‹ Sainte Térèse, écrivainChapitre 33 sur 108 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

(Essai sur la sensibilité et l'intelligence térésiennes).

Un soir d'été castillan, sec, aride, poussiéreux...

Les murs énormes d'Avila et leurs créneaux à pointe.

Au bout du pont bossu qui enjambe de ses cinq arches le lit caillouteux de la rivière, la porte de l'Adaja qui s'ouvre comme un porche d'église sur le quartier mauresque...

Sur le pont vers lequel dévale le dernier lacet de la route aride de Penaranda un homme passe à cheval, raide dans son pourpoint de* velours empoussiéré. En croupe, un gamin pleure, les poings aux yeux. Devant l'homme, près du col de la bête, une enfant, une nxna qui peut avoir sept ans, baisse le front, le regard à terre, une moue dure au coin de sa petite lèvre.

Et le soleil, dont les derniers rayons glissent le long des pentes de la Sierra, met autour de ce groupe étrange un nimbe d'or...

La réalité venait d'infliger une première et très sévère leçon à Térèse. Quelques lectures faites avec son frère Rodrigue dans un Flos sanctorum avaient rempli son imagination des exploits de cette épopée pieuse. Très impressionnable, la mort de ces martyrs torturés par des bourreaux qui ne pouvaient être que des maures au teint boucané, coiffés d'un turban vert et brandissant d'énormes cimeterres, la laissaient haletante. Et devant ces écorchements, ces veines tranchées d'où le sang jaillissait à gros bouillons, ces ongles arrachés, ces

membres roués, et ces yeux révulsés dans des faces levées au ciel, elle frémissait d'enthousiasme. L'âme rude de la petite castillane trouvait que c'était acheter à bon marché la gloire, et ce bonheur d'être admis dans la merveilleuse cité du ciel, aux murailles d'or, aux tours de saphir, aux minarets de diamants, « para siempre, siempre, siempre ».

Les deux enfants s'étaient exaltés à répéter ces mots ; et la nina, fixant Rodrigue de ses yeux noirs, l'avait persuadé d'aller avec elle « a tierra de M or os » pour y accomplir cet exploit et conquérir cette gloire d'être martyrs pour Jésus-Christ.

Ce beau rêve jonchait le sol de ses débris. Un oncle les avait rejoints et les voilà aux pieds de leurs parents : Rodrigue s'excusant en accusant Térèse, Térèse muette, accablée, révoltée presque, non par la lâcheté de Rodrigue, non par les paroles sévères d'Alonso son père, non par les larmes de sa mère Béatrice, mais parce que l'exploit et la gloire du martyre qui, il y a quelques heures, étaient là, à portée de sa main, s'étaient brusquement et sans remède retirés, hors d'atteinte.

On a fréquemment élargi la signification de ce petit événement, le premier qui nous mette en contact avec l'émotivité de Térèse. Il n'est pas vrai qu'elle sera telle toute sa vie. Ceci n'est qu'un point de départ.

La vie émotive de Térèse comprend trois phases, assez nettement caractérisées et de durée inégale. C'est pour ne pas les distinguer et tenir trop peu compte de la chronologie que bien des biographes ont commis de lourdes erreurs de jugement.

La première phase s'étend jusque vers l'âge de seize ans.

Térèse est une petite imagination ardente, s'appro-

visionnant d'images dans tout ce qui l'entoure et par elles sa sensibilité très fine s'éveille graduellement à toutes les impressions de la vie. Elle vit un peu en dehors du réel. Elle rêve de gloire et d'héroïsme pieux. Elle veut y arriver par une « hazana », comme elle en lit dans ses livres et comme il est de tradition, chez les Cepeda ou les Ahumada, d'en accomplir.

La seconde phase comprend sa grande crise avec tout ce qui l'a préparée et ses conséquences immédiates. Elle s'étend environ de sa seizième à sa vingt-cinquième année. Certains facteurs intérieurs et extérieurs ont définitivement orienté sa sensibilité vers la dévotion : c'est dans ce domaine que Térèse veut maintenant réaliser l'exploit. Elle ne parvient qu'à se briser. C'est la brusque apparition dans sa vie de la réalité vraie qui petit à petit la rendra plus positive.

La troisième phase commence vers l'âge de trente ans.

Elle marque l'emprise grandissante sur sa vie d'un sain réalisme. Les facultés supérieures se développent et s'affinent de plus en plus. Elles subordonneront bientôt pleinement la vie émotive au contrôle de la raison. L'imagination, tournée vers le spirituel, est mortifiée, non détruite. La sensibilité se traduit par une extrême délicatesse de sentiments et un sens particulièrement aigu des souffiances d'autrui : le sens de la compassion.

Le premier facteur qui a fait et pétri les facultés émotives de Térèse, c'est cette terre de Castille si caractéristique et en particulier le coin où elle est née, Avila des Chevaliers.

Ce qui pénètre d'abord à son insu dans ce petit être impressionnable et cause ses premières émotions, c'est la lumière où il baigne, cette lumière limpide, presque spirituelle, dessinant si nettement toute chose. Là-bas

lorsque le soleil brille et que le vent de la Sierra, d'ordinaire froid, quelquefois glacé, balaie la campagne grise et nue, ce sont dans la splendeur de la lumière pure, d'immenses croupes aux lignes nettes. Aux flancs des monts, plaqués de terres ocres, rouges parfois comme des flaques de sang, le sang arabe des anciennes batailles, moutonne la blancheur paisible des troupeaux. Près d'Avila quelque verdure d'arbres. Partout ailleurs, et plus loin, là-bas, par delà les monts et les cimes, où de loin en loin quelque vieux castillo carré monte la garde, c'est la plaine aride, lapidée de blocs gris.

Rien de brumeux ; pas d'horizons vagues ; pas de forêts mystérieuses ; des paysages clairs en une lumière franche, partout des lignes nues et nettes sur de limpides horizons. Toutes ces choses ont pénétré en Térèse avant l'éveil de la conscience ; elles y ont déposé pour de tardifs éveils le sens de la réalité nette et le besoin des pensées aux tons francs, et des mots au dessin précis ; car rien ne ressemble davantage à la netteté des paysages d'âme que Térèse peindra plus tard, qu'un paysage de Cas tille.

L'aspect guerrier d'Avila aux lourdes murailles grises, construites de blocs épais et où tout parlait de résistance et d'énergie, dut compléter l'impression de ces paysages semés de pierres.

Tandis que dans le patio de la vieille demeure, ses frères, Antoine ou Pierre, Jérôme ou Laurent, s'exerçaient au métier des armes et traînaient bruyamment de trop lourdes épées, Térèse aimait à descendre au jardin.

Il n'était pas fort grand, ce jardin. Pour elle c'était un monde. Pour cette enfant qui eut toute sa vie le sens des réalités invisibles, chaque chose y avait une âme et un langage. Avec l'instinct du vrai poète elle se dédoublait en elles. « Je crois, écrira-t-elle plus tard, qu'en la moindre créature de Dieu, quand ce ne serait

qu'une petite fourmi, il y a un sens plus profond que celui qu'on comprend 1 ». Enfant, elle sent déjà ce sens mystique des choses, et elle viendra bientôt, en ses méditations, demander à l'eau, aux fleurs, aux champs des pensées pieuses ; les fleurs, les champs, l'eau lui en fourniront, et c'est avec une gratitude émue qu'elle écrit : « Il m'était profitable de voir la campagne, des fleurs, de l'eau ; en tout cela je découvrais un souvenir du Créateur 2 ».

Entre ces êtres et le cœur de Térèse se noueront ainsi petit à petit d'indestructibles liens d'affection.

L'eau surtout pour cette enfant des plateaux arides de Castille était une chose rare et belle. Toute sa vie l'eau aura pour elle une attirance étrange et un sens merveilleux.

Je crois voir la nina, rieuse d'ordinaire, et que son père, l'austère Alonse, aimait pour ses yeux noirs, prise de soudains recueillements devant une fleur, un oiseau qui passe ou simplement un peu d'eau limpide reflétant un coin du ciel castillan.

a E le est toute petite ; une duègne la garde, » Elle tient à la main une rose et regaràe. — > Quoi, que regarde-t-elle ?... Elle ne sait pas. L'eau 8 »...

Rêveuse ? Non. Une telle atmosphère ne s'y prêtait pas.

Térèse aimait beaucoup un de ses frères, Rodrigue, plus âgé qu'elle de quatre ans. Serrés l'un contre l'autre, les cheveux noirs de la fillette mêlés par la brise aux boucles de Rodrigue, ils aimaient à lire, retenant leur soufïle, dans un coin reculé du jardin, les vies des saints : Flos Sanctorum ou Légende dorée, les méchants y étaient toujours des Maures à face de pirates, coiffés de turbans verts, et les démons d'affreux négrillons

i. Château, IV, 2. — 2. Vie, IX. — 3. V. Hugo, La Rose de l'Infante. S»« Térèse. 8

aux yeux blancs. Et les yatagans de Tolède à lame courbe, emplissaient d'éclairs fulgurants et de sang rouge leurs petites imaginations. Et ils se grisaient tous deux de cette volupté de frémir.

L'impression de ces récits sur Térèse fut très forte. Mais qu'on veuille le remarquer : les images dont s'y repaît son imagination ne sont pas de celles qui créent des rêves fumeux de chimérique poésie ni de brume sentimentale. Ces récits d'hazanas de martyrs sont brutaux à force de réalisme. Je dirai plus : c'est peut-être même pour cela qu'ils plaisent à cette petite Avilaise, descendante de Chimène Blasquez et des rois de Léon, et fille du très noble hidalgo Alonse de Cepeda.

Non, Térèse ne fut jamais une rêveuse à vide. Au contraire, je trouve dès le début à cette petite imagination un caractère très particulier : l'image s'y objective toujours très nettement ; si nettement qu'elle sollicite à l'acte. Térèse veut, avec plus d'intensité que les autres enfants de cet âge, vivre ses imaginations. Lorsqu'elle vit que le martyre était irréalisable, pour satisfaire quand même ce besoin d'objectiver ses rêves et de les vivre, elle se mit à construire — toujours avec Rodrigue — dans le coin le plus reculé du jardin, de petits ermitages ornés de minuscules oratoires. Mais bientôt le vent, la pluie, la neige vinrent tout détruire, et Térèse qui s'y résigne, conclut tristement, pensant encore à la désillusion plus cruelle qui peu de jours auparavant avait balayé ses rêves de gloire : « ainsi il n'y avait vraiment aucun moyen de satisfaire notre désir * ». D'une part, l'imagination objectivant son rêve et réclamant quelque exploit ; d'autre part, la réalité qui, brutalement, en met à nu l'inanité.

Comme le désir de Térèse est intense et son rêve en

i. La plupart des citations mêlées à ce premier chapitre sont empruntées aux premiers chapitres de l'Autobiographie. Je me contente d'y renvoyer une fois pour toutes.

même temps que très précis, très élevé, ces chocs seront fréquents. Quelques-uns suffiront — et combien en a-t-elle reçus cette enfant, acharnée liseuse d'exploits de saints, voulant d'un bond escalader le ciel comme les chevaliers ses ancêtres escaladaient les murs des villes, — quelques chocs suffiront pour l'amener peu à peu à se défier de ses rêves. Elle en fera encore ; de moins en moins ; jamais plus elle n'en sera dupe.

D'ailleurs le rêveur crée ou laisse se créer en lui des chimères. Créatrice, je crois que l'imagination de Térèse l'était bien peu. Elle s'en plaindra : « Dieu ne m'a pas donné l'art de me servir de l'imagination. La mienne est si paresseuse que malgré mes efforts pour me représenter en moi l'humanité du Seigneur, je n'y arrivais jamais ». Ceci ne veut pas dire qu'elle n'en eut point : Elle l'avait au contraire vive et prompte, enregistrant sans cesse l'image des objets qui passaient fugitifs à portée de ses sens ; mais une fois logée dans son imagination, ses contours étaient trop précis et trop individualisés pour se prêter à des généralisations chimériques. L'image chez elle pousse à l'acte ou, très fugitive, s'évanouit rapidement ; et peut-être est-ce là ce qui la fera erronément se plaindre aussi de sa mémoire, — « je n'en ai qu'une toute petite dose * — bien que la fatigue nerveuse au moment où elle s'en plaint, ait joué ici un grand rôle.

N'oublions pas l'influence extrêmement importante de sa mère.

Térèse n'avait que quatorze ans lorsqu'elle mourut. Personnage d'arrière plan, fantôme délicat, Béatrice de Ahumada qui à l'âge de quinze ans épouse Alonse veuf et à vingt ans met au monde Térèse, le troisième de ses enfants, épuisée par ses maternités successives, achevait de se consumer dans sa chambre de malade qu'elle ne

quittait plus. Térèse qui en a gardé un vivant souvenir nous dit sa grande beauté. D'une vive intelligence, douce et bonne, avec une pointe de sentimentalisme, elle était d'une extrême simplicité dans son vêtement et dans ses mœurs. Ayant beaucoup souffert elle meurt à trentetrois ans. Et Térèse relatant ceci lorsqu'elle-même en a quarante-huit se rappelle avec émotion les exhortations à la vertu, les conseils de piété à la Vierge, et ce ton de voix presque éteint, et l'atmosphère recueillie de cette chambre de malade, pleine d'odeurs de baumes pharmaceutiques et où l'on parlait bas.

Oh ! cette chambre, avec son grand lit espagnol à colonnes et à rideaux, et dans un coin le coffre à couvercle bombé recouvert de cuir cordouan à gaufrures, cloué de clous de cuivre, qui renfermait la petite « libreria » de Béatrice ! ... Il y avait là, serrés l'un contre l'autre, des volumes qui de suite avaient ravi Térèse par le peu — oh ! si peu — que sa mère lui en avait lu. C'étaient des histoires étranges pleines de grands coups d'épée et d'exploits incroyables que Béatrice racontait, les soirs de neige ou d'ouragan, à ses enfants rangés autour du grand lit. Térèse connaissait par cœur les titres : Don Belianis de Grèce, Amadis, Esplandian, le Fils de Lisuart, et le plus beau, le plus récent de tous, la Mort d'Amadis. C'étaient des héros merveilleux défendant seuls des défilés contre des armées entières ou purgeant les forêts enchantées de monstres fabuleux. Tels devaient être les Ahumada, ancêtres de Béatrice, et aussi les Cepeda, la lignée d'Alonso Sanchez, tous aïeux très nobles de Térèse, chez qui la Umpieza du sang bleu de Castille n'avait j amais été souillée par l'impur alliage d'une goutte de sang mauresque ou de sang juif. Tels elle se les représentait, défendant des tours en flammes, 1 conquérants

i. D'après une tradition un de ses ancêtres maternels s'était couvert de gloire en défendant une tour à laquelle l'ennemi avait mis le feu. De là le nom de Ahumada, qui veut dire enfumée.

de places fortes, donneurs de grands coups d'estoc, abattant vingt maures d'une charge.

Et ceci avivait ses rêves d'héroïsme et son désir d'accomplir quelque exploit. Ses frères d'ailleurs ne rêvaient pas d'autre chose, et ainsi toute cette vieille aristocratie de Castille, s'attardant à revivre un passé déjà légendaire, s'endormait sur de quichottesques projets :

« Chaque soir, espérant des lendemains épiques... »

Térèse néanmoins accomplissait tous les petits actes de vertu auxquels l'incitait la pieuse Béatrice, mais toujours en attendant l'exploit et, comme provisoirement, trouvant que ce qu'elle faisait était très peu de chose : « Je faisais l'aumône comme je pouvais ; mais je pouvais peu. Je recherchais la solitude pour y réciter mes prières. Elles étaient nombreuses, surtout le rosaire auquel ma mère était très dévote ; aussi nous inspiraitelle cette dévotion. J'aimais beaucoup, lorsque je jouais avec d'autres fillettes, de faire des monastères, comme si nous étions moniales ; et moi, il me semblait que j'aurais bien voulu l'être, mais pas autant que les autres choses que j'ai dites. »

L'acte de Térèse allant se jeter tout en larmes aux pieds d'une statue de la Vierge montre combien la mort de sa mère, la vue du cadavre, les funérailles, la désolation de la chambre intime, soudain vide, doivent avoir impressionné sa sensibilité enfantine.

A ce moment, Térèse est une gamine de quatorze ans, l'âge des curiosités dangereuses. Son père, Alonse, désemparé par l'épreuve et porté à la mélancolie, la perd un peu de vue. Je me figure la nina retournant furtivement et fréquemment à la chambre de la morte. La chambre avait gardé cette odeur de médicaments et ce vague relent de cadavre mêlé à un fade parfum de cire. La fillette y retrouvait le son apaisé de la chère voix, cette atmosphère de recueillement et un sentiment de terreur mystérieuse

dont elle raffolait, comme si elle avait senti rôder là un être invisible.

Le vieux coffre de cuir noir cloué de cuivre était toujours dans son coin. Elle en soulevait le lourd couvercle et seule, ou en compagnie de Rodrigue, mais toujours en cachette pour que le père ne les vit pas, car ils savaient bien de quel nom il traitait ces choses, elle passait des journées entières avec Amadis, le berger Darinel ou la Reine Pintiquiniestre. Et sa passion était si forte qu'elle prenait sur son sommeil le temps d'achever ses romans : « Je ne voyais aucun mal à passer ainsi plusieurs heures du jour et de la nuit en cette vaine occupation ; mais c'était àl'insu de mon père. Cela m'absorbait tellement que si je n'avais quelque livre nouveau, rien ne me contentait ».

Un jour tous les livres furent lus ! L'imagination de la fillette allait devoir travailler à vide. Voulant encore une fois objectiver et agir, elle décide de composer à son tour un roman de chevalerie en collaboration avec Rodrigue. Nous ne le possédons plus. Fut-il jamais écrit ? Ribera l'assure, et parle de son succès dans Avila ; lui-même ne le vit probablement jamais. Quoi qu'il en soit, je crois qu'il ne faut pas regretter sa disparition. Étant donné le genre, l'âge des auteurs et l'imagination de Térèse qui n'était guère créatrice, il nous eut paru probablement fort banal. Il n'aurait donc rien ajouté à sa gloire littéraire. Il ne pouvait d'ailleurs la satisfaire ; car encore une fois, ayant accumulé des images, elle veut les vivre.

Jeune fille, elle ne pouvait songer à imiter Suero de Quinones * en défendant quelque « paso honroso » contre une horde de Sarrasins ou de chevaliers félons ; mais

i. Le venturero, le chevalier aventurier Suero de Quinones avait soutenu, en juillet-août 1434, l'épreuve de la passe d'armes à la tête du pont de l'Orbigo. Ce Paso honroso était resté célèbre et un témoin oculaire, Rodriguez de Lena, en avait rédigé le récit.

il y avait à cette littérature un côté plus imitable ; celui de jouer à la dame du Miroir de Chevalerie qui a sa cour de chevaliers servants, pour qui les Amadis et les Palmerins accomplissent leurs « sergas », et dont le rôle, très chaste et très romanesque, est de faire languir indéfiniment le pauvre soupirant 1. Ses liaisons avec ses petits cousins, qu'elle juge plus tard si sévèrement, ne semblent pas avoir été autre chose, car les enfants qui jouent aux grandes personnes le font de toute leur âme sans hypocrisie, contraii ement aux grandes personnes qui elles aussi jouent parfois aux enfants.

Térèse a quinze ans. La petite espagnole précoce se transforme. Elle devient extrêmement jolie 2. Une cousine, — oh ! qu'elle en a horreur dans la Vie — semble s'être efforcée de l'en rendre consciente. Elle s'aperçoit qu'elle a les mains très fines 3. Les parfums, les rubans font leur apparition, et dans sa petite âme aussi la sensibilité prend un aspect nouveau : un sentiment inconnu et qui l'angoisse un peu pour un petit cousin qui peutêtre avait mis bien du temps à rendre attentive la petite fée inconsciente.

On causa lectures, chevaleries et exploits romanesques. « Je savais soutenir la conversation avec mes cousins sur les sujets qu'ils affectionnaient et j'écoutais leurs petites aventures de cœur et leurs enfantillages... » Et le cœur était de la partie... Et ce fut tout.

Étant donné la sensibilité particulière de Térèse à ce moment et la tendance caractéristique de son imagination, on peut se demander pourquoi, tout comme elle avait voulu fuir avec Rodrigue « a tierra de Moros »,

i. Porque el caballero andante sin amores era arbol sin hojas y sin fruto y cuerpo sin aima ». D. Quijote. I, i.

2. « Tuvo en su mocedad fama de mui hermosa, y hasta su ultima edad mostraba serlo ». Cfr. Revista de Archivos : El Retrato de Su Teresa por Angel M. de Barcia ; citation empruntée au Libro de Los Recreaciones de Maria de San José. L'autographe est à la Bibl. Xat. de Madrid.

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