Vie, vu
J. de Pradanos viendra renforcer cette méthode en y ajoutant une stricte discipline ascétique. Je souligne ici combien cette introduction d'une discipline méthodique dans la vie de Térèse a dû contribuer à sa formation intellectuelle.
En 1546, nouvelle disparition d'une figure chère : Son frère Antoine, avec qui, un beau matin, la mort dans l'âme, elle avait quitté la maison paternelle après lui avoir persuadé « de se faire moine, que se metiese fraile », meurt à la bataille d'Inaquito. Nouveau compagnon de rêve et d'exploit, nouveau vide: y se acaba todo...
Enfin vers 1555, aux approches de sa conversion, deux faits importants sont à noter : la lecture des Confessions de saint Augustin et l'établissement à Avila de la Compagnie de Jésus.
L'impression reçue à la lecture des Confessions en 1554 fut très forte, et si le passage de « la voix au jardin » provoqua surtout l'émotion, il n'est pas admissible que les autres passages n'y aient point préparé par la réflexion.
La même année, l'arrivée des Pères de la Compagnie fut un gros événement dans la petite ville où le moindre fait religieux prenait de l'importance. On en causa beaucoup aux parloirs de l'Incarnation. Une grande réputation de sainteté les précédait. Tout le monde veut les entendre. Ils font la plus grande impression, et, plus qu'à n'importe qui, à l'impressionnable Térèse.
On a donc tort de ne voir dans l'événement de 1555, point de départ de sa conversion à la vie parfaite, qu'un simple bouleversement émotif. Certes, son brisement de cœur à la vue d'un christ dolent et saignant de toutes ses plaies, relégué dans un coin d'oratoire, sa prostration, ses larmes et son immense compassion sont bien du domaine de l'émotion sensible. Mais cet événement est commandé dans les faits qui le précèdent par une foule de déterminants intellectuels : la
l'intelligence 14!
pratique méthodique de l'oraison discursive ; les réflexions de la jeune religieuse sur les faits et gestes des luthériens mis en rapport avec les souffrances de Jésus-Christ ; des réflexions analogues sur la situation des infidèles du Nouveau-Monde dont elle entendait tant parler ; ses propres fautes dont la lecture de saint Augustin, les examens de conscience et la prédication des Pères de la Compagnie sont venus réveiller le cuisant souvenir, voilà les véritables causes du revirement. Dieu peut être intervenu ici d'une manière directe. Mais si, ce qui est plus probable, son action a été indirecte, les causes secondes dont il s'est servi ont été principalement du domaine intellectuel. Le choc émotif subi dans l'oratoire n'a été qu'une occasion, employée par lui. pour ressusciter dans le souvenir de Térèse, avec une soudaine acuité, toutes les réflexions énumérées.
A partir de 1555, commence donc l'évolution consciente et dès lors plus rapide. De 1555 à 1560, l'intelligence de Térèse se développe probablement plus que pendant les dix-huit années qui ont précédé. Nous assistons ici à l'effort mené à fond, effort éclairé, d'autant plus soutenu qu'il est plus méthodique. A partir de ce moment, bs directeurs de la Sainte joueront un rôle important pour la formation de son intelligence, non pas tant qu'ils lui aient imposé leurs idées, mais ils l'ont forcée de plus en plus à raisonner sa conduite et à se diriger davantage par la raison, en reléguant au second plan l'argument émotif et en combattant carrément toute impulsivité.
L'on peut se demander si l'intelligence de cette femme extraordinaire fût devenue, malgré de dures périodes, ce qu'elle a été, sans des hommes tels que Baltazar Alvarez, Pierre d'Alcantara, Bafiez et tant d'autres.
Bref, si nous étudions les sources de la formation
intellectuelle de Térèse, nous pouvons, je crois, les
ramener aux suivantes :
i° Les lectures
2° Les relations et la conversation 3° La direction spirituelle et la prédication.
i° Les lectures.
Térèse fut une liseuse acharnée pendant la plus grande partie de sa vie ; mais l'époque où elle lut le plus, ce furent ses vingt-deux premières années de religion, et surtout les dix-huit années de relâchement à l'Incarnation précédant immédiatement sa conversion à la vie parfaite. « Cette religieuse, dit-elle d'elle même, en parlant de cette époque, passa ainsi environ vingtdeux ans dans de grandes sécheresses, s'occupant aussi de la lecture de bons livres » 1.
En effet la période de jeunesse, de quatorze à seize ans, où elle dévorait les romans de Chevalerie fut courte ; et la période suivante, c'est-à-dire celle de son séjour au pensionnat, et, si l'on fait exception pour les quelques mois de convalescence où elle lut beaucoup, celle de ses deux maladies jusqu'à sa rentrée à l'Incarnation, lui laissant moins de liberté lui laissèrent aussi moins d'occasions. A l'autre bout, à partir de 1555, sa vie devenant moins oisive et ses communications intérieures multiples, elle eut moins de loisirs. Toutefois pendant deux ou trois ans elle connut certains troubles au sujet de ses états nouveaux d'oraison qui la poussèrent à se documenter. Mais en 1559 parut l'Index du Grand Inquisiteur D. Fernando Val dès. Il prohibait non seulement les livres hérétiques, mais encore toute une série d'ouvrages de dévotion écrits en espagnol, pour le motif qu'ils vulgarisaient des doctrines pleines de dangers pour les âmes simples. Térèse se voit alors privée de certains de se? auteurs favoris et obligée de