‹ Sainte Térèse, écrivainChapitre 19 sur 108 · Vie, xxxvii · texte numérisé non relu

Vie, xxxvii

Ce thème deviendra d'ailleurs courant chez les moralistes et à la fin du siècle nous entendons encore, dominant les autres, la voix de Malon de Chaide invectivant les femmes « surchargées de bijoux... et ayant plus de bagues que de doigts et, sur le visage, plus de couleurs qu'en l'arc-en-ciel », et se moquant des' marques de déférence qu'exige pour se confesser un pécheur de qualité 1.

Que devient dans tout ceci le bon peuple d'Avila et des petites villes de Castille, en particulier ceux que Térèse appelle avec une indicible pitié « la gente pobre y no caballerosa ? ».

De plus en plus il cesse de compter. Après avoir émigré à la cour, les « grands » négligent leurs terres et leurs vassaux. Ceux-ci, au lieu du gouvernement patriarcal de l'ancienne noblesse, connurent l'exploitation des intendants et des agents du pouvoir central. Plus encore que l'expulsion des Juifs et des Morisques, l'exode du capital amena et accéléra la décadence, et bientôt les temps fleuris de la reine Isabelle et du roi Ferdinand où la petite cité menait sa vie indépendante, ne furent plus qu'un souvenir lointain errant par les places tranquilles et les ruelles silencieuses.

Lorsque Térèse avait dix-huit ans, cette évolution qui dura plus d'un siècle était à peine ébauchée. Les familles nobles résidaient encore à Avila. Avec leurs gens, elles habitaient leurs austères palacios. On achevait

i. « S'il se confesse... on le conduit à la cellule du Père. Un page lui étale un coussin de peur qu'il ne se fatigue. Il se signe à tour de bras et commence à dire ses fautes. Elles font trembler les murs de la cellule. Mais, que le confesseur le censure ! il se lève ! il se récrie ! Une personne de sa condition ne vit pas comme un moine ! » (Malon de Chaide, Conversion de la Magdalena, Autor. Espaôo'es, t. XXVII. Prolog. P. m, p. 348).

la cathédrale commencée au XVe siècle. Les ordres religieux étaient nombreux et de temps à autre des processions auxquelles tout Avila prenait part, solennisaient la prise de possession d'un nouveau monastère.

L'illustre Tostado, évêque d' Avila, était mort depuis quelques années à peine, laissant des exemples et des écrits. Le Grand Inquisiteur Torquemada, mort en 1498, venait d'être enterré dans la sacristie de Santo Tomâs. En 1531, — Térèse avait seize ans, — l'impératrice Isabelle, femme de Charles-Quint, passa par Avila avec le jeune prince Philippe, âgé de quatre ans, et en 1534 eut lieu la réception solennelle de Charles-Quint luimême, hôte des Veladas et venu en grand arroi pour jurer fidélité aux fueros de la cité.

Vers ce temps-là, par suite de son évolution économique et par conséquent sociale, l'Espagne commençait à se couvrir d'une vermine d'aventuriers ; déchets de toutes les guerres, ratés d'Amérique, courtisans évincés, ils formaient l'innombrable armée des picaros dont la littérature de l'époque nous a laissé des types immortels.

Avila connaissait cette engeance. Ce monde-là se retrouvait dans les ventas ou posadas (auberges) qui servaient de relai aux courriers le long des routes ou dans les bourgades mêmes, près des portes. Comme elles étaient pittoresques ces auberges ! Avec quelque chose du caravansérail oriental, elles représentaient toute une partie de la vie espagnole. Que de fois Térèse au cour de ses fondations ne dut-elle pas s'arrêter dans une de ces hôtelleries rustiques, pleines d'odeurs d'huile, de cris et de disputes, comme dans la terrible venta de Albino sur la route de Cordoue.

Glaciales en hiver, torrides en été, ces auberges s'ouvraient à l'entrée même de la cité, immédiatement derrière les murailles. La route qui montait en ville, creusée par les ornières des chars, les sabots des chevaux et des mules, rendue boueuse par le piétinement des

troupeaux, passait devant la pierre usée du seuil. On entrait d'abord dans une large cour ; une colonnade de gros madriers blanchis soutenant un balcon de bois prolongé par des vignes en tonnelle en faisait le tour ; sur les côtés, la grange et les étables où piaffaient chevaux et mules et au fond la salle commune où le puchero chantait sur un feu de bois et où Ton servait la olla aux pois chiches et le cidre. C'était le rendez-vous des truands, des chevaliers errants, des paysans et des courriers.

Bien souvent tandis qu'un petit âne gris, chargé de ses larges couffins, broutait dans un coin de la cour l'herbe rare qui poussait entre les pavés, là-bas sur le banc de pierre, près d'un groupe de muletiers et de bandits un flamenco boucané, le morion posé à côté de lui, et tordant sa moustache à la bourguignonne, gai hâbleur et franc buveur, narrait au milieu d'acclamations sonores les exploits de ses campagnes, Flandre, Marignan, Mexico ou Acatahualpa. Ou encore un de ces moines gyrovagues que traquait le Saint-Office pour leur illuminisme, la corde sale serrant aux reins le froc poudreux et rapiécé, vantait ses reliques. La gourde et la besace suspendues à la ceinture de cuir et les coquilles de Sant Yago à l'épaule, il accomplissait pour quelques réaux et la subsistance le pèlerinage en Galice. D'autres fois enfin on écoutait les vieux romances de quelque juglaresa morisque, et l'on applaudissait ses tours et ses danses.

Mais par la porte ouverte de la cour s'entendait soudain un bruit de sonnailles et de foule, et devant le seuil, sur la route, raide, engoncé dans sa fraise à volutes, on voyait passer sa seigneurie le Corregidor ou le Seigneur Évêque, balancé au pas digne et mesuré de sa mule noire.

Vous eussiez vu alors à l'intérieur de la venta les têtes se courber, rentrer dans les épaules, les visages se détourner et parfois celui dont la conscience était le

Su Tèrèse. t

moins tranquille, se glisser vers l'étable, enfourcher sa mule, dévaler lestement vers la campagne et disparaître bientôt là-bas par le lacet des routes !

Peu de villes de la catholique Castille eurent un caractère aussi nettement religieux qu'Avila. « Pour tout ce qui est vertu, dira Sainte Térèse, il ne faut pas sortir d'Avila ». C'est là peut-être une conséquence de son premier caractère; car, nous l'avons vu, la différence entre l'idéal militaire et l'idéal religieux n'était pas toujours nette.

Si la véhémence guerrière exaltée par des luttes séculaires entretenait dans Avila une atmosphère belliqueuse au point de déteindre jusque sur la religion, celle-ci réagissait de son mieux et s'efforçait d'assagir la rudesse castillane ; elle n'y réussissait pas toujours et d'après la conception que le clergé se faisait de son rôle, tantôt c'était la religion qui avait des allures militaires, tantôt l'idéal militaire qui prenait des dehors dévots.

Le règne d'Isabelle avait amorcé une sérieuse réaction morale . Sous ses prédécesseurs Juan 1 1 e t E nrique IV, l'immoralité gangrenait toutes les couches sociales, noblesse, clergé, bourgeoisie. Le temps n'était pas éloigné où Ferdinand le Catholique avait voulu forcer Sixte IV à placer son bâtard Alphonse d'Aragon sur le siège primatial d'Espagne et où l'Archevêque de Tolède, Alonso Carillo, avait été enterré, dans la chapelle des Franciscains, à côté de son fils, le jeune Troïlo.

Les Castillans, rudes et pauvres, s'étaient laissé éblouir par le faste des Maures ; vainqueurs, ils s'étaient approprié émaux, bijoux, armes damasquinées, étoffes précieuses, soies multicolores, meubles incrustés de nacre et d'écaillé, tentures de cuir battu, et, de siècle en siècle ce luxe avait pénétré leur vie et amolli leurs mœurs.

Isabelle voulut les ramener à l'austérité primitive ; elle interdit cet étalage de richesses profanes, condamna le port des étoffes de soie et s'astreignit la première à un train de vie plus modeste. Vêtue comme une simple bourgeoise, suivie seulement de quelques serviteurs, elle s'en venait *à dos de mule de Salamanque à Avila.

A la naissance de Térèse, cette réaction dans lanoblesse gagnait çà et là du terrain, et plus qu'ailleurs à Avila où résidait la reine. Chez un certain nombre de familles avilaises la vie était redevenue frugale ; les classes se rapprochaient ; on put espérer un moment voir revenir les mœurs du bon vieux temps de la reconquête où une tâche commune mêlait le chevalier et l'homme de peine. Ainsi, bien des familles avilaises avaient des esclaves maures ; c'était une coutume héritée des Arabes. Sous l'influence du revirement, plusieurs d'entre elles renoncèrent à cet usage, les Cepeda par exemple ; et Térèse, faisant aux premières pages de la Vie l'éloge de son père, dit « qu'il était très charitable envers les pauvres et que jamais il ne put se résoudre à tenir des esclaves, parce qu'il en avait grand'pitié x ».

Certains de ces hildagos, dont le croissant d'or sur l'azur de l'écu scellait un passé de gloire, se mirent à mener dans leur palais de granit une vie quasi monastique, ordonnée par un cérémonial rigide. De 152 1 à 1537, c'est à dire depuis le siège de Pampelune jusqu'au jour où se fonda la Compagnie de Jésus, bien des gentilshommes en Espagne subirent, sans toutefois la mener aussi loin, l'évolution d'Ignace de Loyola. N'était-ce pas alors que le duc de Gandie, le brillant courtisan de l'impératrice Isabelle, don François de Borgia, en pleine chasse, au moment où son faucon dans la limpidité de l'azur castillan rejoignait sa proie palpitante, avait l'ascétique énergie d'attacher ses regards au sol ?

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