Menendez y Pelayo, Heterodoxos Espanoles il, p
d'un sain réalisme, ce bon sens de la Vieille-Castille qui finira bien par triompher. Ils ne craignent pas de dire la vérité, mais insistent plus longuement sur les recettes et les remèdes destinés à guérir la stérilité spirituelle et la « locura terrenal ». Osuna par exemple est très dur pour « ces bons évêques pleins de bouchées friandes, de poireaux et d'épices, (obispotes llenos de buenos bocados y de puerros y especia), qui n'ont pas honte de dépenser les sommes destinées à l'entretien des pauvres pour satisfaire leur orgueil et leur luxure ». Et plus tard, dans sa Guia del Cielo, Pablo de Léon insultera ces mêmes mauvais pasteurs et, au vu de tous, en castillan, de manière à pouvoir être lu par les femmes et les enfants, il les traitera de « larrons, loups, tyrans, voleurs, vulgaires mercenaires ». « Tout le mal, dit-il, vient de Rome ; Rome est un abime de désordres ; il y a des chanoines et des archidiacres qui possèdent dix ou vingt bénéfices et n'en desservent aucun ; il n'y a collégiale ni cathédrale dont presque tous les dignitaires ne vivent en concubinage ». Il disait cela à la face du Saint-Office et le Saint-Office qui, quoi qu'en ait pensé le romantisme était très tolérant, laissait courir de tels écrits, car ils contribuaient à la réforme des mœurs.
Or celle-ci s'accentuait ; et l'on voit, phénomène curieux, à mesure que s'étend la vulgarisation d'œuvres dévotes, l'érasmisme et la prose satirique se trouver en décroissance.
A ce moment se publient beaucoup de traités de médecine. Les docteurs espagnols sont célèbres à l'étranger ; on progresse dans la thérapeuthique, on se passionne pour l'anatomie. Et tandis qu'à Alcala et à Salamanque on dissèque le corps humain, d'excellents philosophes démontent les ressorts de l'âme. Perez de Oliva par exemple écrit son traité sur « Las potencias del Aima ». Ceci sera plus tard pour les écrivains mystiques
et est déjà poui les docteurs ascétiques un excellent appoint.
A propos de littérature moralisante, il importe de signaler la vogue de la littérature parémiologique en Espagne. La tendance populaire, qu'incarnera merveilleusement Sancho Pança dans le chef-d'œuvre de Cervantes, y fut toujours de moraliser en « dichos » et en « refranes ». Dès le XVe siècle, nous trouvons déjà des recueils de proverbes, par exemple, celui de Santillane : « Refranes que dicen las viejas iras el fuego » (proverbes de vieilles femmes au coin du feu). Il en parut plusieurs sous Charles-Quint : tels sont : Refranes glosados (Burgos 15 15) ; Carias de Refranes, de Blasco de Garay (1545) ; Libro de refranes de Pedro Vallès (1549) * Dichos de los Siete Sabios... de Hernan Lopez de Yanguas (1549) et surtout les Refranes du Comendador Nunez (1555) ; ajoutons y la Philosofia vulgar de J. de Malara (1568). Il n'est pas impossible que Sainte Térèse, qui aime bien les « dichos », ait lu l'un ou l'autre de ces recueils.
Dans la période qui vient de s'écouler, le caractère dominant des ouvrages dévots est une spiritualité bourgeoise et élémentaire ; par une vulgarisation à outrance d'ouvrages pieux, les spirituels s'efforcent de convertir les pécheurs, de les arracher aux distractions frivoles et de les rendre « angoisseux pour leur âme ».
La spiritualité n'allait pas tarder à s'élever.
Aux environs de 1540, lèvent souffle vers des doctrines plus sévères. En même temps que la Compagnie de Jésus, les Exercices de saint Ignace (dont l'édition princeps latine est de 1548) commencent à se répandre. Même dans le monde, on « faisait les Exercices » ; et il faut comprendre ces mots dans toute leur rigueur espa-
gnole. Avec la furia prodiguée naguère contre les Turcs, les hérétiques ou les Arabes, on part en guerre contre les trois concupiscences. C'est un corps à corps avec le vice qu'entreprennent nobles dames et gentilshommes dévots. Dans le monde comme dans les cloîtres, la chair va frémir et se hérisser sous les cilices et les disciplines.
Les œuvres qui paraissent à cette époque sont de plus en plus pénétrées d'ascétisme : Nous les verrons prêcher franchement la pauvreté, la virginité, la mortification du corps et des sens. Ainsi, les Mysterios de la devocion (Burgos 1537) d'un franciscain anonyme, le Manual para la eterna salvacion (Saragoza 1539), le Ver gel de Virginidad (Burgos 1539) d'un franciscain anonyme. Celles qui traitent de sujets d'oraison insistent sur ce grand principe que la seule préparation à l'oraison est le renoncement aux biens terrestres et aux joies des sens. Qu'on lise par exemple le Retraimiento del aima (Valence 1537), ou les Commentarios para despartimiento del animo en Dios (Burgos 1539) de Diego Ortega, ou l'ouvrage de Luis Vives du même titre avec une Preparacion del animo para orar, et un Comentario del Pater noster y oraciones y contemplaciones quotidianas (Burgos 1537), et d'autres ouvrages sur l'oraison de Notre-Seigneur et la Passion, partout les mêmes idées reviennent : la préparation de l'âme c'est la purification des sens, le recueillement et le détachement. Et même dans le fameux Menosprecio de Corte y alabanza de Aldea (Valladolid 1539), un petit chef-d'œuvre demorale humaniste et de bon goût, Guevara prêche la vie simple et le renoncement aux joies compliquées de la vie de cour.
Or, chose étonnante, jamais l'Espagne n'a été plus riche. Bien que Charles-Quint ait épuisé le pays par ses guerres, il arrive sur les quais de Cadix et de Séville tant d'or, de pierres précieuses, de trésors de toute sorte qu'on fait pour les utiliser des dépenses folles. Pour-
tant jamais on n'a parlé davantage de renoncement aux richesses, aux frivolités du monde, à la volupté des sens ; c'est à ce moment que commence cette ruée vers les cloîtres qui ne fera que s'intensifier sous le règne de Philippe II et s'accroîtra dans des proportions telles qu'il faudra un jour l'enrayer par des pragmatiques.
Cette poussée vers l'ascétisme s'explique : Les richesses du Nouveau-Monde avaient amené en Espagne un bien-être inconnu jusque-là et une plus grande facilité de vie. Par réaction, les prédicateurs tonnent contre le luxe et prêchent l'austérité. De plus, malgré cet éblouissement, la vieille race castillane, dure, positive, guerrière, éprouvait un attrait particulier vers l'âpreté ascétique. Elle s'éprenait dans ses légendes de saints de leurs macérations effrayantes, comme elle s'enthousiasmait, à la lecture de l'Amadis, devant les pénitences invraisemblables sur la Pena Pobre pour l'amour d'Oriane. Puis, il y avait en Espagne à ce moment bien des désenchantés, que la vie aventureuse avait blasés et qui partis en brillants conquistadors étaient revenus pauvres et désabusés. Enfin, les conseils des écrivains dévots de la période précédente devaient toujours finir par se résumer en celui-ci : vous vous êtes confessés, maintenant amendez-vous.
Or cette poussée vers l'ascétisme se trouve indirectement appuyée par une poussée parallèle d'idéalisme : celle-ci est due aux poètes et aux romans de chevalerie.
Boscan meurt en 1542 et ses poésies paraissent l'année suivante. Celles de Garcilaso étaient déjà célèbres en 1535. Le pétrarquisme et la poésie platonicienne, férue de rythmes italiens, introduisent un grand raffinement dans une aristocratie habituée à la brutalité des coups d'épée. La poésie est regardée comme un art céleste et l'on donne volontiers aux poètes l'épithète de divino.
Fray Luis de Léon, le plus grand poète lyrique d'Espagne avec saint Jean de la Croix, unit dans des rythmes d'une merveilleuse souplesse la pensée platonicienne à l'inspiration chrétienne.
Quant aux « Chevaleries », depuis les quatre livres d' Amadis, d'Esplandian et de Florisando,et leurs multiples rééditions, la vogue n'avait fait que s'accroître. Amadis possédait déjà toute une lignée. Feliciano Silva, auteur d' Amadis de Grecia fils de Lisuarte, écrit en 1532, Florisel de Niquea fils d' Amadis de Grecia, et Juan Diaz en 1526 : Lisuarte y la muette d' Amadis. En 15 11 paraissait déjà le Palmerin de Oliva, dont l'auteur est une femme ; le Primaleon en 15 16. La série interminable des Palmerins reprend en 1533 avec le Caballero Platir. C'est un maquis presque inextricable d'éditions et de rééditions : Le dernier des Amadis, Don Silvès de la Silva voit le jour en 1546, tandis que le plus célèbre des Palmerins, Palmerin de Inglaterra, paraît en 1547. D'autres, comme Don Belianis de Grecia, vont suivre sans interruption, exaltant l'idéalisme chevaleresque au point que l'empereur Charles-Quint se voit forcé de promulguer des pragmatiques pour expulser toute l'affolante séquelle des Renauds, Tristans, Merlins, Claridianes, Tablantes et Florisels qui hantaient les alcôves et infestaient même les cellules monacales.
Ceci ne l'empêchait pas de les convier dans ses appartements privés et d'en couvrir les rayons de sa bibliothèque! La mesure n'y fit donc rien. Sous Philippe II les Cortès demanderont au roi de brûler en masse « ces livres pernicieux qui font tourner les têtes, surtout, disait la requête, celle de la jeune fille qui, enfermée prudemment par sa mère, passe son temps avec Amadis * ».
1. Nous entendrons la voix de ces moralistes, plaintive ou violente, jusqu'à la fin du siècle. Le plus pittoresque est Malon de Chaide. « Ce sont là tous, dit-il, livres profanes et lascifs ; et toutes ces Dianes, ces Boscan, ces Garcilasos, et... tous les mensonges d'Amadis, Florisels et
Comme on le voit, pour favoriser l'idéalisme ces livres ne favorisaient guère la dévotion. Ils contribuèrent cependant beaucoup à affiner les esprits et à les rendre capables de comprendre des doctrines d'un goût plus élevé et plus spirituelles.
Le Platonisme y eut aussi sa part. Poètes pétrarquistes et philosophes l'avaient mis à la mode, et bien des humanistes dévots rejetant Aristote s'étaient enthousiasmés pour Platon comme ayant parlé plus profondément et plus subtilement de la divinité. Et, comme nous l'avons dit, ceci ne fut plus seulement le fait des humanistes ; une fois que la littérature profane et même la poésie pieuse se furent faites le véhicule des idées platoniciennes, celles-ci pénétrèrent partout.
Dès 1535 avait paru l'édition italienne des Dialoghi d'amore de Léon Hebreo. Les esprits qui s'éprennent de la « Summa Hermosura » sont assurément déjà loin des joies épaisses de la C destina et du Cancionero de hurlas provocantes a risa.
Les auteurs de spiritualité, pénétrés peut-être euxmêmes de ces doctrines et formés par cette littérature, pourront désormais donner en un langage plus délicat des enseignements plus subtils. Ils seront sûrs d'être compris.
Don Belianis qu'on trouve dans des mains d'enfants sont comme un couteau au pouvoir d'un furieux. La fillette qui sait à peine marcher porte une Diane dans son aumônière !... Comment dira-t-il le Pater en son livre d'heures, celui qui dans la Diane vient d'ensevelir Pyrame et Thisbée ? Et celui qui a gaspillé son temps avec Garcilaso, en gardera-t-il encore pour Dieu ? . . . Si vous demandez à ceux qui apprennent à devenir de bons chrétiens en de tels catéchismes... quels fruits ils en retirent, ils vous répondront qu'ils y apprennent l'audace et le courage, la courtoisie à l'égard des dames, la loyauté dans leurs paroles, la magnanimité et le noble pardon à leurs ennemis. Ils finiront par vous persuader que Don Florisel est le livre des Machabées, Don Belianis les Morales de saint Grégoire. Amadis les Offices de saint Ambroise et Lisuarte le livre de la Clémence de Senèque, à moins qu'ils ne le comparent à David qui pardonna tant à ses ennemis ! » — Prologue de la Magdalena ; Autor. espanoles, t. XXVII, p. 279. Voir aussi Louis de Léon : introduction au Nombres de Christo : aut. espan. t. XXXVII, p. 68.
Eux-mêmes d'ailleurs, en cette période de gravité croissante et où la piété devient de plus en plus profonde, seront fréquemment des hommes de haute oraison, gratifiés de dons surnaturels. Ces grâces extraordinaires, ils en parleront dans des œuvres, et ainsi peu à peu, la mystique apparaîtra dans la littérature en langue vulgaire.
De 1540 à 1550 les traités d'ascétisme dominent. Citons-en quelques-uns : le Tesoro de virtudes (Médina 1543) du franciscain Alonso de la Isla ; les ouvrages de Juan de Duefias, tel son excellent « Remedio de Pecadores (Valladolid 1545). Le Libro delaVerdad sobre la Conversion del Pecador (Valladolid 1545) du fameux Pierre de Médina ; la Victoria de si mismo traduite de l'italien (Valladolid 1550) par Melchor Cano ; la Passio duorurn (Séville 1550) d'un franciscain anonyme, une Danza de la Muerte, de 1551, les ouvrages d'Ortiz, de Maldonado, et une foule d'autres.
Mais déjà le nombre croît des ouvrages traitant d'oraison et de contemplation. Ce ne sont plus de simples considérations pieuses et le goût de la dévotion que les spirituels cherchent à vulgariser, mais la pratique même de l'oraison contemplative. Coup sur coup paraissent ainsi : En 1541, à Burgos, le Soliloquio de Bernai Diaz de Lugo ; à Alcala, Sosiego y descanso del aima, anonyme; en 1542, un Tratado de la Oracion; à Valladolid, l'Oratorio de Religiosos de Guevara; en 1544, à Séville, Vergel de Oracion y monte de contemplacion de Alonso de Orozco; en 1545, à Coïmbre, un Tratado de la Oracion de Martin de Azpilcueta, el doctor Navarro ; en 1547, à Alcala, le Camino del Cielo de Alarcon, etc.
On entre ainsi petit à petit dans la période mystique. Depuis le commencement du siècle s'étaient intro-
duites en Espagne, en latin d'abord, puis en des traductions du latin, les œuvres des mystiques du nord. On les avait beaucoup lus. Et cela s'explique, car au début il y avait pénurie d'ouvrages castillans sur la matière. Eckart, Tauler, Suso, Ruysbroeck appelé Rusbrochio, Henri Herph, Denys Ryckel étaient très connus en Espagne en cette première moitié du XVIe siècle ; ils avaient même plus de succès que les ouvrages de saint Bonaventûre, saint Jean Climaque, sainte Catherine de Sienne, édités par Cisneros. On lisait avidement le « De 4 Novissimis » de Denys le Chartreux, les « Institutiones » de Tauler, le « Contemptus mundi » de Thomas a Kempis. Des religieuses ignorantes lisaient ou se faisaient lire le « Spéculum perjectionis » ou la « Theologia mystica » de Herph. Osuna cite constamment ces ouvrages, dans son Troisième Abécédaire. En 1536 Louis de Grenade avait donné une traduction nouvelle de l'Imitation ou Contemptus mundi 1. En 1548 paraissaient Los cuatro postrimeros trances de Denys le Chartreux et nous verrons encore à la fin du siècle Juan de los Angeles, s'inspirer jusqu'à en être imprégné, de la doctrine de Ruysbroeck et en faire dans ses Triumphos de l'Amor deDios des citations continuelles.
Pendant que les poètes raffinaient dans la poésie et s'enivraient de maniérisme, et que les philosophes recherchaient le fin du fin de la Beauté abstraite, les dévots, éduqués par leurs lectures mystiques, aspiraient aux raffinements suprêmes de l'Union.
Mais cette vogue des doctrines mystiques n'aura pas seulement des causes intellectuelles.
Au moment où Philippe ceint la couronne, l'Espagne est sur la cime. Et pourtant il semble qu'elle sente déjà combien sa puissance est fragile. De ci, de là, par
1. Dans le Prologue, il avertit le lecteur que « quien hizo este libro no es Jersôn, como hasta aqui se intitulaba, mas Fray Tomâs de Kempis canonigo reglar de Sant Agostin ».
une révolte locale, par le triste état des campagnes, par le brigandage, la mendicité, Je picarisme qui la ronge comme une lèpre, les fissures de son système économique lui apparaissent ; c'est comme si elle pressentait que tout son or la mène à la ruine ; à la vue de ses propres richesses on dirait qu'elle est prise elle-même d'un sentiment de satiété qui lui fait détourner la tête ; et l'on sent un immense désenchantement, comme une marée Jente, couvrir l'Espagne, depuis Séville jusqu'à Burgos, depuis le peuple jusqu'au souverain. C'est une sorte d'insatisfaction étrange qui, après tant d'espoirs réalisés, de triomphes remportés, de mondes nouveaux découverts et conquis, lui fait chercher ailleurs, plus haut, autre chose.
Or, en ce moment où l'inquiétude des esprits se traduit par l'anarchie intellectuel1 e, un grand effort se tente pour retrouver un principe d'union. Le concile de Trente précise le programme d'action. Il est tout spirituel. Et c'est par tout le royaume une angoisse du présent et une hantise de l'au-delà. Les cloîtres continuent à se remplir ; les solitudes se peuplent d'ermites ; et les écrivains dévots ont sans cesse le mot d'union sous la plume.
Dans le camp hétérodoxe, au milieu du désarroi, les mêmes tendances s'affirment. Il n'y est plus question que de rapports directs avec Dieu. L'hérésie de Calvin et de Luther avait supprimé tout intermédiaire et mis l'homme en relation directe avec la Divinité par la Foi. Servet converse avec le Saint-Esprit ; Valdès entend des paroles intérieures ; les Néoplatoniciens parlent de connaissance en vue simple ; les Illuminés se croient favorisés du « don d'intuition ».
La littérature reflète cet étrange état d'esprit. Après le Lazarillo de Tormès qui s'imprime à Alcala en 1554, le verve picaresque semble assoupie. Elle ne se remettra à produire qu'avec Aleman, Cervantes, Ouevedo. La satire grasse est morte et les chevaleries agonisent. Bien tôt toute
lapoésie, tant épique que lyrique, va tourner « àlodivino ». En attendant, la langue fait des progrès énormes. Depuis Hernan Nunez, les meilleurs philologues se sont appliqués à l'affranchir du latin, à la pénétrer, à l'analyser, à l'unifier, à la polir. Bien qu'il ne dût être publié qu'en 1737, le fameux « Dialogo de la Lengua » de Juan de Valdès est écrit en 1534. Nous sommes loin en 1550 du castillan de Raymond de Sabunde dont Montaigne disait que c'était « espagnol baragouiné en terminaisons latines ». Le castillan est formé. Il atteindra sa pleine perfection au milieu du règne de Philippe II. Or le moment coïncide avec l'âge d'or de la littérature mystique.
Les productions spirituelles à partir de 1550 sont trop abondantes pour songer à les énumérer toutes. Car bien que les doctrines mystiques se vulgarisent, le genre dévot et l'ascétisme restent en honneur. Ils seront même toujours plus abondants que la littérature mystique, non tant parce que le peuple espagnol est positif et réfractaire au fond à ces envolées sublimes, que parce que le mysticisme ne sera jamais dans tous les pays que le fait d'une minorité. Nous n'avons appelé cette période de la littérature religieuse en Espagne, la période mystique, que parce que les œuvres parlant de mystique y apparaissent, qu'elles y sont nombreuses, et que certaines d'entre elles sont de tout premier plan.
A partir de 1550, et même avant cette date, des ouvrages sur l'oraison sont entre toutes les mains. En 1548 déjà, nous avons de Gabriel de Toro une Teologia mistica 0 union del aima con Dios (Saragosse). En 1553, une Mistica teologia de saint Bonaventure traduite par un franciscain anonyme (Médina) et une foule d'autres traités qui s'avancent plus ou moins loin dans le domaine mystique. Ils s'appellent : Union del aima con Dios, Grados de via espiritual, Tratado para disponer a la Oracion mental, Tratado de union con Dios mediante
entendimiento y amor de su perfeccion por via de soliloquio, Libro de via Spiritus, Sosiego y descansodel aima, Tratado de la Oracion et ont pour auteurs des écrivains éminents tels que Alverez de Bolea, Pedro Mejia, Ortega, Fuensalida, Antonio de Porras, etc.
C'est en 1554 que paraît le fameux Libro de Oracion y Meditacion dont l'auteur, ainsi que l'a démontré péremptoirement le P. Cuervo l, est Luis de Grenade et non saint Pierre d'Alcantara.
Notons cependant comme œuvres marquantes de l'époque les traités d'ascétisme de Diego de Zuniga, notamment YEstimulo de humildad y caridad (Alcala 1551) ; les œuvres ascétiques de Juan de Segura ; les traités du Bienheureux Alonso de Orozco, si imprégnés de Platonisme, la Guia del cielo de Pablo de Léon, qui renferme encore des passages de violente critique à l'adresse du clergé relâché, et l'œuvre très remarquable de Fray Antonio de Aranda : Loores de la Virgen. A Alcala également en 1556 paraît sans nom d'auteur le Libro espiritual que trata de los maies lenguajes del Mundo, Carne, y Demonio, du bienheureux Juan d'Avila. La même année est publiée la célèbre Guia de Pecadores de Louis de Grenade, le livre de chevet de Charles- Quint à San Juste ; enfin de 1556 à 60 les petits traités de saint Pierre d'Alcantara.
A cette époque Sainte Térèse entre en pleine ferveur. Beaucoup de ces ouvrages lui sont connus. Elle les Ht avec avidité, mais elle s'écarte d'instinct, dit-elle, des livres bizarres et qui ont un parfum d'hérésie 2. Les Confesiones de San Augustin, dont Sébastian Toscano vient de publier à Salamanque (1554) une traduction nouvelle, sont pour elle une révélation.
1. Fray Justo Cuervo, Biografia de Fr. Luis de Granada con unos articulos literarios donde se tnuestra que el vénérable Padre y no San Pedro de Alcantara es el verdadero y ûnico autor del « Libro de la oracion ». Madrid, 1896. — ■ 2. Chemin, XXI.
S" Térèse. 7
Or dans ce foisonnement de littérature pieuse plus encore peut-être que dans l'abus des Romans de chevalerie il y avait un danger. On s'en apercevait d'ailleurs ; les personnes se croyant favorisées de phénomènes surnaturels commençaient à se multiplier de façon inquiétante. Mais le Saint-Office était aux aguets. En 1559 paraît le Catalogus librorum qui prohibentur mandato Illmi ac Rmi D. D. Fernandi de V aidés, Hispal. Archiepiscopi Inquisitoris Gêner alis Hispaniae. Impitoyablement, le Grand Inquisiteur met au ban cette vulgarisation incongrue des mystères de l'amour contemplatif. Il ne veut pas, dit-il, de cette mystique « pour femmes de charpentiers1». Ils sont rares ceux qui échappent. Ceux-ci reçoivent par le fait un brevet d'orthodoxie peu commune. Eckard, les Instituciones de Tauler, le Spéculum perfectionis de H. Herph, y passent, ainsi que la dernière traduction des Cuatro postrimeros trances de Denys le Chartreux. On y trouve encore l'Aviso y reglas christianas du P. Avila, les œuvres spirituelles de Jorge de Montemayor, les Obras del Christiano de François de Borgia ; et quelques ouvrages de Louis de Grenade : le Libro de la Oracion y méditation, la Guia de Pecadores et le Manual de diversas oraciones y espirituales ejercicios. On sait que Melchor Cano pesa beaucoup sur l'esprit de l'Inquisiteur pour obtenir cette condamnation ; il reproche à Louis de Grenade de vouloir élever systématiquement tout le monde aux degrés mystiques.
L'effet de cet Index fut de diminuer considérablement sinon d'arrêter la publication d'œuvres susceptibles d'encourir ses foudres. Aussi dans les premières années, c'est à peine si l'on ose encore écrire sur l'oraison et particulièrement sur les grâces passives. A part le Tratado de la Oracion y méditation de saint Pierre d'Alan-
1. Lettre de Louis de Grenade à l'archevêque Carranza. — Août 1559.
cantara (1560) et le Tratado de la Oracion de Lillo (Saragosse 1562), il n'y arien à mentionner. Encore l'ouvrage de saint Pierre d'Alcantara n'est-il qu'une reprise et une mise au point de l'ouvrage condamné de Louis de Grenade. En 1561 Fray Luis de Léon, à la demande d'une religieuse, Isabelle de Osorio, rédigea une traduction du Cantique des Cantiques. Pour ce fait, onze ans plus tard, il sera dénoncé au Saint-Office et passera cinq ans en prison. C'est dans son cachot qu'il composa l'ouvrage admirable des Nombres de Cristo. Il faudra attendre jusqu'en 1568 avant de voir paraître la Theologia Mystica de Sébastian Toscane
Les ouvrages d'ascétisme ou de simple dévotion continuent cependant à paraître ; toutefois, momentanément, avec plus de sobriété. Citons en 1559 un Espejo de bien vivir et un Tratado para ayudar a morir (Valence) par fr. Montafies ; en 1561 des Sermones de S. Vincente Ferrer (Tolède) ; en 1563 une Passion de Nuestro senor de Rebolledo, et en 1565 Obras de los que aman a Dios (Lisbonne) de Montoya. Mention spéciale doit être faite des œuvres du B. Alonso de Orozco : Regimiento del aima (Salamanque 1565), Régla de vida christiana (Saragosse 1566), Vitoria del mundo (Alcala 1570) et surtout son Epistolario christiano (Alcala 1567).
On sent que la peur du Saint-Office fait déposer la plume à un grand nombre. On préfère rééditer des œuvres anciennes ou traduire des œuvres approuvées : Luis de Grenade donne par exemple en 1562 une traduction de l'Échelle spirituelle de Jean Climaque ; on se risque plus volontiers dans l'hagiographie : en 1560 paraît à Se ville les Vidas de San Francisco de A sis y de S. Clara que Sainte Térèse a peut-être lues ; ou si l'on traite des matières spirituelles on aime mieux se faire éditer à Barcelone ou à Lyon, comme en 15681e De Mundi contemptu du franciscain Jubi et le Liber exercitiorum spiritualium de Juan Miguel.
Certains spirituels en viennent même à prétendre qu'il ne faut pas écrire sur des sujets mystiques ou du moins exposer de telles doctrines en langue vulgaire, et qu'il faut maintenir les fidèles dans les voies de la dévotion simple et de l'ascétique pure. « Une vraie panique régnait parmi les théolégiens orthodoxes ; par fausse prudence ils ne voulaient plus sortir de l'ascétisme et le peuple les suivait, le tempérament espagnol étant très porté, quoi qu'on pense, vers les solutions positives * ».
Or c'est précisément à cette époque, au milieu de ce conflit auquel les confesseurs de SainteTérèse se trouvent mêlés, pour lequel peut-être ils se passionnent, que ceuxci lui ordonnent de leur écrire des relations de sa vie mystique. Apparemment ils veulent se documenter.
La sainte comprend fort bien ce qu'on attend d'elle, et lorsque de 1562 a 1565 elle travaille au Libro de su Vida et au Camino de Perfecion, elle ne manque aucune occasion de faire des allusions plutôt sévères à l'adresse des directeurs timorés qui sans cesse sentent sur leur confessionnal l'ombre du Saint-Office ; et la fille spirituelle de Baltazar Alvarez, si longtemps maintenue de force dans l'oraison discursive, parlera de douloureuse expérience.
Entre les deux tendances la lutte fut chaude. L'ascétisme pur triomphe encore avec éclat vers 1570 en des ouvrages comme la Vanidad del mundo, de Diego de San Christobal (1570), Imagen de la Vida christiana de Pinto (Saragosse 1571), et surtout dans les traités du célèbre Estella comme le Vanidad del mundo (1574) qui est de l'ascétisme brut. Mais à cette même date les écrivains mystiques reprennent confiance. Sans vouloir précisément enseigner dans ce scabreux domaine, certains d'entre eux se laissent aller déjà à des effusions élevées dans des traductions d'ouvrages imités des
1. Chan. H. Hoornaert ; lntrod. à la traduc. franc, de l'édition critique des Œuvres de saint Jean de la Croix, t. I, p. xix. Bruges 1915.
Coloquios de saint Bonaventure ; et ce sont des Dialogos entre Christo y el aima (1569), des Coloquios del pecador con el Crucifijo, des Mysterios de la Pasion d'Ortiz Arias ou des titres assez osés comme le Desposorio E spiritual (1566) et le Libro de la Suavidad de Dios (1576), les deux derniers d'A. de Orozco.
Les traités ne tardent pas à faire leur apparition. En I573 de Ribera donne De contemplatione, prudemment écrit en latin et édité à Cologne ; mais la même année paraît en espagnol, à Madrid, la Mistica Teologia de Sébastien Foscari.
C'est en 1577, qu'est écrit l'incomparable traité doctrinal de théologie mystique qu'est le Castillo Interior de Sainte Térèse. Ce ne fut pas le premier de ses livres qu'on imprima, bien que des théologiens aussi avisés que Bafïez l'aient revu et approuvé ; ce ne fut pas non plus La Vida, déclaré pourtant irréprochable par l'Inquisiteur lui-même, et qui, bien contre le gré de Térèse, se passait à quelques initiés, avides de mystique orthodoxe, auxquels « ce livre rendait la vie ». Non, ce fut le moins compromettant, le plus modéré, le plus « tendance ascétique pure » que l'on imprima le premier à Evora, en 1583, Le Camino de Perfecion.
A ce moment, Térèse était morte, mais la tendance mystique triomphait, non à force d'arguments, comme en attendaient les docteurs de Salamanque, mais par l'illustration d'une vie qui, sans réplique, imposera l'œuvre.
En même temps saint Jean de la Croix rend ce triomphe décisif : La Subida del Monte Carmelo, la Llama de amor viva, la Noche oscura, et surtout le Cantico espiritual emportent l'admiration et l'adhésion des plus obstinés. Il apportait sous une forme plus aride, aux docteurs de l'orthodoxie ce qu'ils réclamaient encore de Sainte Térèse : l'appoint d'une formation philosophique et une solide armature théologique.
Ces deux génies sauvèrent la doctrine mystique orthodoxe en Espagne, et par leur style, assurèrent à la mystique une place de premier rang dans la littérature du siècle d'or.
De grands écrivains marcheront sur leurs traces, comme Fray Juan de los Angeles dans ses Triomphos del Amor de Dios (Médina 1590) ; aucun ne les égalera 1.
Il serait inutile à mon sujet de poursuivre cet examen. Je crois avoir démarqué avec une certaine précision le moment auquel Sainte Térèse écrivit et quelle place elle occupe dans l'évolution de l'expression littéraire en Espagne des doctrines spirituelles.
Il me reste à préciser en quelques traits dans quelle ambiance de littérature profane parurent ses œuvres.
Vers 1558, deux ans avant que Sainte Térèse n'envoie sa première relation à Ibanez, paraissait la Diana de Jorge de Montemayor. Les Bergeries succédaient aux Chevaleries, la simplicité affectée à l'amour des exploits compliqués ; et par toute la Péninsule retentit un bêlement qui exprime avec éloquence combien l'on était fatigué des agitations et des guerres.
La Diane eut un succès énorme. On en fit des secondes parties ; on exploita la veine : La Diana enamorada de Gil Polo naît en 1564 ; le Pastor de Filida voit le jour en 1582, et le genre jouissait encore d'un plein succès lorsque, en 1585, Cervantes publiait sa Galatée et Lope de Vega, en 1598, son Arcadia. Qu'on ne s'étonne donc point de trouver dans les poésies de Térèse des pastorales de Noël, aussi pauvres d'ailleurs que le genre lui-même.
1. Ce triomphe sera malheureusement éphémère et au XVIIe s. les préventions contre la Mystique reprendront de plus belle pour durer jusqu'à la renaissance de la Mystique au XXe.
Le cultisme proprement dit n'est pas né encore, mais il est dans l'air. Térèse a 46 ans lorsque naît Gongora (1561). Mais Gongora n'invente guère. Il ne fait que pousser avec bonheur un procédé connu. Ses premiers essais seront accueillis avec enthousiasme parce qu'avec sa grande facilité il réussit merveilleusement dans un genre déjà unanimement goûté, bien qu'il eut des adversaires. Gongora consacrera ce genre dans les Soledades. Mais déjà Herrera, non moins que Boscan et Garcilaso avaient usé du procédé et, bien avant eux, Juan de Mena en fut l'initiateur manifeste.
Le cultisme n'est d'ailleurs que la manifestation dans le vers d'une maladie déjà ancienne de la prose, mais qui elle aussi atteindra bientôt sa virulence suprême : le conceptisme. Ce vice qui consiste à habiller d'une forme rare, brillante, ellyptique et équivoque souvent, une pensée fine et recherchée, est latent dans la prose espagnole dès les origines. Infiniment plus dangereux que le cultisme, il se développera avec une effrayante rapidité au XVIIe siècle, à mesure qu'en Espagne l'organisme intellectuel s'épuise. Mais déjà au XVIe siècle, il est très apparent et atteint jusqu'à la plus humble littérature dévote. Sainte Térèse, sans être totalement immunisée et malgré la subtilité des matières qu'elle traite, y échappe plus que n'importe quel autre grand écrivain de son temps.
Quant à la veine épique, elle se tarit ou devient officielle. Depuis les diverses éditions du Romancero (la troisième est de 1555, date à laquelle Ercilla avait commencé l'Araucana), on n'avait guère connu que des œuvres ampoulées telles que les Triomfos Morales de Guzman (1557), la Carolea de Sempere (1560) et le Carlo famoso de Zapata (1566). La première partie de Y Araucaria paraissait en 1569.
Mais bientôt sous l'influence des idées régnantes, commence la rédaction d'épopées édifiantes et de mise
« à la divino » d' œuvres existantes. Dès 1554 Sempere avait donné la première partie de son Libro de la cavalleria celestial del piè de la rosa fragrante. En 1573 Seb. de Côrdoba illustre ce genre pitoyable par un Boscan y Garcilaso a lo divino, tandis qu'en 1576 paraît la première d'une série d'épopées en vers sur le Christ : Decada de la Pasiôn de Cristo, par J. de Coloma. Enfin pour que tous les genres soient « divinisés », on aura en 1582 la Clara Diana a lo divino de Bartholomé Ponce.
En histoire, Diego Hurtado de Mendoza, un des types les plus complets de l'humanisme, compose en x573 sa Guerra de Grenada. A ce moment Sainte Térèse commence la rédaction des Fundaciones. En 1576, Ambrosio de Morales continue la Chronique d'Espagne commencée par Ocampo. L'Espagne devra attendre encore jusqu'en 1592 les ouvrages de son grand historien Juan de Mariana.
Lope Rueda continuait à dresser par les places publiques d'Espagne les tréteaux de son théâtre ambulant. Sa (?) Farsa del sordo fut jouée vers 1560. Juan de Timoneda lui succède. Précédé par l'école de Séville, Lope de Vega est à l'horizon.
La plus belle période du siècle d'or ne s'ouvre qu'après la mort de Sainte Térèse, et ce sera seulement en 1605 que paraîtra à Madrid ce chef-d'œuvre de la littérature espagnole : El Ingenioso Hidalgo don Quixote de la Mancha.
Entre l'Amadis de Gaule et le Don Quichotte plus d'un siècle s'est écoulé. De Celestina à Sancho Pança toute une évolution s'est produite. Écrire dans le goût d'Amadis ou de Palmerin n'était plus possible à l'époque de Cervantes. L'atmosphère morale n'était plus la même. La Celestina avait manqué de gravité. Amadis avait manqué de bon sens. Dans l'Espagne de Philippe II, le bon sens a triomphé et l'on s'est fait une norme de la
gravité. Celle-ci n'excluait pas la bonne humeur et la joie, moins encore chez les écrivains mystiques que chez les autres.
Le clair bon sens et cette gravité pacifique sont les qualités maîtresses du siècle d'or. Don Quichotte en est l'incarnation géniale.
Mais ce n'est certes pas Cervantes qui a créé cette atmosphère nouvelle. Il réagit contre l'abus de l'ancien idéal, non contre l'idéal lui-même ; il le continue au contraire, mais selon l'esprit nouveau. Celui-ci est le terme d'une longue évolution. Or, — et c'est la conclusion de ce chapitre, — cette évolution qui a formé l'âme espagnole et qui a donné au siècle d'or de sa littérature les qualités vraiment humaines par lesquelles elle s'est imposée à l'admiration universelle, c'est en majeure partie à ses écrivains spirituels du XVIe siècle que l'Espagne en est redevable.