‹ Sainte Térèse, écrivainChapitre 26 sur 108 · Menendez y Pelayo, Ideas Esteticas, III, p. 107; Madrid · texte numérisé non relu

Menendez y Pelayo, Ideas Esteticas, III, p. 107; Madrid

l'atmosphère intellectuelle 59

au sentiment et à l'imagination plus de latitude que ne leur en accordait Aristote.

Pétrarque et Ausias March, le pétrarquiste catalan dont Garcilaso s'inspire, avaient donné à Platon le vêtement sous lequel il devait se présenter aux poètes. Tous, et les premiers, les erotiques, emboîtent le pas et s'éprennent de l'intellectuelle beauté de l'Idée. Eglogues, sonnets, cancions ou élégies chantent sous l'influence italienne la « summa belleza » et risquent une allusion au « movedor primero ». Sûrs d'un accueil favorable, Camoëns, Herrera et Cervantes, après Boscan et Garcilaso, ne feront qu'exprimer en vers la forme que leurs contemporains donnaient à leurs pensées, et la belle ode de fray Luis de Léon à Salinas n'est, selon l'expression de Milâ y Fontanals, qu' « une élégante paraphrase chrétienne de l'esthétique de Platon ».

Le langage nécessairement figuré des philosophes néoplatoniciens n'est pas sans avoir joué un rôle dans l'élaboration du cultisme pendant cette période qui prépare Gongora. Léon Hebreo par exemple, appelant la lune « cerebro del cielo », et faisant des transpositions de tous les membres de l'homme dans le monde astral, accoutume les esprits à un genre auquel la propension depuis Juan de Mena n'avait fait que s'accentuer. Il ne faut évidemment pas voir dans l'esthétique néoplatonicienne une cause unique du gongorisme, mais on aurait tort de sous-estimer son importance.

Pour le poète courtisan, le platonisme ou la synthèse platonico-aristotélicienne devient donc l'unique philosophie. Toute sa métaphysique amoureuse consiste à s'élever à la Summa hermosura. On n'y arrivait que par étapes et comme, selon les doctrines d'Hebreo, la première est la connaissance du monde corruptible qui est le monde de la génération, tous ces platoniciens en justaucorps de velours et en fraise à godrons s'énamouraient d'abord de beautés corruptibles, espérant

se hausser par là jusqu'à la copulation de l'esprit avec l'Idée. La plupart n'y arrivaient jamais, pour s'attarder par trop dans « le monde de la génération »...

La mentalité des lecteurs de YAmadis n'était d'ailleurs pas bien éloignée de celle des adeptes du néoplatonisme. Ces aspirations quasi-mystiques de l'âme retournant à l'Unité et au Premier Moteur par l'exercice parfait de l'intelligence en une succession de degrés purificateurs pourraient, s'ils n'étaient chronologiquement antérieurs, passer pour une transposition a lo divino des aspirations du Chevalier parfait courant pour l'amour de sa Dame de périlleuses aventures. Dans le système néoplatonicien, l'intelligence humaine comme un Amadis métaphysique accomplit des exploits dangereux ; et ces degrés : connaissance du monde sensible, contemplation du vous, union exatique et inconsciente avec l'Un chez Plotin, passage successif du monde de la génération aux mondes astral, angélique, divin chez Léon Hebreo, évoquent étrangement les « épreuves » du Beau Ténébreux.

Est-il besoin de dire l'influence de cette philosophie spiritualiste sur les écrivains ascétiques et mystiques ? Les hétérodoxes, comme Servet, sont nettement disciples de Plotin. Mais on dirait que les orthodoxes euxmêmes, laissant les raisonnements aux théologiens scolastiques, trouvent plus d'attraits à l'idéalisme transcendant de Platon qu'à la logique serrée d'Aristote. On a souligné à bon droit l'indéniable saveur platonicienne de ces merveilleux dialogues de Fray Luis de Léon qui s'appellent los Nombres de Cristo. Dans les Adiciones al Mémorial, Fray Luis de Grenade avoue que presque tout ce qu'il vient de dire au sujet de la beauté de Dieu, Platon l'a dit « maravillosamente », par la bouche de Socrate dans le Convtte. Et il ajoute : « quel chrétien pourrait ne pas être rempli d'admiration en voyant résumée dans ces paroles d'un païen la partie

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