CHAPITRE II L'INTELLIGENCE
Une nuit étoilée...
Dans un ciel de velours un croissant de lune oriental; et des coulées de lumière blanche sur les tours, les églises, les collèges endormis de Salamanque.
Au loin s'éteint le grelot sautillant du « cascabel menudo »; longeant les murs, le sombrero rabattu sur les yeux, les derniers étudiants, cachant sous le manteau muraille la rapière ou la guitare, rentrent au gîte.
Les ruellles tortueuses sont des canaux de ténèbres. Par endroits, dans le coin de quelque plazuela, un triangle net découpé dans l'ombre bleue, encadre de lumière un vieux portique armorié ; et l'on voit rire à la clarté de la lune les licornes dressant les vieux blasons, de Solis, de Fonseca ou de Maldonado.
Seul, là-bas, dans la plaine nocturne, le Tormès étalé glisse avec des reflets métalliques.
Or, dans sa pauvre cellule, à la lueur d'une petite lampe dont la flamme fait danser sur le mur des ombres diaboliques, la plume d'oie bien taillée aux doigts, Térèse écrit encore. Sa main trace sur les grands feuillets presque carrés les gros caractères masculins avec une incroyable rapidité.
Soudain elle s'arrête, jette un regard au sablier qui silencieusement lui tient le formidable langage de l'éternité. « Que Dieu vous garde..., il est trois heures passées 1 », et ayant écrit ces mots, elle signe « Teresa »,
i. Lettre du 4 oct. 1579, à Gratien ; de Salamanque.
dépose la plume et gagne enfin le petit lit étroit où elle reposera jusqu'à six heures.
Qu'est devenue la petite pensionnaire timorée, nerveuse, un peu romanesque et rêvant à quelque sublime exploit ?
La novice inquiète et maladive de jadis est aujourd'hui une personne de bon sens, vive, active, énergique, ironique parfois, très fine et très mesurée dans ses jugements.
« La maladie, a dit Goncourt, nous enfonce la charité dans la chair ». Il voulait dire la compassion. Il aurait pu ajouter : « et, fréquemment, dans le jugement, le sens de la mesure ».
Térèse a gardé de sa crise une grande expérience. Il sera désormais entendu que la sainteté n'est pas une affaire d'enthousiasme ni d'exploit à brève échéance, mais une question de temps et de jugement. Entre le moment où toute petite, impressionnable et nerveuse, elle apprenait à lire dans la libreria paternelle, et le jour de l'année 1560 où elle écrit au P. Ibanez sa première Relation, sa petite intelligence éveillée qui en faisait déjà la préférée d'Alonse a subi une profonde évolution.
Alonse Sanchez de Cepeda, père de Térèse, n'était pas sans lettres. Il n'appartenait pourtant point à la noblesse lettrée ; pauvreté ou détachement, il n'avait pas voulu briller à la cour ; il n'avait pas eu d'ambition : ses fils ne seraient pas des humanistes à Salamanque mais des soldats.
Cependant Alonse de Cepeda, qu'on surnommait le Tolédan, possédait une bibliothèque. Depuis Isabelle la Catholique et la vogue de l'humanisme c'était de bon ton. Mais Alonse n'avait pas le goût des lettres profanes.
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Il n'estimait que les livres dévots et les rayons de sa libreria étaient garnis de ce qu'il appelait « les bons livres ». Il n'éprouvait pour les « Chevaleries », ces lectures détestables qui avaient rendu fou plus d'un hidalgo, qu'un mépris volontiers sentencieux.
Il n'en avait pas toujours été ainsi et si, lorsque Térèse avait six ans, ces ouvrages avaient presque tous émigré vers la chambre quiète et ensoleillée de Béatrice, la plupart d'entre eux avaient fait un stage assez long chez Alonse. Aujourd'hui il ne gardait plus qu'un Boëce, ce De Consolatione philosophiae que tout le Moyen- Age a lu, un De Ojficiis de Cicéron, ce livre de chevet de la Reine Isabelle, un Virgile et les Proverbios de Seneca. Le reste était des livres dévots parmi lesquels les poésies pieuses de Perez de Guzman, et le Retablo de la Vida de Cristo de Juan de Padilla. Pourtant le bonhomme n'était qu'à moitié converti car un Lunaire, des vers et la Gran Conquista de Ultramar s'attardaient encore dans un petit coin profane 1.
Alonse devenait de jour en jour plus casanier, et les heures que la petite Térèse passait dans cette bibliothèque sombre dont elle ne soulevait la lourde tapisserie qu'avec effort et tremblement remplissaient sa mémoire de souvenirs maussades. Appuyée contre les jambes anguleuses d'Alonse tandis que sous les fenêtres du patio ses frères s'exerçaient bruyamment au métier des armes, elle apprenait patiemment à lire dans un de ces « buenos libros ».
La première instruction de Térèse ne semble pas avoir été beaucoup plus soignée que celle de beaucoup de petites filles de sa condition. Pour une castillane noble de province il n'était pas indispensable d'être lettrée.
i. Cfr : D. Manuel Serrano y Sanz, Apuntes para una Biblioteca de escritorcs espanolas, t. II. Inventât io que hizo Alonso Sanchez de Cepeda de los Menés que ténia cuando muriô su mujer dofia Catalina del Peso (1507). p. 482. Madrid, 1905.
Elle devait savoir faire de menus ouvrages, jouer de la guitare, broder, chanter et coudre. Savoir lire et écrire dénotait une éducation choisie. Térèse rencontrera plus tard des postulantes possédant la limpieza qui n'en sauront pas autant. Mais Alonse, qui avait une prédilection pour les yeux noirs de la nina, avait tenu à ce que sa fille apprît à lire.
Tout de suite Térèse prit la passion de la lecture ; elle lut tout ce qui lui tombait sous la main. Nous avons vu ce que son émotivité dut aux Vies de saints et aux Chevaleries. L'influence des « buenos libros » fut plus grande encore sur sa vie intellectuelle.
La lecture attentive du premier document que nous possédons de son style (la Relation de 1560, au P. Ibanez) révèle subitement une intelligence lucide, d'une grande pénétration, très positive et analysant un sujet délicat comme l'est un état de conscience d'une façon nette, incisive, dépourvue d'emphase et d'émotivité ; ce que les anglais appellent « matter of fact ». A lire ces quelques lignes, on se demande si c'est bien la jeune novice enthousiaste et ardente de jadisqui en est l'auteur. Indéniablement, entre 1538, l'année de sa rentrée à l'Incarnation après la terrible crise de Bécédas, et 1560, date de ce document, son intelligence s'est singulièrement développée et ouverte.
Comment, et sous l'influence de quels facteurs ? La question est capitale pour pouvoir apprécier les facultés intellectuelles de notre écrivain.
Il est peu probable que le développement intellectuel de Térèse ait été aussi brusque que son développement spirituel et que l'année 1555 qui marque un progrès si soudain dans la vie mystique qu'elle a pu y voir une « conversion », corresponde à un éveil d'égale intensité dans la vie intellectuelle. Ce saut brusque, à moins de supposer gratuitement une intervention directe de Dieu, est psychologiquement impossible.
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Celle-ci s'est donc développée en Térèse graduellement et même, étant donné l'instruction réduite dont elle a joui, avec une lenteur relative.
Si, en excluant les vingt-deux premières années de la vie de Térèse où la note émotive domine, nous examinons le temps qu'elle passe à l'Incarnation antérieurement à 1560, date du document cité, nous y trouvons par rapport à son évolution intellectuelle deux périodes :
La première qui va de 1538 à 1555, et comprend les dix-huit années de relâchement. La seconde qui s'étend de 1555 à 1560, de sa conversion à sa première Relation écrite.
La première période — de la vingt-deuxième à la quarantième année de Térèse — est extrêmement importante. Malheureusement le texte de l'autobiographie est très peu explicite. Pour pouvoir suivre l'éveil et le progrès de l'intelligence de notre écrivain il sera nécessaire de confronter certains faits qui s'y trouvent rapportés.
Térèse avait le jugement naturellement sain. Ceci ressort déjà de la façon dont elle se comporte dans ses premiers démêlés avec le problème de sa vocation. Dans son attitude tout n'est pas pur enthousiasme de jeune fille. L'influence de l'oncle Pedro a été utile. Voici comment Térèse résume ses impressions concernant son séjour à Ortigosa :
« J'y passai peu de jours. Mais les paroles de Dieu que j'y avais lues et entendues, comme aussi la salutaire compagnie de mon oncle, me rirent une forte impression. J'en arrivai ainsi à comprendre une vérité qui me frappait déjà lorsque j'étais petite, à savoir que tout est néant {que era todo nada) et que le monde est vanité et que tout passe vite. Je me disais en tremblant que la mort m'eût trouvée sur le chemin de l'enfer. Ma volonté ne pouvait se décider à trouver de l'attrait à la vie religieuse, mais je compris que c'était l'état
le meilleur et le plus sûr. C'est ainsi que peu à peu je me décidai à me faire violence pour l'embrasser ».
Comme on le voit, il y a ici de l'émotivité, sans doute, mais il y a aussi du bon sens. Et surtout, à ce moment déjà, une idée la frappe, cette idée avec laquelle elle est née pour ainsi dire, de cuando era nifia, et qui restera l'idée fondamentale de sa vie, cent fois répétée dans ses écrits : que era todo nada.
Et voici comment alors déjà elle raisonne :
« Cette bataille dura trois mois. Je me faisais violence par la raison suivante : Les peines et les souffrances de la vie religieuse ne pouvaient surpasser celles du purgatoire. Or j'avais bien mérité l'enfer. C'était donc peu de passer le reste de ma vie dans une sorte de purgatoire ; après, j'irais droit au ciel. Et c'était là mon désir ».
Raisons que tout cela ; mais raisons, il est vrai, où le sentiment à sa part. Aussi le démon et peut-être sa sensibilité objecte. « Le démon me représentait qu'habituée comme je l'étais au bien-être, je ne pourrais jamais endurer les austérités de la règle. Je me défendais contre cela par les souffrances du Christ ; c'était peu d'en endurer aussi quelques-unes pour Lui ; Il m'aiderait... »
En 1537, l'oncle Pedro lui fait don du Troisième A bécédaire d'Osuna. L'influence de ce livre, qu'elle goûte fort, sera importante pour développer en elle le sens de l'analyse psychologique et la connaissance de l'âme.
En 1538, un événement pénible dut suggérer à la j eune religieuse de nouvelles réflexions sur le « que era todo nada ». Rodrigue était parti en Amérique, et la caravelle qui l'avait emmené là-bas avait emporté aussi au delà des mers un peu du cœur et de l'imagination de l'enthousiaste Térèse : Lui, il allait donc pouvoir travailler à étendre le règne du Christ parmi les infidèles ! lui, il allait pouvoir faire de grandes choses comme on en lit dans la Légende ou le Flos Sanctorum !
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Et voici qu'un jour de cette année 1538, un courrier, comme tous les autres courriers venant de Séville par la route de Tolède, apporta à Térèse, parmi d'autres nouvelles banales, l'annonce que Rodrigue, le confident de ses rêves, Rodrigue pour qui l'aube de l'exploit avait lui, venait de mourir au Paraguay, trois ans à peine après être parti.
Tçrèse rentre à l'Incarnation. Que s'y passe-t-il ? qu'en dit-elle dans la Vie ? Elle regrette une bonne fois ces longues heures passées au locutorio en conversations frivoles, et les lectures peut-être à son sens inutiles qu'elle a faites en ces années de relâchement. Elle n'en dit pas plus long. Et pourtant pour le développement de son intelligence ceci est capital. Les conversations et les lectures, qu'y avait-il de plus en ce temps-là pour former une intelligence de femme naturellement curieuse desavoir ?
En 1544, la mort de son père lui enfonce davantage dans l'esprit cette idée qui l'envahit de plus en plus : Todo es nada. Elle apparaît ici exprimée sous sa seconde forme par Alonse à l'agonie :
« Après avoir reçu l'Extrême-Onction, il nous donna des conseils admirables... et nous dit de bien prendre garde que tout passe, que se acababa todo x ».
Tout est néant, puisque tout passe. Térèse fortement impressionnée n'oubliera pas le conseil de son père mourant, et vingt ans après en narrant cette mort, elle se souvient encore de cette parole.
A ce moment, sa vie spirituelle, en proie aux fluctuations de l'émotivité, manque encore d'assiette. Le dominicain Vincent Baron la stabilise dans l'oraison méthodique. Ce sera désormais, au lieu de la fantaisie du sentiment, la méthode sévère, la tâche quotidienne qui assouplit la faculté. Quatorze ans plus tard le jésuite