‹ Sainte Térèse, écrivainChapitre 20 sur 108 · Vie · texte numérisé non relu

Vie

Si la vie de courtisan ramène au luxe une partie de la noblesse, surtout la noblesse récente et les nouveaux riches, l'ascétisme commence à imprimer ses traits sévères sur la vieille noblesse d'Espagne si relâchée au XVe siècle.

La situation économique du pays n'est pas étrangère à cet état de choses. On en perçoit petit à petit les lacunes. L'or afflue, trop abondant. Ceci provoque la gêne dans les transactions et la satiété dans la vie morale. D'ailleurs, bien des Conquistadors reviennent d'Amérique fatigués, malades, désillusionnés, certains même pauvres et incapables de rien entreprendre ; Pedro de'Ahumada, le frère deTérèse, en sera un type. Ces désillusionnés, ces insatisfaits, ces ratés de toutes les guerres et entreprises lointaines seront bientôt légion. Beaucoup d'entre eux s'en vont grossir la grande armée des picaros ; d'autres cherchent dans la religion une consolation à leurs déboires; plusieurs même vont finir leurs jours dans un cloître.

En outre, une fois de plus, cette réaction morale fut intimement liée à une réaction nationale. Au siècle précédent, la cathédrale avait vécu en bonne intelligence avec la mosquée et la synagogue ; mais en 1492, l'expulsion des juifs avait réveillé l'âme nationale ; on fut plus fièrement castillan ; on se sentit plus fortement unis par l'unité de foi ; on se mêla moins aux morisques et l'on fit plus de cas de la limfiieza.

Les esprits sont d'ailleurs aussi troublés que les consciences : Les courriers faisant relai à Avila et les soldats allant et venant par les routes de Castille racontaient dans les ventas et sur les places publiques des choses étranges sur « les affaires d'Allemagne ».

A mesure que se répand la grande hérésie, l'Espagne catholique se ressaisit. Les théologiens sonnent le branlebas pour la défense du dogme. Les prédicateurs se mettent en campagne. Ils étaient nombreux dans la petite cité.

Des prêtres séculiers, comme Gaspar Daza, s'en vont dans la serrania environnante, de bourgade en bourgade, prêcher la doctrine chrétienne. Chacun veut réformer ses mœurs. L'ascétisme est à la mode. François de Salcedo, qui sera un jour le confident de Térèse religieuse, fait l'édification de toute la ville ; on le surnomme « el caballero santo ».

Bien des laïcs s'adonnent avec grande ferveur à l'oraison 1 ; et nous pouvons nous le représenter dans une chapelle latérale de San Pedro ou de San Vicente, ce pauvre homme dont parle Osuna 2, couché à terre, pâmé de recueillement et auquel de charitables personnes, se méprenant sur ses allures, voulaient porter secours. En ce temps-là on passait de longues heures à l'église ; aux jours de neige on y apportait la bolilla 3 pour se chauffer les mains.

Les petits traités d'ascétisme, nous le verrons plus loin, vont se multiplier à cette époque et refléter cette situation. Si la véhémence castillane, déposant le harnais de bataille, trouve chez les uns un dérivatif dans les raffinements du formulisme de cour et les duels, elle va se déchaîner chez les autres dans l'austérité. Le castillan auquel on reproche souvent d'avoir été dur pour autrui fut d'abord très dur pour lui-même.

L'ascétisme de certains hétérodoxes est quelque chose de terrible. Les ermites commencent à se multiplier. Même à la cour, des personnages de marque disparaissent un jour, qu'on ne revoit plus jamais. Ils sont allés vivre en quelque solitude glacée ou torride, dans la

i. ■ Dans toute la cité, écrira sainte Térèse, la piété est telle que c'est, pour ceux qui viennent d'ailleurs, un grand sujet d'édification : on y pratique beaucoup l'oraison et la confession et il y a ces laïcs qui y mènent une vie très parfaite. » Lettre du 17 janv. 1570 à Lorenzo de Cepeda.

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