et l'humilité, la beauté de ces vertus la saisit tout-à-coup, et, sortant du froid didactisme, elle s'écrie : « O vertus souveraines, maîtresses de toute chose créée, impératrices du monde, libératrices de toutes les embûches que nous dresse le démon ! 2 »
Qu'on rapproche de ces élans subits telle exclamation de Bossuet, comme celle du sermon sur la Passion : « O plaies que je vous adore ! ... Mais, ô terre, ne vois-tu pas le sang de Jésus ? »; telle apostrophe indignée, comme son apostrophe à Milan dans le panégyrique de Saint Charles : « Ah ! ville de Milan, nouvelle Ninive, enivrée de tes plaisirs ! » ; telle répétition oratoire, comme celle du sermon sur V Impénitence finale : « La fin est venue, la fin est venue ! » tel effet spontané, comme dans le panégyrique de Saint Victor : « Seigneur, rendez-nous les tyrans ! »
Tout ce lyrisme se retrouve en Sainte Térèse.
La voici, par exemple, glosant la parole du Pater : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien ». Soudain devant son esprit se présente l'idée qu'à la même heure l'hérésie ravage le monde. D'une part elle voit dans son imagination « les églises détruites, les prêtres chassés
(a) « Con una grande y muy determinada determinacion de no parar hasta llegar a ella, venga lo que viniere, suceda lo que sucediere, trabâjese lo que se trabajare, mormure quien mormurare, siquiera llege allé, siquiera se muera en el camino u no tenga corazôn para los trabajos que hay en él, siquiera se hunda el mundo ...»
i. Camino XXI. — 2. Chemin, X.
ou tués, les sacrements profanés » ; et d'autre part personne ne se lève pour réparer et prendre la défense du Christ traqué, accusé, maltraité. Et sa sensibilité s'émeut : « Oh ! Dieu, s'écrie-t-elle, ou mettez fin au monde ou remédiez à ces maux ! Faites-le pour la beauté de votre Fils, por su hermosura y limpieza. Car nous n'osons vous supplier de nous l'enlever : pues suplicaros que no esté con nosotros no le osamos pedir ; / Que séria de nosotros ! que deviendrions-nous ! Oui, c'est Lui, Lui l'outragé, Lui seul qui peut encore nous sauver ! » Et alors, dans un mouvement sublime, ayant déclaré son indignité : « Peut-être est-ce moi, la cause de tous ces maux », ellemême semble saisir l'Hostie et l'élever vers le ciel dans ses mains frémissantes, et la voici, oubliant qu'elle ne parle qu'à treize pauvres carmélites, criant à Dieu devant les foules :
(*) « Que faire, Seigneur, sinon Vous présenter ce pain sacré et, quoique vous nous l'ayez donné, vous le rendre, et vous supplier par les mérites de votre Fils, de m'accorder une grâce qu'il m'a méritée de tant de manières ! Assez, Seigneur, assez ! Que cette mer agitée s'apaise ! que cette nacelle de l'Église ne soit pas toujours ballottée par la tempête ! et sauvez-nous, Seigneur, car nous périssons ! 1 »
Nous pourrions citer bien d'autres passages. Nous pourrions les rapprocher de bien d'autres orateurs classiques ou modernes, de Lacordaire par exemple : Pleurs, cris de victoire, mouvements impétueux et inattendus, forme interrogative, répétitions, tous les procédés oratoires, toute la force persuasive et percutante que l'on peut obtenir par la logique du sentiment se retrouvera dans l'œuvre de Sainte Térèse.
(a)* Pues^quenédehacer sino presentaros este Pan sacratisimo y aunquenosledistes, tornârosle a dar, y suplicaros por los méritos de vuestro Hijo me hagâis esta merced, pues por tantas partes lo tiene merecido ? Ya, Sefior, ya haced que se sosiegue este mai ; no ande siempre en tanta tempestadesia navede la Iglesia, y salvanos, Seûor mio, que perecemos ! ■
i. Camino XXXV.
638 l'œuvre
Ajoutons encore que nous n'y trouverons que des sentiments éprouvés et sincères et ce qu'il faut de mots pour les exprimer. Et c'est ce qui donne à l'expression de sa passion un relief si saisissant. Car n'ayant point de souci littéraire, elle veut seulement imprimer fortement son idée dans l'esprit et le cœur de ses auditeurs. C'est pourquoi, malgré ses attaches raciques, elle ne tombe jamais dans la grandiloquence. Toute rhétorique est absente de son lyrisme. Son instinct de la mesure est là d'ailleurs qui l'en préserve.
On peut donc écarter d'emblée comme apocryphes les déclamations ampoulées qu'on lui attribue, dans le genre de celle que cite Sainte-Beuve : « Est-ce que tu crois, toi éternellement vivant, que je t'aime à cause des récompenses futures ?... » Bien que cette tirade soit appelée par ce critique : « le plus beau cri d'amour sorti de lèvres humaines », une- analyse superficielle suffit à établir qu'elle ne saurait être de notre écrivain.
Mais où le lyrisme de Térèse atteint son degré suprême c'est lorsqu'il chante les voluptés troublantes de l'extase.
C'est l'heure où « l'aigle aux plumes d'or », dont parle Dante, « terrible comme la foudre s'abat, et emporte (l'âme) jusqu'à la région du feu ». Là, au zénith de l'amour, c'est la pâmoison de l'ivresse, c'est la défaillance de l'âme, blessée à mort par le cartel d'amour, par l'ange au javelot d'or, et gisant inanimée et débile aux bras de son Bien-Aimé.
(a) « Je me suis livrée, je me suis donnée — et l'échange fut tel — que mon Aimé est à moi — et que je suis à mon Aimé ».
(a) « Yo toda me entregué, y di
Y de tal suerte he trocado Que mi amado para mi
Y yo soy para mi Amado »•
(a) « Lorsque le doux chasseur — m'envoya le trait qui me laissa pantelante entre les bras de l'Amour, — mon âme qui était là gisante — retrouva une vie nouvelle — et l'échange est tel — que mon Aimé est à moi — et que je suis à mon Aimé ».
o II m'abattit avec une flèche — trempée dans un suc d'amour — et mon âme se trouva faite — une avec son Créateur. — Je ne veux plus d'autre amour — car à mon Dieu je me suis livrée — et mon Aimé est à moi — et je suis à mon Aimé1 ».
Lorsque la Sainte parle de cette soudaine invasion de l'Esprit, son exposé est littéralement haché d'interruptions exclamatives : « Oh ! quelle chose de voir une âme ainsi blessée !» ou : « Oh ! quel étrange état que celui de cette âme ! 2 »
C'est qu'elle sent trop bien ici la stérilité de l'effort verbal et que les choses entrevues sont, selon l'expression de Sainte Angèle de Foligno, « d'une beauté à faire mourir les paroles humaines ».
o Qu'il vous plaise, ô mon Roi, dit-elle en des moments semblables, puisque à l'heure où j'écris ceci je suis encore sous l'empire de cette folie sainte, que tous ceux auxquels je parlerai désormais soient fous de votre amour, ou ne permettez plus que je parle à personne ; ordonnez que je ne tienne plus aucun compte des conventions du monde ou daignez m'en retirer ! 3 »
Et ailleurs, après avoir parlé de certaine grâce reçue où elle vit la splendeur du Christ « et ce visage de sainte beauté » :
(o) < Cuando el dulce cazador « Tirôme con una flécha
Me tirô y dejô rendida Enerbolada de amor
En los brazos del amor, Y mi aima quedô hecha
Mi aima quedo caida Unacon su Criador.
Y cobrando nueva vida Ya yo no quiero otro amor
De tal manera he trocado Pues a m Dios me he entregado
Que mi A mado para mi Y mi Amadoparami
Y yo soy para mi A mado ». Y yo soy para mi A mado ».
i. Obras t. VI, p. 83. Rapprochez ces strophes de la belle poésie de Marie de Saint-Joseph, faussement attribuée à S. T. « En las enternas entranas ». Rapprochez-les aussi de la poésie de Jacopone de Todi. (Celle de la Sainte, il faut le reconnaître, est inférieure à ces deux autres). — 2. Vit XVI. — 3. Ibid.
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« Mais, s'écrie-t-elle, qu'ai-je dû ressentir les deux fois que je l'ai aperçu ! Ah ! vraiment, mon Seigneur et ma gloire, j'ose dire que par l'immensité de mes épreuves intérieures, je vous ai servi en quelque chose ! Hé ! je ne sais plus ce que je dis ; il semble que ce n'est plus moi qui parle tandis que j'écris déjà ces choses ! je suis toute troublée, je suis comme hors de moi, rien qu'à me souvenir de votre beauté x ».
C'est l'étrange état d'ivresse divine (borrachez divina), de folie céleste (locura celestial), de glorieux déraisonnement (glorioso desatino), selon ses propres expressions. Bien des pages sont écrites en cet état. Dans certains passages on constate à l'évidence que tout en écrivant la Sainte se grise elle-même ; on sent monter l'ivresse, on sent venir l'étrange folie :
« O mon âme, je considère quelles délices et quel amour le Père a de connaître son Fils et le Fils de connaître son Père, et l'ardeur enflammée avec laquelle l'Esprit se joint à eux ; et comment aucune de ces trois personnes ne peut s'éloigner de ce brasier d'amour et de connaissance, étant tous une même chose ».
Et voici que son esprit s'échauffe. Elle continue :
« Ces personnes souveraines se connaissent ; elles s'aiment ; elles trouvent des délices ineffables à être l'une avec l'autre ».
Puis soudain, ,dans un frémissement :
(a) « Mais alors, pourquoi mon amour ? à quoi vous sert-il, ô mon Dieu ; qu'y gagnez-vous ? O soyez béni, ô soyez béni, Vous, ô mon Dieu, pour jamais ! Que toute chose vous loue sans fin, puisqu'en Vous il n'y en a point ! 2 »
Lorsqu'en cet état, il se présente à son esprit que l'homme n'a pas en Dieu la confiance qu'il devrait avoir, que son Jésus n'est pas aimé comme il mérite de
(a) «Pues,; que menesteresmiamor ?... i Para que le queréis, Dios mio, o que ganâis ?... j Oh. bendito seâis Vos ! j Oh, bendito se dis Vos, Dios mio para siempre ! Alaben os todas las cosas, Seâor sin fin, pues no lo puede haber en Vos ».
i. Vie XXXVIII. — 2. Exclamation VII.
l'être, lorsqu'elle pense au péché, lorsqu'enfin elle se considère elle-même, ce sont des cris déchirants :
(* ■ « Vous dites : venez à moi vous tous qui travaillez et êtes accablés et je vous soulagerai. Que nous faut-il de plus ? que demandons-nous ? que cherchons-nous ? Pourquoi les hommes se tuent-ils sinon pour chercher du repos ? O mon Dieu ! ô mon Dieu ! mais qu'est-ce là, Seigneur? Quel dommage ! Mais sommesnous fous de le chercher là où il est impossible de le trouver P1»
Ou c'est la blessure mystique qui se rouvre et saigne dans les profondeurs de l'âme : « / Oh, oh, oh ! comme nous nous fions peu à toi, Seigneur 2 / »
Et voici enfin cette apostrophe pathétique qui n'a rien d'inférieur aux plus beaux mouvements de Sophocle ou de Shakespeare, et qui résume, semble-t-il, tous les dons lyriques de notre écrivain.
(b) « Oh ! Dieu de mon âme ! Que nous sommes pressés de vous offenser ! Et comme vous l'êtes encore davantage de nous absoudre ! D'où nous vient, Seigneur, cette audace folle ? Est-ce peutêtre de ce que nous avons va déjà combien est grande votre miséricorde et de ce que nous oublions combien juste est votre justice ? Les douleurs de la mort m'ont environné ! Hélas ! hélas ! hélas ! quelle lourde chose que le péché ! Il a suffi pour tuer un Dieu, et au milieu de quelles souffrances ! Et comme il vous environne de toutes parts, ô mon Seigneur ! Où pouvez-vous aller qu'on ne vous tourmente ? De tous côtés les hommes vous couvrent de blessures.
« Oh ! chrétiens ! il est temps de défendre votre Roi et de l'accompagner dans cette désolante solitude. Les vassaux qui lui restent sont bien peu nombreux et la multitude qui suit Lucifer
(a) • Decis Vos: Venidamitodoslos que trabajâis y estais cargados, que yo os consolaré. ,; Que mâs querémos Seùor ? i Que pedimos ? i Que buscamos ? Por que estân los de] mundo perdidos, si no por buscar descanso ? j Vâlame Dios oh. vâlame Dios ! i Que es esto Sefior ? ; Oh, que lâstima ! \ Oh que gran ceguedad, que le busquemosenloquees imposible hallarle ! l »
(b) t j Oh Diosdemialma.quépriesa nos damos a ofenderos ! jycômoos la dais V05 mayor a perdonarnos ! i Que causa hay, Seûor, para tan desatinado atrevimiento ? i Si es el haber ya entendidovuestragranmisericordia, y olvidarnos de que es justa vuestra justicia ? Cercaronme los dolores de la muette. ; Oh, oh, oh, que grave cosa