Lettre du Ier févr. 1580 à Marie de Saint- Joseph
bien peu savaient le lire et la prédication, une prédication souvent mal faite ou plus souvent mal comprise, devait suffire à tout.
Par contre les théories d'illuminisme, de mysticisme sentimental, se faufilaient partout. Grâce à leur ignorance et leurs prédispositions trop entretenues à une sensibilité excessive, des religieuses sans vocation, des béates dans le genre de celle qu'on retrouve dans la Célestina, en sont les premières victimes. Et en effet, les simples qui se croient alors en relation directe avec Dieu sont nombreux. Autour du berceau de Térèse, on causa sans nul doute de la béate de Piedrahita, fille d'un laboureur de la campagne environnante. Elle faisait beaucoup parler d'elle en ce moment *.
Lorsque l'Inquisition mettait la main, comme en 1529, sur un nid d'Illuminés, il se trouvait toujours que presque tous étaient des illettrés et des simples. Térèse en eut dans ses couvents, à Paterna par exemple, où elle dut mettre Isabelle de Saint-Jérôme à la raison.
Princes et théologiens étaient dupes de ces imaginations malades. Ainsi, en 152 1, le roi Ferdinand se laissa prédire une longue vie par une visionnaire ; ce qui ne l'empêcha pas de mourir la même année faute de soigner sa santé ébranlée ; vers la fin de la vie de Sainte Térèse, nous voyons Louis de Grenade prendre le parti de sœur Marie de la Visitation, qui se trouva n'être qu'une simple obsédée.
La superstition était en raison directe de l'ignorance et de la croyance au merveilleux. Sorciers et sorcières pullulaient. L'Inquisition, qui leur donnait la chasse, en brûla un nombre considérable dans le fol espoir d'en
I. Elle prétendait avoir des relations spéciales avec la Vierge. Avant de passer une porte, elle s'arrêtait au seuil et se livrait régulièrement à toute sorte de démonstrations pour engager Marie à passer la première.
expurger le royaume. Dans les villages on avait des philtres et des charmes pour tous les besoins. Si l'Espagne n'avait pas pris à son compte les doctrines religieuses des Arabes, elle en avait hérité beaucoup de pratiques superstitieuses. La dévotion en était envahie. « Jamais, dit Sainte Térèse, je n'ai aimé ni pu souffrir certaines dévotions où entrent je ne sais quelles cérémonies et où les femmes en particulier trouvent un attrait trompeur x ». Elle-même se fait remettre la petite statue de cuivre que le prêtre de Bécédas portait au cou et par laquelle quelque gitane le tenait soi-disant en son pouvoir. Térèse affirme ne pas croire au charme et à la vertu des pierres. Pourtant, au dire du chroniqueur fr. Antonio 2, elle suspendit au coup de Gratien un bezoar pour l'immuniser contre les attentats des Mitigés.
Le diable à cette époque jouait un grand rôle; ce rôle dépassait certainement ses moyens ; c'était le temps où Luther, vers 1533, racontait dans un écrit sur la messe privée ses dialogues et ses démêlés avec Satan. Le diable joue à Sainte Térèse de bien mauvais tours. Il lui apparaît sous la forme d'un négrillon, la secoue rudement, s'assied sur son bréviaire au chœur et ne s'éloigne qu'à coups d'eau bénite. Illusions ou réalités, Térèse ne s'en inquiète guère, l'appelle en riant « pato » et ne cesse de lui opposer un joyeux bon sens.
Le cas de diablerie le plus célèbre de l'époque est celui d'une Clarisse de Cordoue, Magdalena de la Cruz, dont on dut parler beaucoup aux parloirs de l'Incarnation. Cette religieuse qui eut un homonyme du même genre à Lisbonne, possédait une réputation de sainteté retentissante. L'Inquisiteur général Alonso Manrique vint la voir à Séville et se recommander à ses prières ; l'impératrice Isabelle, épouse de Charles-Quint, femme
i.Vie,v\. — 2.t.VI,liv. xxm, ch.LII,n° 2 de la chronique de l'Ordre; cité par La Fuente, dans l'éd. Ribadeneyra : Cartas, t. LV, p. 107.
plus que crédule, voulut avoir son portrait et lui demanda de confectionner de ses mains la robe de baptême de l'enfant dont elle était enceinte et qui devait être Philippe II. On racontait que la Sor Magdalena avait prophétisé la bataille de Pavie et la captivité de François Ier l. Ses confesseurs lui ordonnèrent d'écrire la relation de sa vie et de ses grâces.
Or, le Ier janvier 1544, dans un soudain mouvement de contrition, la nonne déclara sa sainteté feinte et que toute sa puissance thaumaturgique dérivait d'un pacte avec le démon 2. On l'envoya purger ce pacte dans les cachots du Saint-Office.
Car le diable, qui se promenait au hasard des routes de Castille et d'Andalousie et s'arrêtait de préférence dans les petits villages ignorants et dans les couvents de femmes sans pour cela dédaigner la cour, finissait toujours par trouver son chemin barré par les agents de l'Inquisition. Entre eux c'était alors un corps à corps forcené. Or, le bruit de ces incessants pugilats répandait dans les esprits l'inquiétude et l'angoisse. Térèse naît pour ainsi dire dans cette atmosphère ; et l'on se racontait encore en tremblant à Avila, quand elle était enfant, l'effroyable répression du Grand Inquisiteur Torquemada, contre les Juifs d'Ocana qui, pour conjurer l'efficace des auto-da-fés, avaient arraché le cœur au petit Juan Pasamontes Guindera et l'avaient pétri avec une hostie consacrée pour en faire un sortilège.
L'Inquisition, le plus terrible instrument religieux
1. Menendez y Pelayo, Heterodoxos Espanôles, 11, p. 528. Elle allait jusqu'à affirmer qu'elle avait donné le jour à l'Enfant Jésus qui lui était apparu de cette façon.
2. Rclaciones historicas de los siglos XVI y XVII, publicadas por la Sociedad de Bibliôfilos Espanôles. Madrid, 1906.
entre les mains autocratiques du plus puissant des monarques, obstiné à ne voir les intérêts de la religion qu'à travers l'écran de ses rêves d'unité politique, faisait trembler les plus orthodoxes. Plus qu'aucun Espagnol de ce temps, Philippe II avait la manie de prendre sa rudesse racique pour de la ferveur religieuse et du zèle dévot ! Ses agents étaient partout. Instruments dociles de l'absolutisme, ils savaient dans les communes trop indépendantes frapper les têtes, compromettre à la Cour les seigneurs dont la fierté féodale faisait encore pièce au souverain, épier dans leurs palais les évêques trop peu souples, disperser les hérétiques luthériens ou illuminés, Juifs ou Morisques, dont le groupement et la cohésion constituaient un danger pour un royaume d'unification récente et encore superficielle. Certains des coups du Saint-Office furent des coups d'audace frappés avec ostentation dans le but d'impressionner les masses. Telle fut l'arrestation du Cardinal Carranza archevêque de Tolède. Cette incarcération d'un prélat vénéré, connu de tous pour sa science et sa piété, eut par tout le royaume un contre-coup de stupeur. Le pape Sixte IV exigea son élargissement. Il lui fallut insister. Après huit ans, l'Inquisition céda. Son procès ne se termina par une réhabilitation, qu'après dixsept ans.
A certains moments et lorsque des expériences comme celle de Madeleine de la Croix se furent répétées, l'illusion diabolique devint une hantise pour le Saint-Office. Il en voit partout. L'époque fut dure pour les écrivains mystiques. Les petits traités dévots suspects de favoriser l'illuminisme ou le mysticisme chez les simples, furent, d'un trait de plume, mis à l'Index. Il fallait en finir à la fin avec toutes ces voyantes, ces miracles et ces diableries qui faisaient tourner la tête à toute l'Espagne et faussaient le vieux bons sens de la nation ; et les limiers du Saint-Office allaient, venaient, épiaient, et
bien des bourgeois paisibles, imprudemment compromis dans de dévotes fredaines, s'en revenaient de l'autoda-fé affublés du sanbenito jaune et de la caroza aux langues de feu.
Aussi, depuis saint Ignace de Loyola et Juan d'Avila jusqu'à Louis de Grenade et Louis de Léon, tous les grands écrivains spirituels d'Espagne connurent au moins pendant quelques heures de leur vie la peur de ce terrible tribunal. Plus d'un risque avec prudence de discrètes allusions à « ceux qui font montre d'un zèle exagéré ». Sainte Térèse qui savait ce que parler veut dire insinue finement : « Ce sont les forces ecclésiastiques qui doivent nous sauver et non le bras séculier1», et encore : « Des forces humaines ne suffisent point pour enrayer ce feu d'hérésie 2 ».
Eut-elle peur de ce tribunal ? A ceux qui l'en menacent elle oppose en 1559 une assurance un peu ironique 3. Au fond était-elle si tranquille, elle qui connaîtra pour Gratien «el miedo de los Angeles, la crainte des Inquisiteurs 4 » et dont l'antipathie pour l'Andalousie était motivée en partie par le fait que le Saint- Office y avait ses quartiers généraux ? En 1559, Térèse, comme le font remarquer les Carmélites de Paris 5, n'avait rien écrit encore ; lorsqu'en 1575 on lui annoncera que la Vie a été déférée aux Inquisiteurs, elle montrera au contraire une angoisse très vive.
Tout ceci achève de rendre tragique l'atmosphère sociale de ce terrible XVIe siècle.
Tandis que par endroits l'ancien relâchement et la vie facile et bariolée du siècle précédent s'attarde avant de disparaître, la réaction fermente. Dans toutes les classes de la société, le peuple, les couvents, la noblesse, règne le goût du merveilleux : merveilleux chevaleresque
1. Chemin, in. — 2. Ibid. — 3. Vie, xxxiii. — 4. Lettre du début de déc. 1576. — 5. Œuvres complètes de Sainte Térèse, II, p. 21.
des Amadis et des Palmerins, merveilleux surnaturel des diableries et des faux miracles, ramenant insensiblement les esprits à l'idéalisme, après le matérialisme grossier du XVe siècle. Puis soudain la réaction s'affirme ; la vieille rudesse castillane revient au culte du pundonor national et à la dévotion austère. Et tandis qu'au dehors, à tous les horizons d'Espagne, s'amasse la nuit sombre des hérésies et des désordres, les bûchers de Tolède, de Séville et de Valladolid flamboient comme autant de fanaux pour garder la lumière quand même dans le royaume de Philippe.
S*« Térèse.