CHAPITRE III L'ATMOSPHÈRE INTELLECTUELLE
Avila avait son université...
Comme en d'autres villes de Castille, on y tenait « boutique de latin ». Les Jésuites y donnaient les humanités à San Gil et les Dominicains la philosophie et la théologie à Santo Tomâs. C'est ce que Térèse écrira à son frère Lorenzo lorsque celui-ci, revenant d'Amérique, se préoccupera de la formation de ses enfants ; et elle ajoutera : « no hay que salir de alli para virtud y estudios, pour l'éducation comme pour l'instruction il ne faut pas sortir d' Avila » l.
La Castille depuis Isabelle avait repris le goût des choses de l'esprit. Lasse de querelles, la fière aristocratie constatait enfin que l'on pouvait être prince aussi bien dans une chaire d'humanisme que sur un champ de bataille.
Les guerres d'Italie, l'établissement de la cour d'Alphonse d'Aragon à Naples avaient tourné l'attention de l'Espagne vers les trésors de l'ancienne Rome. Dès le XVe siècle, Santillane avait enrichi son pays « des dépouilles de ces richesses pérégrines ». L'introduction de l'imprimerie les avaient répandues. La curiosité des gens d'esprit put bientôt s'assouvir aux riches bibliothèques de Villena, de Santillane, du prince de Viane, de dona Maria d'Aragon, que l'on venait de
i. Lettre du 17 janv. 1570 à Lorenzo de Cepeda.
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réunir ; et, pendant la jeunesse de Térèse, la vieille université de Salamanque qui comptait bientôt trois siècles pouvait redorer la devise de son fier blason : Omnium scientiarum princeps Salamantina.
Depuis 1482, Avila avait son université...
On en fondait partout. On en créa plus de vingt en cent ans. Aucune n'égalait Salamanque et sa sœur cadette, que l'illustre Cardinal Cisneros venait de tonder à Alcala. Salamanque et Alcala furent les deux pôles du merveilleux renouveau intellectuel de l'Espagne du XVIe siècle.
Elles étaient trépidantes de vie. Avec leur peuple d'étudiants, simples chevaliers de la tuna, picaros toujours en mal de tours pendables, ou élèves sérieux assoiffés de culture ancienne, avec leurs juges et leurs officiers, avec leur corps de professeurs et leur recteur magnifique dont la magistrature était annuelle, avec leur chancelier nommé à vie et qui, comme le Maestrescuela de Salamanque, représentait le Pape et l'Empereur, elles constituaient de véritables républiques du savoir. Chaque jour, sous le soleil cuisant ou la pluie froide, c'était par les places, dans les patios des collèges et les ambulacres de l'université, un va-et-vient bariolé d'uniformes : étudiants des ordres militaires, Calatrava et Alcantara, portant sur la poitrine la croix rouge de saint Jacques, élèves des grands collèges de Saint-Ildephonse ou de Saint- Jérôme, dont la beca bleue, écarlate ou violette bordait la robe brune, frays blancs ou noirs, dominicains, bénédictins, augustins ; et jusqu'à la nuit tombante, après les cours du soir où les professeurs donnaient encore des consultations, le bourdonnement des syllogismes se mêlait au cliquetis des rapières dans ces champs clos de la science où les maîtresse prenaient
de querelle pour une virgule de Juvénal et où les étudiants se battaient pour l'amour, le pundonor ou le simple plaisir.
Sciences sacrées et profanes, critique de textes bibliques, théologie, philosophie, sciences littéraires, sciences juridiques, médecine, astronomie et tout le legs scientifique des Arabes, rien n'est négligé par les savants de la Péninsule ; et les humanistes d'Alcala, de Salamanque et des petites universités satellites qui gravitent autour d'elles, mettent autant d'âpre curiosité à explorer les forêts du savoir que les conquistadors n'en mettent au même moment à fouiller les forêts vierges du Mexique et les mines du Potosi.
Dans ces fourmilières bruissantes du savoir les savants originaux furent légion et cette floraison de génies faisait dire à Erasme que le peuple espagnol non seulement excitait l'admiration des peuples les plus cultivés de l'Europe, mais qu'il pouvait encore leur servir de modèle.
Ce mouvement avait eu sur les mœurs, dès le début du XVIe siècle, une influence considérable. La rude et intraitable noblesse de la reconquête qui, sous les anciens rois, ne rêvait que chasse, coups d'épée, courses de taureaux et tournois « juego de carias y toros », s'était mise, sous Isabelle la Catholique, à feuilleter les éditions d'Ovide ou de Cicéron. Le Maître d'Alcantara traduit les Commentaires de César, et Alonso de Palencia, les Vies de Plutarque. Tout en continuant à « apprécier davantage les coups d'arquebuse et l'élevage des chevaux, arcabuzes y criar caballos mâs que... escribir libros », on parle dans les milieux courtois d'Horace et de Juvénal. Les modernes, Dante et Pétrarque, y sont à la mode.
Une aristocratie de l'esprit se forme ainsi à côté de l'ancienne noblesse d'épée. Don Alonso Manrique enseigne le grec à Alcala, don Gutièrre de Tolède, fils du Duc d'Albe et cousin du Roi, occupe une chaire à Sala-
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manque et don Pedro de Velasco, fils du comte de Haro, y commente Pline et Ovide.
Malgré des efforts généreux, surtout à Salamanque pour « nourrir » des étudiants pauvres, la science resta très aristocratique et l'humanisme fut en fait le privilège d'une classe. Aujourd'hui la science vient à nous ; en ce temps là il fallait aller à la science ; tout ce qui n'avait pas les moyens de s'approcher de ces foyers de culture ou ne gravitait pas dans leur orbite restait plongé dans les plus épaisses ténèbres. Aussi dans certaines villes éloignées et dans les pueblos des montagnes l'ignorance, tant religieuse que profane, était extrême.
Mais d'autre part, l'influence de l'humanisme espagnol fut beaucoup moins paganisante qu'en d'autres pays. Plus éclectique ou plus chrétienne, l'Espagne fut moins exclusive dans ses admirations. Saint Thomas ne souffrit guère de la lecture d'Epictète, et l'Évangile continua d'être pratiqué par ceux qui honoraient Platon.
Pourtant la dévotion s'en ressent. Le bon Osuna fait là-dessus ses doléances : il ironise ces dévots qui, « craignant que Dieu ne les boude pour le mauvais latin de leurs oraisons, lui font des discours comme s'ils parlaient à Laurencio Valla ». * Mais ce souci de la forme n'entrave pas les mouvements du cœur, et dans ce siècle paradoxal on meurt très dévotement, comme le père de Gratien, l'ami de Sainte Térèse, en récitant des vers grecs; des chapitres de Carmes s'ouvrent par d'élégants discours latins, et l'on voit des hommes comme le bouillant Mariano, après avoir été secrétaire du pape, humaniste, architecte, géomètre, docteur en théologie et commandeur de Malte, revêtir pieusement le froc et s'effacer enfin parmi les humbles.
Si le peuple fut écarté du renouveau intellectuel,
i. Terur A becedarxo, trat. VII cap. 7 — édit. Mir, p. 396 2e col.
la femme de l'aristocratie y joua au contraire un rôle considérable. Isabelle de Castille en fut la grande initiatrice. Elle s'entoura d'érudits et fonda une sorte d'école palatine que dirigea Pietro Martyr. Elle assistait quelquefois aux cours de Salamanque. Par son ordre, les livres étrangers ne payaient aucun droit à leur entrée en Espagne. Ses deux filles parlaient le latin comme elle et elle le parlait comme le Castillan. Elle l'avait appris avec la célèbre Béatriz Galindo, surnommée « La Latina » et que Lope chanta dans la Jérusalen Conquistada. Erasme fut étonné des connaissances scientifiques de sa fille cadette, mariée à Henri VIII ; Vives raconte que Jeanne la Folle, mère de Charles-Quint, savait improviser des discours en latin 1. A la cour les dames se piquaient d'humanisme ; Dona Maria Mendoza parlait grec ; Dona Lucia de Medrana commenta des textes latins à Salamanque, et Francisca, fille de l'illustre Antonio de Nebrija, suppléa son père à Alcala dans la chaire de rhétorique.
L'art, quoique d'un développement plus tardif, ne se laissa pas dépasser en éclat par les sciences, et le début du XVIe siècle est aussi le début de son siècle d'or.
A Avila, la ville héroïque, attendant toujours le moment de brandir le glaive, tout reste férocement attaché au Moyen Age. La cathédrale y conserve son austère pureté de forteresse gothique; mais déjà cà et là dans un rétable, dans une chapelle, le nouveau style pénètre et Térèse, enfant, put admirer par exemple le superbe rétable de la capilla mayor, œuvre de Santos Cruz, de Jean de Bourgogne et de Pedro Berruguete, peintre de Philippe le Beau.
Mais déjà l'Espagne se lasse du gothique et, quelque-
i. Erasmi Epist. — Hefélé, Le Cardinal Ximénez,p. 122.
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fois à l'encontre des chapitres, bâtit des cathédrales en gréco-romain. La somptueuse virtuosité du plateresque n'a été qu'un stade : Enrique Egas et Diego de Siloé édifient Grenade dans le style nouveau.
A l'époque où Térèse s'éveille à la vie, s'éveille aussi à travers l'Europe la gloire des sculpteurs et des ferroniers d'Espagne. La maîtrise de ses brodeurs et de ses tisserands auxquels sont parvenues des bribes de secrets arabes s'affirme dans la splendeur des brocards et des soies multicolores l. Les cathédrales vont devenir des sortes de Sézames où la piété des foules et le dilettantisme des chanoines amasse dans une profusion fabuleuse les chefs-d' œuvres des Becerras, des Arfes, des Pedro Ibarra, des Berruguete, des Camina, brodeurs, sculpteurs, ciseleurs d'argent, plateros, peintres, ferroniers, orfèvres, dont le génie se révèle aujourd'hui dans les superbes rejas, les ferronneries d'art, les grilles de chœur, les custodias, les reliquaires, les crucifix et les chasubles merveilleuses de Séville, de Burgos ou de Tolède.
En ce temps-là tout ce que l'Espagne renfermait d'artistes travaillait pour le Roi ou pour Dieu.
Au cours de ses nombreuses fondations dans les églises où la poussait sa dévotion ou chez les hôtes de marque où elle trouvait un gîte, Térèse, pour qui toute chose belle et particulièrement « les images » étaient une joie, aura admiré, dans leur première fraîcheur, les peintures de Morales, d'Antonio Moro, de Pantoja de la Cruz, de Sanchez Coëllo, annonciateurs des grands maîtres, Velasquez et Murillo. Et tandis que recluse à Tolède, en 1577, elle travaillait à sa grande œuvre, le Château intérieur, elle vit peut-être quelque toile de cet homme étonnant, le plus grand subjectif du XVIe siècle, Teoto-
1. Térèse avait un goût artistique averti. Elle appréciait beaucoup les beaux dessins et brodait fort bien comme on peut le voir par les reliques qui se conservent encore chez les Carmélites de Médina.
copuli, le Greco, qui, à quelques pas de là, travaillait à son Enterrement d'Or gaz 1.
Mais pendant qu'à Burgos, à Tolède, à Valladolid, à Séville, elle contemplait la magnificence de ces chefsd'œuvres, alors dans toute leur ferveur neuve, stalles, rétables, nervures de voûtes sculptées à jour et aussi délicatement fouillées qu'elle-même n'avait fouillé son âme, l'idée de la vanité des œuvres humaines ne l'a-telle pas effleurée ? et na-t-elle pas songé, malgré le charme qui s'en dégageait, que tout cela n'a de valeur que dans la mesure où « cela se tourne à aimer » ?...
Peut-être l'a-t-elle trouvé, ce chemin de l'art à Dieu, surtout aux derniers jours de sa vie, dans la cathédrale de Burgos, où l'opiniâtreté d'un archevêque la forçait de venir prier avec ses filles. Là, sous l'influence de la douce et pénétrante musique de Salinas, l'organiste aveugle, auquel Louis de Léon dédia la plus suave de ses odes, a-t-elle senti en elle cette vibrante ferveur d'aimer et comme un avant -goût des concerts séraphiques que, sous peu, elle allait entendre au bord des eaux limpides de la cité céleste.
Parmi les courants intellectuels qui traversèrent l'Espagne du XVIe siècle, il y en eut peu d'aussi puissants que le Platonisme. «Depuis le moment, dit Herrera, où Boscan s'aventura à rapporter dans son manteau de gueux les joyaux de Pétrarque », Platon devint le Dieu de la Péninsule.
Il n'y était pas inconnu : depuis le XIe et le XIIe siècle la philosophie des Juifs espagnols avait constam-
i . Pour cette hypothèse, cfr Blanca de los Rios : Influjo de la tnistica de S*« Teresa singulat mente sobre nuestro grande arte nacional, p. 30. Conférence donnée le 20 fév. 191 3 à Madrid, à la Real Academia de jurisprudencia.
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ment oscillé entre les deux pôles de la pensée grecque, et si elle avait tenu d' Aristote avec Maïmonides, elle avait été néoplatonicienne dans « la Fuente de la Vida » avec Ben-Gabirol. Pendant le Moyen-Age néanmoins, la doctrine du Stagyrite avait occupé une place prépondérante et grâce à saint Thomas d'Aquin.qui s'était renseigné chez ses grands commentateurs hispano-arabes, Avicenne, Avicebron, Averroès, cette servante de la théologie catholique s'était arrogé un rôle de majordome.
Le quattrocentisme .florentin avait été, en Italie, une réaction et presque une rébellion contre Aristote. Le Platonisme exclusif de Gemiste Pléthon toucha au fanatisme. L'Espagne encore une fois fut plus éclectique. Si déjà en Italie le Cardinal Bessarion et Marcile Ficin avaient montré plus de modération que Pléthon, le mérite de la synthèse conciliatrice entre les deux philosophies revient à un espagnol formé à Louvain, Fox Morcillo. « Tournant le dos au syncrétisme alexandrin, il cherche un mode supérieur de conciliation entre les princes de la pensée grecque et trouve une formule féconde qui renferme en puissance toute une révolution métaphysique * ».
Déjà, avant lui, cette synthèse conciliatrice entre Platon et Aristote avait été opérée par un Juif espagnol Judas Abarbanel, plus fameux sous le nom de Léon Hebreo. Son œuvre extrêmement curieuse est une ingénieuse synthèse des philosophies aristotéliciennes ou néoplatoniciennes des anciens philosophes judéo-espagnols Avempace, Tofaïl, Ben-Gabirol, Juda-Levi et Maïmonides, infusées au néoplatonisme florentin et assaisonnées de quelques réminiscences de la Cabale et des rêveries plotiniennes des Ennéades 2.
i. Menendez y Pelayo, Ensayos de Crittca fdosofica, Madrid, p. 97.
2. Avec tous ceux de sa race Léon Hebreo avait été expulsé de la péninsule par l'édit de 1492. Comme un grand nombre d'entre eux, il
Mais le vrai mystique du néoplatonisme espagnol est Miguel Servet. C'est le troisième des grands noms de cette école. Celui-ci représente le néoplatonisme de la Renaissance dans ses tendances hétérodoxes. Son livre fameux, « De la Restauracion del Cristianismo », ne fait au fond que reproduire les doctrines de Plotin et de Proclès. Servet est panthéiste et son mysticisme, copié sur celui de ses maîtres, atteint parfois les cimes embrumées du délire.
A une époque de subjectivisme transcendant comme la Renaissance, Platon, le plus poète et par conséquent le plus subjectif des philosophes, ne put manquer d'avoir une influence considérable.
Ce culte de l'Idée devait enflammer ceux qui, à ce moment, laissaient là le métier des armes et de l'action violente pour s'adonner frénétiquement à la recherche du savoir. La théorie de l'Un, source unique de ce qui est, expliquant l'Unité magnifique et multiforme du principe suprême, appliquée dans la Politique, devait en outre fasciner certains intellectuels qui voyaient se former en Espagne l'unité de l'État. Enfin le caractère mystique du néoplatonisme devait exercer une attirance irrésistible sur la sensibilité religieuse qui, fortement excitée, comme en toute période troublée de l'histoire, ne trouvait, au lieu d'une raison pour la conduire, que le subjectivisme et l'ignorance.
Aussi le Platonisme devint-il très populaire en Espagne, surtout lorsque, sortant des pures spéculations philosophiques, il fut transporté dans la littérature *.
Et en effet cette poésie de l'Idée pure, principe immuable en dehors et au-dessus du monde sensible, donnait
passa à Naples à la cour de Ferdinand d'Aragon et de son fils Alphonse II qu'il suivit en Sicile après l'invasion des Français. C'est en italien que furent écrits ses Dialoghi d'Amore. La traduction castillane date seulement de 1568.