L'ATMOSPHÈRE INTELLECTUELLE
principale de la philosophie chrétienne ». Fray Juan de los Angeles, dans ses fameux Triumfos del amor de Dios, déclare ne pas faire autre chose que « suivre la doctrine du divin contemplatif Denys et de Platon en son Banquet d'Amour parce que parmi tous ceux qui ont parlé de ce sujet, c'est lui à juste titre qui détient la palme * ». Et Malon de Chaide, le coryphée de l'ascétisme à la fin du XVIe siècle, avoue dans la quatrième partie de la Conversion de la Magdalena que ce qu'il dit de l'amour, il le puise « chez Hermès Trismégiste, Platon, Plotin et chez le grand Denis l'Aréopagyte ».
Cet idéalisme philosophique favorisant le subjectivisme intellectuel était dangereux à une époque où le rationalisme luthérien et calviniste s'infiltrait de tous côtés.
Sainte Térèse ne fut pas peu préoccupée de ce fait alarmant. C'est chez elle une angoisse constante. Sans cesse elle a présents à la pensée « esos luteranos » et dit sa douleur de voir « como va el demonio ganando aimas » 2. « Mirad, crie-t-elle dans un moment de ferveur, mirad ! Dios mio, que van ganando mucho vuestros enemigos 3 ! »
Et pourtant, au moment où elle écrivait ces paroles, le péril hérétique, moins étendu en Espagne qu'en d'autres pays, était pour ainsi dire conjuré.
Il n'avait point été méprisable. Il s'était introduit assez rapidement. Les écrits de Luther furent connus dans la péninsule deux ans après sa séparation avec l'Église. Des bibles et des livres luthériens avaient pénétré par le nord et par le sud. J. Hernandez s'était
i. Menendez y Pelayo, Ideas esteticas, III p. 130, Madrid, 1896. — ibid. p. 134. — 2. Lettre de juillet 1574 à D. Teutonio de Bragance. — 3. Exclamacion IX.
déguisé en muletier pour les faire parvenir à destination. Dès 1524, il en venait par Guipozcoa et par le royaume de Grenade. Les doctrines nouvelles prenaient racine à Valladolid et en Vieille-Castille, grâce à Don Carlos de Seso, fray Domingo de Rojas et les Cazallas ; en Andalousie et spécialement à Se ville, grâce à Rodrigo de Valer, aux docteurs Egidio et Constantino qui s'y firent les apôtres du luthéranisme. Julianillo Hernandez, Juan Ponce de Léon, Juan Gonzalez, Isabelle de Baena se chargèrent de le répandre. Encore une fois, à en juger par les procès verbaux des auto-da-fés, les femmes sont très mêlées au mouvement. Le protestantisme pénètre jusqu'à la cour. Alonso de Valdès, l'un des secrétaires de Charles-Quint, Vives, son prédicateur, sont affiliés à la secte, et son chapelain Cazalla lai-même, s'en fit le coryphée en Castille.
La répression fut terrible l. A Valladolid, à Séville, s'allument les grands bûchers des auto-da-fés de 1559 et de 1560. Et tandis que le bras séculier brûlait les hérétiques, la même année le Grand Inquisiteur Valdès livrait aux flammes tous les ouvrages suspects, bibles et écrits de dévotion, complétant ainsi le féroce nettoyage commencé par l'Index de Tolède, en 1551.
Ce coup de buttoir fut décisif. Il paraît aujourd'hui, épouvantable. Le désarroi religieux des esprits pendant la première moitié du XVIe siècle ne l'était pas moins. Le principe d'autorité s'était ruiné lui-même au siècle précédent par le relâchement des mœurs du clergé. L'ignorance des masses qui en avait été la conséquence durait encore. L'erreur faisait tache d'huile. Les esprits cultivés se dirigeaient d'après leur propre sens. L'individualisme dans ce chaos était presque un mal nécessaire. Tout cela conduisait à des désastres. La manière forte s'imposait.
1. Cfr. Lea.A History of the Inquisition of Spain, New- York, 1906-7, 4 vol. — V. aussi Moèller dans Revue d'hist. ecclésiast. 191 3 p. 743 et suiv.
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Erasme dont le dessein fut « cum elegantia litterarum pietatis christianae sinceritatem copulare » et qui se campa, devant Luther, en paladin du libre-arbitre, ne fit qu'accentuer cet individualisme.
Vers 1530 toute l'Espagne intellectuelle était divisée en érasmistes et contre-érasmistes. Dans le but de restaurer enfin la charité chrétienne et la discipline, les docteurs s'invectivaient dans les chaires et les étudiants argumentaient à coups d'estocades. La première traduction castillane de VEnchiridion ouv manuel du chevalier chrétien vit le jour à Alcala vers 1527. Les autres œuvres d'Erasme étaient traduites et éditées en Espagne en 1533. L ' Enchiridion et les Dialogues surtout étaient dans toutes les mains, répandus à des milliers d'exemplaires. Ignace de Loyola a lu le « Caballero cristiano » et constate que cette lecture lui a fait du tort. Les dames de l'aristocratie lisaient avec délices « l'Eloge de la folie » illustré par Holbein de malicieuses estampes ; le nom d'Erasme en vint à être plus connu en Espagne qu'à Rotterdam.
Le grand succès d'Erasme fut dû, partie à son génie, partie aux circonstances. Avec tout son talent de satirique et de polémiste, avec le prestige que lui donnaient l'universalité de son génie et un éclectisme bien moderne qui interprétait et commentait, avec une sympathie et une compétence égales, l'Ancien et le Nouveau Testament, Euripide et les Pères, il attaqua des abus qui pesaient à chacun ; il frappa fort, cruellement ; tous les vices du clergé y passent.
Les antiérasmistes, minorité au début, se tiennent cois d'abord. Puis ils ouvrent le feu ; des personnalités importantes x et, en majeure partie, les ordres religieux
1. Telles que D. Diego Lopez de Stuniga, qui écrivit : Erastni Roterodami blasphémiez et impietates ; Roma 1522.
se déclarent contre Erasme. C'est qu'il y va trop rudement ; c'est qu'attaquant l'abus, il atteint parfois l'institution ; c'est qu'il abîme ce qu'il veut réformer ; c'est qu'il ruine la discipline ; c'est qu'il favorise, de concert avec l'humanisme platonicien, l'individualisme qui prépare les esprits à accepter les doctrines luthériennes. Tels sont du moins les griefs des adversaires, assaisonnés de griefs doctrinaux.
L'opinion se passionne. Tout le monde se pique de théologie. Tout le monde est érasmiste ou contre-érasmiste. Il est des évêques qu'on appelle : Homo erasmicus, d'autres que l'on décore du titre pompeux d' Erasmior Erasmo. L'Inquisition et à sa tête le Grand Inquisiteur Manrique défend d'écrire contre Erasme. Presque toute l'université d'Alcala se déclare pour lui. Les cathédrales regorgent d'érasmistes et dans les sacristies des chapitres, les chanoines se montrent, en clignant de l'œil, les textes décisifs et les bons mots de l'Apologie.
Pour mettre un terme aux dissensions, on a recours à des thèses publiques et à des juntas contradictoires. A celles de Valladolid en 1527, devant les théologiens des trois universités de Salamanque, de Valladolid et d'Alcala, les « frailes » présentent un réquisitoire de 21 propositions contre Erasme. « Dieu me préserve, disait un jour Sainte Térèse, d'une réunion de femmes ! » Elle aurait pu ajouter : et de théologiens. Ce fut un beau tapage. L'Inquisiteur suspendit la session, et les choses en restèrent là. Il fallut attendre Luis de Carvajal 1, l'ami de Vives, et surtout Sepulveda, et son Antapologia pour mettre au point ce que les doctrines de l' antiréformateur avaient elles-mêmes de réformable.
L' Anti-réforme fut un bien et un mal. Au point de vue des idées, Erasme rendit de grands services et ses tra-
1. Franciscain andalou ; publia en latin son Apologia monasticae religionis diluens nugas Erasmi, Paris, 1528 ; traduite plus tard en espagnol.
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vaux d'érudit, de critique et d'exégète furent pour la réforme catholique commençante et pour le ralliement des esprits au milieu de la confusion générale, des éléments de tout premier ordre. Mais, outre certaines erreurs dogmatiques à son actif, il entretint et développa le subjectivisme intellectuel et, en énervant par sa satire la discipline ecclésiastique, facilita l'intrusion en Espagne, sinon du Luthéranisme, du moins de l'esprit luthérien.
Pendant que la tendance au subjectivisme était entretenue et accélérée chez les intellectuels par le néoplatonisme humaniste, par les doctrines luthériennes et calvinistes et par l'érasmisme, aboutissant tous trois au même résultat d'individualisme rationaliste, la même tendance s'affirmait dans les masses ignorantes, béates, moines errants, paysans ou pâtres illettrés, (pastorcillos bobos), dévots sans culture, religieuses sans formation, sous forme de mysticisme sentimental.
Nous l'avons dit déjà : en dehors du cercle relativement restreint d'une aristocratie intellectuelle, l'ignorance était grande, même au point de vue religieux. Avant le concile de Trente, il n'y avait guère en Espagne de catéchismes populaires. Le Précis des principaux préceptes de la vie chrétienne publié en 1478 par le Cardinal Mendoza, alors archevêque de Séville, ou les ouvrages de certains prêtres isolés comme le Libro de doctrina christiana (Séville 1532) de Gutierre Gonzalez, pouvaient servir de base aux prédicateurs populaires. Mais d'une part le nombre d'illettrés, pour qui les livres sont inutiles, était considérable ; d'autre part, les bourgades perdues et les villages sans desservant ecclésiastique étaient peu visités par les prédicateurs. Sans doute on n'en était plus au temps d'Enrique IV où un prédicateur populaire était « chose plus rare qu'une cor-
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neille blanche » ; mais ceux qui parcouraient la péninsule étaient loin de suffire à la besogne. Sainte Térèse fait allusion à cette situation lamentable : « Certains gentilshommes, dit-elle, préfèrent être privés d'instruction religieuse et des secours de la religion, en allant vivre dans un hameau perdu plutôt que de renoncer à un iota de ce code de règles qui constituent ce qu'ils appellent l'honneur. Comme cette fierté est déplorable * ! » Pour faire connaître aux illettrés le catéchisme du Concile de Trente il faudra les lenteurs d'une prédication et d'un enseignement oral occasionnels.
Mais la crainte du Saint-Office rendra les interprètes de ce catéchisme extrêmement réservés. Tous n'avaient point la science et le prestige du Cardinal Carranza. Or celui-ci venait de s'attirer par ses Comentarios al Catecismo christiano (Bruxelles 1558) une bien mauvaise affaire. L'Inquisiteur Valdès, sous l'instigation de Melchor Cano, n'y avait pas découvert moins de seize propositions luthériennes !
Cette absence d'enseignement religieux populaire organisé favorisa le foisonnement vénéneux de toutes les déviations de la religiosité. La plus importante de ces déviations est l'illuminisme espagnol ou l'hérésie des Alumbrados.
Ce pseudo-mysticisme qui exalte la sensibilité et tend à abolir l'activité personnelle et même l'état conscient, était en fait très ancien en Espagne : Au Moyen-Age les Agapètes l'y avaient professé ; les Priscillanistes l'avaient répandu en Galice. On le trouve au XIIIe siècle dans la province de Léon chez les Albigeois, et chez les Bégards, catalans et valenciens ; les disciples de Duran de Baldach, de fray Bonato et de Jacobo Yuste au XIVe siècle et leurs successeurs du XVe siècle, les Herejes de Dur an do, dont le coryphée fut Alonso