Muy lindas manos aunque pequefias ». Ibid
elle ne s'en alla pas un beau matin de mai avec ce petit cousin, vers quelque forêt enchantée au bord de la mer lointaine où naquit Amadis, vers quelque palais de rêve où les attendaient Urgande la mystérieuse ou le Beau Ténébreux.
Elle ne le fit pas. Je le souligne ; car ceci marque une évolution.
D'abord, malgré l'idéalisme qu'elle n'aurait pas manqué de mettre dans une telle action, elle avait le sentiment que c'eût été mal. Avons-nous une idée bien exacte de l'horreur que devait ressentir cette enfant pour tout ce qui était mal ? Sans avoir rien de janséniste, la vieille Castille n'était pas plus brumeuse dans sa religion que dans ses paysages. Elle faisait les consciences nettes, sans demi-teintes. Le péché était le grand, le seul mal. Térèse nous avertit dès les premières lignes de la Vie que ses parents l'avaient en horreur. De plus, chez ce peuple qui pendant huit siècles avait vécu sous un régime de guerre sainte la religion avait pris un caractère tout militaire. Elle était nette ; ses préceptes n'admettaient pas de réplique.
Or le sens moral de Térèse a grandi en elle avec le sentiment religieux et est devenu aussi protond que sa piété. Ajoutez à cela le sentiment de l'honneur, qui est très compatible et même apparenté avec cette conception militaire de la religion ; toute la vieille aristocratie castillane était sur le pundonor d'une sévérité terrible. La lecture des « chevaleries » n'a pu qu'exalter en Térèse ce culte de l'honneur. Alonse savait qu'il possédait la Limpieza. Il voulait que ceux de sa race aient la trempe qu'il faut pour la garder. Térèse qui aima tant, la pro prêté physique, n'aimait pas moins la limpidité morale. Ce lut, de son propre aveu, ce sentiment qui la sauva des chutes.
Les imaginations qui, comme celle de Térèse, tendent
impétueusement à l'action peuvent, si rien ne les entrave, se porter à deux sortes d'excès : ou l'action leur est permise, et elles vont à l'excentricité ; ou l'action leur est interdite, et c'est le travail à vide, qui use le fourreau et forge les chimères.
Nous avons dit ce qui sauva Térèse du premier danger .
Mais la voici exposée au second.
Nous entrons ici dans la seconde phase de sa vie émotive : la crise.
Inquiet de la voir si jolie, si entourée, Alonse qui commence à vieillir l'a mise en pension chez les Augustines d'Avila.
Là surgit une influence dont la Sainte, trente ans plus tard, parlera encore avec émotion : celle de Marie Briceno.
A peine arrivée, la petite pensionnaire est sympathique à tout le couvent. Et c'était partout où elle passait, le même phénomène. Elle en avait conscience ; elle ne pouvait se l'expliquer : « no se como me quieren tanto ! je ne sais pas comment on m'aime tant 1 ! »
Elle s'ignorait : un visage « ineffablement limpide », la peau fine, ce teint mat et doré 2 des pays de soleil, dans lequel brûlaient deux yeux noirs, exprimant chez cette enfant une vie cérébrale intense ; tantôt étrangement sérieux et profonds, tantôt s'irradiant lorsque le rire, un rire « corrmunicatif », découvrait ses dents éclatantes, et toute cette « merveilleuse beauté » que le vieux chroniqueur s'attarde à nous décrire, et plus
i. Lettre du 31 déc. 1561 à son frère Lorenzo au Pérou.
2. « Blanc et rosé », dit le P. Ribera, un des premiers biographes, qui n'a pourtant point connu Térèse enfant. Les traits de ce portrait sont empruntés pour la plupart à sa Vida de la Madré Teresa de Jésus. Salamanca, 1590.
encore un petit cœur fervent qui ne demandait qu'à « s'attacher 1 », tout cela expliquait amplement ce dont elle ne se rendait pas compte.
Elle fut particulièrement sympathique à la maîtresse des pensionnaires : Marie Briceno. Cette sympathie fut tout de suite réciproque. Comment ? Par une qualité que Térèse à ce moment prise fort : « l'art de bien dire. » Elle-même n'en était pas dépourvue ; qu'on se rappelle ses petits succès de conversation avec ses cousins. Térèse écoute sa maîtresse avec enthousiasme : « Comme elle parlait bien de Dieu et comme j'aimais à l'entendre ! » Elle parle bien, « car elle était très fine »; et elle parle de Dieu « car elle était très sainte ». Il n'en faut pas plus pour imprimer à Térèse une orientation décisive. Écoutez comme ces paroles agissent sur sa sensibilité. « Elle se mit à me raconter ce qui l'avait décidée à se faire religieuse : c'était cette seule parole de l'Évangile : Il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. » Comme Térèse aimait ces coups subits ! Et comme cela ressemblait aux vocations de ses légendes de saints ! Et Marie Briceno continuait à parler en termes persuasifs de « la récompense que donne le Seigneur à ceux qui laissent tout pour Lui ! ... »
L'impression de ces entretiens fut telle sur la jeune fille d'abord « enemiguisima, ennemie à l'extrême, d'être religieuse », qu'elle fit disparaître cette répugnance. Elle reste néanmoins dans le doute.
Elle avait songé au mariage — et on semble y avoir songé pour elle — mais cette idée lui laissait je ne sais quelles appréhensions qui ressemblaient à de la crainte.
Elle est d'ailleurs à l'âge de ces appréhensions sans cause, de ces poussées subites d'inquiétude et de mélancolie, et le changement de milieu avivait encore le danger du moment physique.
i. Vie, XXXVII.
La petite pensionnaire un peu romanesque se trouve donc transportée d'enthousiasme pour toutes les choses éthérées que lui racontait sa maîtresse. D'ailleurs, sa piété, un moment relâchée, redevenait sérieuse et profonde. Et voici que, comme toujours, elle se met à vouloir de promptes réalisations. Elle voyait pleurer les religieuses ou certaines compagnes plus sentimentales pendant leurs prières. Elle se désole de n'y point parvenir. Oh ! être moins insensible et verser aussi des larmes, ce signe d'amour indubitable pour une jeune pensionnaire ! C'était le commencement d'une exaltation dangereuse, et, à ce jeu, son organisme, délicat et nerveux, s'use terriblement. Car, au fond, cette petite castillane volontaire est très peu sentimentale : « j'avais le cœur très dur ! » Mais voyez ses efforts : quelque temps après elle annonce avec joie : «j'avais déjà le don des larmes ». Elle payera momentanément ce triomphe de sa santé.
Elle n'insiste guère sur son mal : « Dieu m'envoya une grave maladie ; je dus retourner chez mon père. » Fatigue, contention cérébrale excessive, anémie, dépression nerveuse d'un tempérament fougueux qu'elle a voulu trop refréner, le tout accompagné de fièvres ? Devant la sobriété du texte nous sommes réduits aux conjectures.
Après un an et demi d'absence, Térèse revint donc chez elle, bien changée.
Je la vois, le soir qui suit sa rentrée, dans la grande salle commune, avec ses frères et ses sœurs, assise à la longue table de chêne dont son père, plus soucieux qu'à l'ordinaire, occupe le haut bout. A peine l'a-t-on reconnue. Ses frères, intimidés, sont moins bruyants qu'à l'ordinaire. Térèse a sa petite robe qu'elle portait l'autre jour lorsqu'elle était allée en visite à l'Incarnation, une robe orange, bordée d'un galon de velours noir l. Son
i. D'après la relation d'une vieille religieuse en 1610 : « Je me souviens parfaitement du temps où Térèse... encore au pensionnat venait
teint a la pâleur dorée d'une hostie au fond d'un ciboire. Elle porte au fond de ses yeux noirs cernés de fièvre une flamme d'exaltation. Ses paroles jadis débordantes et colorées sont rares et son ton de voix chuchotant, comme on parle dans des ambulacres de pensionnat. Ses frères se sentent distants d'elle. Rodrigue même ne la reconnaît plus. Lui, il a gardé toute la fougue de son rêve épique. Quelque chose lui dit que Térèse, sa petite confidente de jadis, a changé le sien.
Et pourtant, Térèse ne sait pas si elle a changé ? Elle a toujours devant les yeux quelque chose de grand, quelque rare exploit. A-t-elle changé ?... Elle veut encore mourir pour Dieu, soit là-bas « a tierra de moros », soit ici, de suite, peut-être de la main d'un de ces hérétiques que recherche la Sainte Inquisition. Se marier ? le mariage l'effraye. Le cloître ? le couvent maussade et renfermé où le grand exploit semble impossible lui répugne ; moins pourtant à certains jours ; ce n'est pas là toutefois ce qu'elle veut . . .
Mais au juste que veut-elle ?
Marie Briceno eut le mérite de creuser et d'orienter la sensibilité de Térèse. Une influence nouvelle agissant dans la même direction allait atténuer ce que la première avait eu de trop sentimental. C'est celle du bon oncle Pedro, d'Ortigosa ; Térèse, se rendant chez sa sœur à Castellano de la Canada pour s'y reposer, passa chez lui quelques jours de convalescence. Elle y revient plus tard et ce double séjour fera époque dans sa vie.
de temps en temps à notre couvent. Et pour le prouver je dirai qu'elle portait une jupe couleur orange, garnie de galons en velours noirs ». Cfr. Relaciones historicas de los siglos XVI y XVII. Madrid, 1896, Sociedad de Bibliofilos castellanos.
Le vieux philosophe pénétra la jeune fille aussi vite que la maîtresse du pensionnat. Il fut un peu effrayé de ses tendances. Avec l'expérience de l'homme qui a vu la vie et qui connaît sa race, il sut qu'il fallait canaliser ces élans de dévotion et de spiritualité et accentuer le bon sens dont Térèse possédait d'ailleurs un fond très sérieux. Les aspirations de la jeune fille nécessitaient un aliment plus intellectuel sous peine de se déformer bientôt en illusions et de consumer l'organisme en exaltations inutiles. Et c'est un tableau charmant que celui de la jeune pensionnaire servant de lectrice au vieil anachorète, enfoncé dans son fauteuil de cuir roux aux larges clous de cuivre. Elle lui lisait d'austères traités d'ascétisme, les Lettres de saint Jérôme, ou les Moralia de saint Grégoire, ou encore ce volumineux Tercet Abecedario dont l'oncle Pedro lui fera don.
La méthode plut d'abord infiniment moins à Térèse que « l'art de bien dire » et les « conversations délicieuses » de Marie Briceno ; l'effet en fut autrement efficace ; et petit à petit la tranquillité du milieu après l'atmosphère trop idéaliste qu'est toujours un peu celle d'un pensionnat de jeunes filles, la compagnie du bonhomme plein de sagesse, les beaux jardins d'Ortigosa dans la calme lumière de Castille, tout cela fit beaucoup pour ramener l'apaisement dans cette âme que ses premiers coups d'aile avaient douloureusement meurtrie.
Dès son premier séjour chez l'oncle, l'idée de vocation s'est présentée à Térèse sous des couleurs plus réelles et moins romanesques. Mais «j'étais mue plus par la crainte servile, dit-elle, que par l'amour ». C'est plus encore une sensibilité inférieure qui la guide que la raison.
Nous assistons pourtant à ce moment à la première grande lutte entre la raison et le sentiment. Or la raison l'emporte, mais par des arguments sentimentaux.
Et cette lutte, vu son faible état de santé, lui fut fort pénible : « je passai ces jours-là par de grosses tentations ».
Les Ëpîtres de saint Jérôme jouent ici un grand rôle. Y puisa-t-elle des considérations ou bien ne fit -elle que s'y exalter la sensibilité, par exemple à la lecture de l'Épître à Héliodore ou de celle à Eustochion ? — Bref, « elles m'excitèrent au point que je me décidai à m 'ouvrir à mon père » ; et elle ajoute : « c'était autant que prendre l'habit ; car j'étais si sensible au point d'honneur, qu'une fois que je m'étais déclarée, rien, je crois, ne m'eut fait retourner en arrière. »
Comme l'Oncle Pedro, Alonse éprouve de vives appréhensions, de suite renforcées par tout l'amour qu'il portait à sa préférée. L'état de santé de Térèse, son tempérament sensitif, peut-être même le ton résolu de la demande l'inquiétèrent et, sagement, il refusa. C'était mal connaître sa fille : « ma nature, dira-t-elle un jour, est de désirer avec ardeur ». Une fois conçu, le projet de Térèse se précise devant ses yeux avec une singulière acuité. Il doit, et rapidement, se résoudre en acte : après très peu de discussions et ayant compromis encore une fois un de ses frères dans l'escapade, un natin, à l'aube, Térèse part pour l'Incarnation où elle avait une amie .
Ce fut une des grosses émotions de sa vie ! Elle en éprouve comme une dislocation de tout son être ; elle en est brisée. Pourtant, de son propre aveu, ce n'est pas tant son amour qui la soutient. Il n'est pas encore assez fort. Ce ne sont pas non plus « des considérations », c'està-dire des raisons, qui la déterminent. Qui donc la pousse ? El Senor ! dit-elle. Oui, et peut-être aussi un peu ce dieu caché qui habitait à demeure cette âme si généreuse : l'inconsciente fascination de l'exploit. Elle a la conscience de faire quelque chose de très élevé pour son Dieu. Elle sent cela confusément, sans arguments
précis, mais très fortement. Elle le tient donc enfin, l'exploit si longtemps attendu. L'épreuve est terrible ; elle sent ses os se déboîter comme les os des martyrs sur les roues et les chevalets du Flos sanctorum. Tant mieux ! C'est que l'exploit est de bon aloi, et vraiment digne de Dieu. Et cette idée décuple son intrépidité. Rodrigue, le confident de ses rêves, n'a-t-il pas lui aussi réalisé l'exploit ! Les galions de Castille viennent de l'emporter là-bas au delà des mers, conquistador du Roi d'Espagne et de la foi catholique aux pays fabuleux ! . . .
Mais il importe de mener l'exploit jusqu'au bout. Puisqu'il est, ici au couvent, concret et à portée de main, il s'agit maintenant de devenir une sainte, une grande sainte, tout de suite « a fuerza de brazos ». Et les raisons du cœur et les raisons de la raison foisonnent autour d'elle et s'unissent. Toutes les paroles de la maîtresse des novices, les instructions des confesseurs, les lectures, ont pour elle cette plénitude de sens qu'elles revêtent généralement pour une jeune novice intelligente, entrant résolument au cloître et décidée à s'offrir avec toute la générosité de son âme.
Nous sommes en 1536. Térèse a vingt et un ans. A peine revêtue de l'habit du Carmel, un torrent de délices l'inonde et achève de la transporter, car le Seigneur veut lui montrer « comment II favorise ceux qui se font violence pour Le servir ».
Bien qu'elle dise : « Je n'avais pas encore l'amour de Dieu », comme si elle n'eut éprouvé alors que de la dévotion sensible, il semble bien que la pure sensibilité commence à céder le pas au sentiment supérieur de l'amour.
Nous lisons ici dans la Vie le premier exemple de ce sentiment de compassion qui deviendra bientôt le
leitmotiv de sa vie affective. Non contente d'observer la règle avec une minutieuse perfection, elle va se fatiguer pour d'autres : Il y avait à l'infirmerie une sœur malade d'une maladie répugnante et qui pour ce motif était un peu délaissée. Térèse s'attache à son service. Elle va plus loin ; et comme au pensionnat, plus romanesque, elle a demandé à Dieu le don des larmes, ici déjà plus réaliste, elle demande la maladie : « car décidée à acquérir des biens éternels à tout prix, je m'y déterminais par n'importe quel moyen ».
Après un an et demi de cette vie d'efforts intensifs elle n'en peut plus ; et son désir intrépide de sainteté immédiate, conforme à l'image qu'elle s'en était formée depuis son enfance, trop ardent pour la fragilité de l'enveloppe, achève de la briser.
C'est en 1537, à. vingt-deux ans, à un moment de sa vie où la raison tenace et patiente n'a pas encore pris le pas sur l'émotivité, que se place la terrible crise qu'on a interprétée en des sens si divers. Elle-même nous l'a suffisamment décrite pour que nous nous interdisions tout détail fantaisiste .
Le régime nutritif auquel elle n'est pas habituée (la mudanza de los manjures), joint à une tension morale presque continuelle (la mudanza de la vida), amènent dès les premiers mois certains symptômes maladifs : une surexcitation nerveuse qui lui rend pénibles les moindres observations de ses sœurs (culpabanme sin tener culpa hartas veces ; yo lo llevaba con harta pena y imperfecion) ; des crises de larmes qui inquiètent celles-ci (me vian llorar... pensaban era descontento ) ; des inquiétudes pour des riens (grandes desasosiegos con cosas que en si tenian poco tomo). Puis, plus tard viennent les symptômes physiques : des maux d'estomac effrayants (que ponia espanto), des évanouissements fréquents avec une complication de maux étranges, desmayos... y otros muchos maies juntos) .
Dès le début de l'année, encore en hiver, elle part pour Becedas. En attendant le printemps elle va chez sa sœur à Castellanos de la Canada, non sans faire un nouveau séjour chez l'oncle Pedro. Elle commence en mai sa cure à Becedas. Un traitement brutal, tel qu'on en pratiquait à cette époque, ne fait qu'empirer le mal.
Je note cette phrase de la Vie : « aunque las sufri, no las pudo sufrir mi sujeto » : ce que je traduis : « ma volonté (disons sa vertu) supporta ces tourments mais mon tempérament physique n'y résista pas. » Ce détail est important : il nous renseigne sur son état psychique .
L'organisme de Térèse est à bout. Elle endure à l'estomac de si horribles souffrances qu'elle les compare à ses dents aiguës qui lui déchirent le cœur. Elle en pousse des hurlements (se temiô era rabia) ; le dégoût pour la nourriture devient insurmontable ; les vomissements sont continuels ; elle ne supporte qu'un peu de liquide ; la fièvre ne la quitte plus ; les nerfs sont horriblement bandés.
Petit à petit une mélancolie profonde l'envahit (una tristeza muy profunda).
Après trois mois l'épuisement est tel que les médecins la condamnent, pronostiquant la phtisie.
Soudain éclate une crise terrible : Pendant quatre jours roulée en pelote, tous les muscles contractés, elle gît, privée de sentiment. Puis elle revient à elle : la langue en lambeaux à force de la mordre ; la gorge en feu ; la tête qui divague ; les os comme disloqués ; paralysée de tous ses membres, elle ne peut remuer qu'un peu un doigt de la main droite ; une sensibilité tactile tellement aiguë et douloureuse qu'on ne peut la déplacer qu'à l'aide d'un drap ; toujours en proie à unfimmense dégoût et brûlée de fièvres quartes l.
i. Plusieurs auteurs, en particulier des médecins, voient ici une crise d'hystérie très caractérisée. Cette thèse est énergiquement niée
S" Térèse. o
Nombreux et profonds furent les résultats de cette crise par rapport à la formation de Térèse.
Au point de vue physique il est plus que probable que pendant les années qui suivent elle reste en proie à un ébranlement nerveux profond. « Je devins si tremblante et si effrayée que je n'osais plus rester seule même en plein jour ». Cet ébranlement joint à une anémie prononcée engendre une mélancolie à laquelle elle avait des prédispositions héréditaires et qu'elle s'efforcera de secouer. Les premiers mois après la crise furent indubitablement des mois de dépression et de neurasthénie. Elle ne se guérit jamais de ses grands maux de tête et ses vomissements restèrent quotidiens toute sa vie .
Mais au point de vue moral et mental nous trouvons Térèse enrichie : Un examen attentif du récit de la crise (Vie, c. iv, v, vi) prouve par deux textes très nets (p. 22 et p. 31 de l'éd. de Burgos) que durant tout le temps, sauf les quatre jours où elle fut privée de sentiment, elle garda assez de force morale pour se dominer, et que le déterminant de ce grand effort moral fut une raison supérieure de religion. Voilà un triomphe sur l'émotivité. « L'exaltation mystique » dont parlent certains auteurs n'explique rien. Seul un mobile de raison ou si l'on préfère de foi raisonnée peut soutenir une jeune fille comme l'était Térèse dans un aussi grand
par d'autres. L'Église catholique la condamne. Les deux camps sont irréductibles.
Je n'ai pas à intervenir dans le débat. Il n'est pas de ma compétence. Je remarque pourtant que les tenants de la thèse hystérique deviennent moins amrmatifs et plus prudents. De Charcot à Ribot en passant par Janet, les écrivains acatholiques ont limité de plus en plus le champ de l'hystérie de Térèse. Certains la réduisent à « une affection purement organique sans influence sur les facultés mentales ». En ce cas la question n'aurait plus d'intérêt pour moi. Je crois qu'il faut être d'une extrême prudence ; la psycho-physiologie est une science trop jeune pour avoir dit son dernier mot sur le « cas » de Ste Térèse. Pour la médecine même le champ de l'hystérie est imparfaitement exploré.
effort. D'ailleurs elle nous le dit elle-même et son témoignage a sa valeur.
De plus, elle a désormais à son actif une grande expérience : une désillusion féconde par rapport à « l'exploit ». Elle y restera décidée, mais elle comprend qu'il devra s'échelonner sur un grand nombre d'années. Elle a appris, et ceci est capital, à connaître ses limites. Elle ne les dépassera plus. C'est le point de départ de ce merveilleux sens de la mesure qui subordonnera désormais chez elle toute impulsion d'émotivité à la sagesse du jugement.
Enfin elle a acquis l'intelligence de la souffrance. Le sens de la compassion, cette intelligence de la souffrance d'autrui, inné chez cette femme de race, va devenir conscient. Ceci l'obligera à remonter énergiquement le courant de la mélancolie et à pratiquer comme une vertu, non plus quelques jours mais sa vie durant, la gaieté consciente et la jovialité délicate et sensible.
Y réussira-t-elle ?
C'est tout le problème de la troisième période de sa vie émotive. Nous nous arrêtons ici au seuil de cette troisième période. Voici toutefois les termes de ce problème important.
En 1538, Térèse rentre à l'Incarnation sinon guérie, du moins dans un état sensiblement meilleur. Depuis 1538, année où commence ce qu'elle appelle son grand relâchement, jusqu'en 1555 date de sa conversion à la vie parfaite, son émotivité doit avoir évolué.
En quel sens ?
A partir de 1562, trois facteurs entrent en ligne qui seront de nature sinon à détruire du moins à fausser sa fine sensibilité.
D'abord les persécutions : Elles furent terribles à deux périodes : En 1562 lors de la fondation de San José ; de 1576 à 1580 pendant la guerre des Mitigés. « A trente ans, dit Chamfort, le cœur d'un homme se
bronze ou se brise », c'est-à-dire la vie et ses épreuves tendent à détruire la sensibilité ou à l'exagérer . L'épreuve n'a certes pas brisé Térèse ; l'incroyable fécondité de sa vie le prouve ; mais n'a-t-elle point bronzé son cœur au point d'en atténuer la finesse ?
Ensuite la vie d'action : On a pu dire sans paradoxe : Personne n'a moins de cœur, que l'homme qui s'occupe d'œuvres. Cela est vrai à coup sûr pour l'homme d'affaires. Térèse sera un peu l'un et l'autre. Que deviendra pendant cette période le côté finement émotif, si humain, si sympathique de cette âme de femme ? L'exercice soutenu des facultés supérieures, sans cesse bandées dans un effort prodigieux de nuit et de jour, va-t-il l'abolir ?
Enfin la vie mystique : En supposant que Térèse garde son émotivité délicate, cette constante attraction vers l'intérieur ne va-t-elle pas faire dévier la sensibilité en la concentrant toute sur un centre extrahumain ? Perdue en Dieu, détachée des images sensibles, vivant en une sorte d'atmosphère de rêve d'où elle ne se réveille à de courts instants que pour voir que tout est néant, Térèse perdra-t-elle définitivement cette sensibilité largement humaine nécessaire à la création d'un chefd'œuvre vraiment humain ?
Ses écrits et l'examen de cette troisième phase de sa vie donneront à ces questions une réponse éclatante .
Mais examinons d'abord ses dons intellectuels.