‹ Sainte Térèse, écrivainChapitre 18 sur 108 · Lettre du 4 juillet 1580 à Marie de Saint- Joseph · texte numérisé non relu

Lettre du 4 juillet 1580 à Marie de Saint- Joseph

L'amour chevaleresque y était à la mode et le pundonor n'avait pas été moins chatouilleux dans les débats galants que sur les champs de bataille. Il en avait été ainsi à Avila même, dans l'austère Avila, à chaque fois que la cour s'y était établie, tant dans l'entourage de Juan II et d'Enrique IV que dans celui de la reine Isabelle ; car celle-ci qui parlait couramment le latin et trouvait ses délices dans le de Officiis de Cicéron, n'était pas, du moins au début, ennemie de « courtoisie ». On y discutait l'amour platonique d'après le Carcel de Amor, comme un peu plus tard les dames nobles disserteront sur les ouvrages d'Erasme.

Toute cette société galante aimant les exploits surhumains et les délicats problèmes de sentiment est exprimée dans Y Amadis ; l'on y admira avec une ferveur égale la douce fidélité de la belle Oriane, et l'héroïque valeur du Doncel del Mat. Ce roman fut, en même temps qu'une expression, un miroir de la société courtoise. L'âme rude de Castille commença à s'y explorer et à se connaître. La coquetterie s'en mêla. Plus d'une castillane aima jouer le rôle d'Oriane et se surhumaniser. A la cour désormais la violence eut moins de prix.

Sous Charles-Quint, Castiglione fut connu en Espagne et le Courtisan devint le code qui synthétisa en règles positives les conventions de la vie courtoise.

Sous Philippe II qui avait transporté définitivement la cour à Madrid, ces conventions se multiplièrent dans des proportions invraisebmlables. De plus en plus, la cour était envahie de nouveaux riches fraîchement débarqués d'Amérique. Ils étalaient un luxe insolent. L'ancienne noblesse dut se mettre à la hauteur. Les dignités entraînèrent bientôt une concurrence inouïe de faste et d'ostentation ; et la réaction vers plus d'austérité introduite par la reine Isabelle fut définitivement énervée dans ces milieux. Chaque « Grand », chaque détenteur d'un majorât, avait à ses gages toute une cour

de gentilshommes, de pages, d'écuyers, de donzelles et de duègnes ; le duc de Medinaceli, onze fois grand, entretenait sept cents criadas ou membres de sa maison. Térèse trouvera parmi les criadas de Louise de la Cerda sa célèbre prieure de Séville, Marie de Saint- Joseph, alors dona Maria de Salazar. Le pundonor en passant sur le terrain de l'étiquette donna liea aux raffinements les plus fous ; le formulismo et les questions de préséance causèrent finalement tant de duels entre hidalgos que Philippe II fut obligé d'y mettre ordre par une pragmatique K Elle n'eut, faut-il croire, qu'un faible effet, puisque ses successeurs durent revenir à la charge. Dona Térèse de Ahumada y Cepeda qui avait droit au tratamiento et pouvait, elle aussi, se prévaloir de la limpia sangre, supprime ces titres une fois pour toutes pour elle et pour les autres 2. Avec Antonio de Guevara qui composa vers ce temps une œuvre charmante où il critique cette vie artificielle et loue la joie de vivre dans ses terres, Sainte Térèse se moque agréablement de ces sottes conventions : « Les vies ne sont plus assez longues pour apprendre les points de civilités, nouveautés et manières de bonne éducation... même pour les en-têtes des lettres il faudra créer une chaire de professeur pour enseigner comment il faut s'y prendre ; tantôt il faut laisser un blanc à gauche, tantôt un blanc à droite, et pour celui qu'on ne traitait même pas de «magnifique», voici qu'il faut mettre «illustre». Je n'ai pas cinquante ans et ces règles ont changé tant de fois que je ne m'y retrouve plus 3. Où cela s' arrêter a-t-il ? »

i. On en était arrivé au duel méthodique réglé par de doctes traités : Un noble sévillan avait écrit un ouvrage intitulé : « Les cinq Livres sur la Loi d'Injure, de parole ou d'action ; on y trouve les vraies résolutions de l'honneur et les moyens de tirer satisfaction des affronts, par D. Jeromino Sanchez de Carranza ».

2. Le tratamiento consistait à se traiter de Don ou de Dona. Seuls, les hidalgos y avaient droit.

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