Chemin, XXI. — 2. Vie, XXIII
vers ce temps, en 1557, qu'elle entre en rapport avec les Jésuites. Ceux-ci, le P. Jean de Pradanos ou le P. Balthazar Alvarez, lui firent-ils connaître, du moins oralement, les Exercices de saint Ignace ? Rien ne défend de le supposer.
De toutes ses lectures Térèse retire quelque chose : de tels auteurs elle reçoit un encouragement ; de tels autres un enseignement ; les uns la fortifient, les autres l'éclairent ; elle s'y familiarise avec les textes de l'Écriture et ses commentaires parfois difficiles ; elle y acquiert petit à petit, car il est des livres qu'elle reprendra souvent et même jusqu'à la fin de sa vie, la terminologie philosophique nécessaire pour s'exprimer sur l'âme, l'esprit, la raison, les facultés, toutes choses qu'elle avoue au début ne pas bien discerner ; à certaines lectures elle reprendra plus tard une image, à d'autres une comparaison, à d'autres une citation, une idée, une classification ; certains écrivains influent profondément sur son âme, certains autres influeront jusque sur son style ; tous auront contribué pour une part, quoique bien variable, à pétrir, à meubler et à assouplir sa merveilleuse intelligence 4.
20 Les relations et la conversation.
« J'ai toujours eu ce défaut de ne parvenir à me faire comprendre qu'avec un flot de paroles 2 ». Petite phrase humble de Térèse pour faire passer inaperçu un de ses plus beaux dons.
1. On trouvera de plus amples détails sur les lectures de notre écrivain dans la IIIe Partie, au chapitre des Sources. — A l'amour de la lecture, Térèse ajoutait une qualité bien intellectuelle. Elle avait le respect du livre. Elle introduit dans ses constitutions une sanction contre celles de ses filles qui auraient traité les livres « negligentemente ». En contemplant certains de ces livres dont elle s'est servie et notamment à Avila ce superbe incunable du Tercet A becedario qu'elle a tant manipulé, j'ai été frappé de leur état d'extrême propreté.
2. Vie, XIII. — Elle dit aussi : Yo no soy para mâs de parlar, je ne suis bonne qu'à parler. Vie, XXI.
l'intelligence 149
Il semble bien que, subjuguée dès sa jeunesse par tout ceux qui possédaient « l'art de bien dire », elle ait elle-même excellé dans cet art exquis tombé aujourd'hui presqu'en désuétude, mais qui faisait les délices de nos ancêtres : l'art de la conversation.
Peu d'œuvres littéraires nous donnent autant que la sienne l'impression du contact direct avec l'écrivain. C'est que Térèse écrit comme elle parle. A la lire, on croit l'entendre en ce langage fin, élégant, austère et pourtant jovial de la vieille noblesse castillane jasant et papotant parfois comme on cause dans un salon ou mieux dans un parloir de couvent. Car encore une fois les dix-huit années de l'Incarnation antérieures à sa conversion, sont bien celles où Térèse a le plus causé dans sa vie. Et ce fut, je crois, son péché capital que ces longues heures passées au « locutorio » et qui lui donneront plus tard de si cuisants regrets l.
Térèse a toujours aimé la conversation : Lorsque ses petits cousins fanfaronnent et racontent à grands gestes, ces hidalgos en herbe, leurs exploits et leurs rêves, « los sustenta ba platica » dit-elle, je savais leur donner la réplique. Malgré ses grands désirs de solitude et le dégoût que lui inspirent à certains moments les gestes vains de l'homme, elle sera telle jusqu'à la fin, et ses lettres des dernières années ne sont pas moins abondantes ni verbeuses que celles où elle nous entretient des déboires de ses premières fondations. C'était vraiment chez elle un goût inné et les apartés délicieux du pensionnat avec la Mère Briceno n'ont pu faire, nous l'avons vu, que le développer.
De plus Térèse avait l'esprit curieux. Elle aimait à s'instruire ; et si, plus tard, elle vit d'un mauvais œil chez ses filles la prétention « de faire les latines 2 », elle n'a pas cessé un seul instant de subir vis à vis de
i. Vie, X: Solia yo hablar en vanidades. — 2. Lettre à Marie de Saint- Joseph, 19 nov. 1576.
la science et des savants de bon aloi, la fascination qu'éprouve à leur égard toute femme d'une culture médiocre, mais d'une réelle intelligence. Car elle répète sous des formes diverses : « Le savoir et les lettres sont une grande chose sous tous rapports 1 ». Aussi, si elle exècre les demi-savants et le pédantisme, elle a toujours aimé le commerce des personnes intelligentes.
En ces temps-là, la conversation était un des grands moyens de s'instruire. Avec plus de rapidité, autant d'exactitude peut-être, mais infiniment moins de charme, ce rôle est aujourd'hui tenu par le journal. La conversation entraînait les relations. Celles de Térèse furent nombreuses et des plus distinguées. « Pour sa gentillesse et sa bonne grâce, dit Banez, de nombreuses personnes de toutes les conditions lui rendaient visite 2 ». On ne peut s'initier aux biographies de Térèse sans entendre sonner les noms retentissants des plus grandes familles d'Espagne : Louise de la Cerda, Casilde de Padilla, Térèse de Laïz, dona Mascarenas, gouvernante de Philippe II et de l'Infant Don Carlos, les ducs de Medinacoeli, d'Albe, les Zuniga y Acevedos, comtes de Monterey, la Marquise de Velada, la Marquise de Villena y Escalona, Ruy Gomez, prince d'Eboli, ménin de l'Impératrice Isabelle, épouse de Charles-Quint et sa femme la fameuse Da. Maria de Mendoza y la Cerda, princesse d'Eboli, célèbre par son caractère fantasque et son extraordinaire beauté. Antonio Perez, avec lequel ses intrigues galantes faisaient scandale à la cour, célébrait cette dernière selon le goût précieux de l'époque en la nommant « perle sertie dans le double émail de la grâce et de la fortune », « joya engastada en los esmaltes de la naturaleza y la fortuna ».
Un tel langage à la louange de si illustres personnages ne se tenait pas seulement à la cour. On l'entendait
i. Fondations, XIX ; Avis à ses religieuses; Château, IV, i. — 2. Procès de Canonisation ; article 2.
l'intelligence 151
aussi dans les locutorios des couvents. Nous l'avons vu plus haut, c'étaient alors des espèces de salons littéraires et galants où se réunissaient les gens du « bel air » et plus particulièrement la jeunesse dorée qu'attiraient la grâce, l'esprit ou la beauté des religieuses.
Pendant ces dix-huit années que Térèse appelle le temps de ses vanités, elle vit dans cette atmosphère, sacrifie à ces coutumes, se laisse donner le tratamiento comme il était d'usage, et signe encore ses lettres : dona Teresa de Ahumada 1. Plus tard elle réagira ; plus tard elle signera humblement Teresa de Jésus ; plus tard elle sera joyeuse, à en verser des larmes, de recevoir des filles pauvres et déclarera que « disputer sur la noblesse de l'origine, c'est débattre si telle sorte de terre vaut mieux que telle autre pour faire des murs de briques ou de torchis 2 ». Au fond, comme le remarque spirituellement Arvède Barime 3, « il lui restera toute sa vie, à son insu, un petit coin d'admiration pour la terre à briques dont se pétrissent les gentilshommes. Cela lui échappe çà et là. Elle a une manière de dire, en parlant d'une femme : « Elle était éminemment fille de gentilhomme », qui sent jusque sous la bure l'arrière petite-fille d'un roi. »
De quoi causait-on donc aux parloirs de l'Incarnation ?
Mais de quoi n'y causait-on pas ?
Tout y passait : les événements de la cour et de la ville, politiques, militaires, littéraires et galants ; et généralement, quelques heures après que le courrier, venant par la route de Salamanque ou de Madrid, avait franchi ventre à terre et tout poussiéreux le pont de l'Adaja ou la porte de Malaventura, le froissement
i. Cfr. Julian de Avila, Vida de santa Teresa de Jésus, dont une copie ancienne a été publiée en 1881 par D. Vic.de la Fuente. Madrid. — Voir aussi D. Vie. de la Fuente : Escritos de Sa Teresa, t. II Carias, p. 3, nota 1. Madrid, Ribadeneyra, t. LV. — 2. Chemin XXVII. — 3. Dans Portraits de femmes p. 220, Paris, Hachette.
des robes à trame et les chuchotements reprenaient de plus belle aux parloirs de l'Incarnation.
Les événements récents de France et d'Allemagne et les ruines causées par les Luthériens y étaient commentés avec passion. On racontait avec terreur des sacrilèges épouvantables; et les récits de profanations d'églises, de massacres de catholiques ou de huguenots dans le midi de la France, faisaient pousser de petite cris aux nonnes qui déploraient avec Térèse « combien cette secte maudite faisait de progrès i ».
Ces récits faits presque à voix basse et avec un religieux tremblement étaient soudain couverts par la voix éclatante de quelque capitaine, flamenco hâbleur, balayant le tapis de son panache et racontant pour la dixième fois la « gran batalla de San Quintin ».
A d'autres jours, un moine, noir ou blanc, brun ou gris, augustin, dominicain, franciscain venant en droite ligne de Rome, faisait à la grille, au milieu du recueillement général, une relation onctueuse et dévote sur les faits et gestes du Grand Concile. Ou encore, le parent d'une religieuse, oncle, frère ou neveu, ou même cousin éloigné, fraîchement débarqué à Séville d'une des caravelles qui le ramenait de la Ville des Rois, — Térèse appelle ainsi, Lima capitale du Pérou, — racontait monts et merveilles de ce fabuleux pays. Térèse risquait alors quelque question timide sur le sort des malheureux Indiens qui lui inspiraient déjà de la compassion, car des prédicateurs commençaient à dire publiquement en chaire qu'ils étaient traqués comme des bêtes et ne connaissaient pas le vrai Dieu 2. Elle se faisait expliquer l'œuvre des missionnaires. Enfin elle s'enquérait de ses frères Lorenzo, Pedro et Jeronimo et comment étaient morts Antoine et son cher Rodrigue.
i. Chemin, I.
2. Bartolomé Las Casas publie en 1552 ses véhéments plaidoyers en faveur des Indiens.
l'intelligence 153
On potinait aussi, mais entre dames, de certains maux étranges comme Y « ojo », le « mal de madré », le « mal de costado », de certaines crises bizarres de mélancolie survenues à Tune des sœurs, mais on discutait le plus souvent sur le « mal de corazon », mal vague, très peu localisé et qui signifiait bien des choses...
Chacune apportait son remède : Il fallait bien se garder par exemple d'employer pour la mélancolie aiguë l'eau de salsepareille ; rien de tel pour le rhume qu'une infusion de rhubarbe ; il fallait se procurer à tout prix de la caragne ; une bonne dame recommandait pour les maux d'oreilles, les « escaramonjos cogidos », pistils de rose cuits, à prendre un demi réal le matin, ou l'eau de fleur d'oranger, ou encore « l'agua rosada », ou enfin, pour l'anémie et la fatigue, le fameux sirop du roi des Mèdes. Et le lendemain la bonne âme envoyait au couvent un de ces vieux bocaux de faïence de provenance arabe, renfermant le précieux médicament 1.
Les jours où quelque événement marquant comme un grand mariage à la cour, un voyage de l'Infant Philippe, ou l'établissement des Jésuites à Avila, ne défrayait pas toutes les conversations, les plus intelligentes causaient assez volontiers de livres. Ce fut, sans doute, au parloir de l'Incarnation que Térèse apprit à connaître la plupart des ouvrages qu'elle cite et dont elle faisait ses délices.
Conversations et relations formeront donc l'esprit de Térèse sinon autant que les livres, du moins pour une part importante. Bien qu'elle les regrette plus tard, elle aura acquis dans ces colloques une foule de connaissances qui lui seront très utiles. Elle y trouvera surtout ce que ni les livres ni les avis de ses directeurs ne pou-
i. Ces détails sont empruntés à la Correspondance de Térèse. Certains de ces maux comme 1' a ojo » et de ces remèdes comme le a jarabe del rey de los Medos » nous sont aujourd'hui inconnus.
vaient lui donner : ce ton enjoué, charmant, léger et aristocratique, qui fait aujourd'hui pour nous tout le charme de ses œuvres écrites, comme il faisait alors tout le charme de sa parole.
3° Les sermons. — Les directeurs.
Aujourd'hui encore, en beaucoup d'endroits le sermon fait partie intégrante de la vie espagnole, et, d'après le tempérament, l'enthousiasme de la jeune fille oscille entre le toréador et l'orador sacro. Cela souffrait moins d'exceptions encore au XVIe siècle, et une des plus grandes distractions d'Avila, la ville des saints, était d'aller entendre à Santo Tomâs, à la Iglesia Mayor, ou dans quelque chapelle de couvent le prédicateur à la mode.
On y avait mené Térèse toute petite. Le sermon était, à cette époque, une manière d'enseignement. Avant le Concile de Trente, les prédicateurs pouvaient se permettre de grandes libertés, et les plus anciens sermonnaires nous montrent combien les sciences profanes et les réminiscences classiques se mêlaient, pour l'agrément de l'auditeur, aux plus austères doctrines de la Sainte Écriture.
« L'art de bien dire » qui captivait Térèse dans les conversations privées l'impressionna, semble-t-il, bien davantage exercé en public, surtout dans la chaire chrétienne : « Era aficionadisitna a ellos », je raffolais de sermons, dit-elle dans la Vie x ; et au livre des Fondations elle se désole que la prédication soit interdite aux femmes 2.
Elle aussi ressent pour le bon prédicateur une sympathie enthousiaste : « Si j'en voyais un prêcher avec feu et bien, je me sentais pour lui un amour particulier ; cela, comme malgré moi, car je ne savais pas d'où cela me venait 3 r.
i. Vie,VIII. — 2. Fondât. I. — 3. Vie, VIII.
l'intelligence 155
Un mauvais sermon est pour elle un tourment ; mais elle est indulgente : « il était rare qu'il me parût si mauvais que je n'eusse du plaisir à l'entendre, quoiqu'on dît autour de moi qu'il n'était pas bien prêché. Mais s'il était vraiment bon, c'était pour moi un délice 1 ».
Chaque parole portait d'ailleurs dans ce cœur de flamme et dans cette intelligence dardée sur la pensée de l'orateur et « jamais elle ne se fatiguait d'écouter 2 ».
Dès lors, les sermons ont dû jouer un grand rôle dans sa formation intellectuelle ; mais il est plus difficile que pour ses lectures d'en préciser la mesure.
Un des sermons qui influa le plus sur l'orientation de ses idées fut celui que fit un jour à San José un Franciscain de passage nommé Fray Alonso Maldonado. Ce religieux la vit d'abord au locutorio. Il débarquait du Nouveau-Monde. Il parla à la chapelle « des millions et des millions d'âmes qui se perdent là-bas faute d'enseignement ; il nous fit là-dessus un sermon et une conférence nous excitant à la pénitence, puis s'en alla3 ». Térèse ne se possède plus ! Elle se retire au jardin dans un ermitage, seule, inondée de larmes. Elle supplie le Seigneur de lui laisser faire quelque chose pour ces pauvres Indiens. Ce fut l'origine de toute sa vie d'action, quinze années d'énergie héroïque et de souffrances.
La part qu'eurent sur la formation de l'intelligence de Térèse les quelque vingt-cinq directeurs spirituels ou confesseurs dont elle se servit est également difficile à déterminer. Il ne faut pas l'exagérer. Tempérament extrêmement personnel, quoi qu'en pense Norrero 4, qui ne fait d'ailleurs appel à un besoin inné de
i. Ibid. — 2. Ibid. — 3. Fondations, I.
4. « Norero, L'Union Mystique chez Sainte Thérèse ; Paris, Fischbacher, 1905. — Il ne faut pourtant pas exagérer dans le sens contraire et soutenir avec M. de Montmorand la thèse excessive que « Ste Térèse
direction chez Térèse que pour prouver une thèse discutable, la Sainte fut souvent elle-même le guide de ses directeurs. Le P. Baltazar Alvarez, de son propre aveu, se voit forcé pour la comprendre de lire une foule de traités sur les voies mystiques. «Ce ne fut pas une petite affaire de me contenter », dit-elle. D'autre part, à l'époque où elle se déclare enfin comprise et satisfaite, c'est-à-dire vers 1560, nous la trouvons déjà pour ainsi dire en possession de tous ses moyens intellectuels.
Ce n'est pas une raison pour sous-évaluer l'influence de ses directeurs antérieurs.
Celle-ci lui fut utile surtout pour acquérir cette lucidité de jugement et cette netteté intellectuelle qui font de cette femme sans culture une des femmes les plus intelligentes de son temps. Elle dut en effet se soumettre à des efforts répétés pour aiguiser sa pensée jusqu'à faire comprendre à ses confesseurs ses états d'oraison. Elle le fait par des relations verbales ou écrites. Ces efforts affinèrent singulièrement ses facultés de perception et d'analyse. D'autre part, chacun de ses directeurs tâchera, consciemment ou inconsciemment, de lui inculquer en quelque sorte les idées et la trempe de l'Ordre auquel il appartient.
L'empreinte de la mentalité franciscaine dans les idées de Térèse n'est plus à découvrir. Parmi les saints préférés dont elle porte la liste dans son bréviaire, figurent saint François et sainte Claire. La majeure partie des livres d'ascétisme et de dévotion dont elle se nourrit de 1530 à 1560 ont pour auteurs des Franciscains. Lorsqu'avec Maria Ocampo dans sa cellule à l'Incarnation elle parle de vivre selon une règle plus
se crut toujours dirigée et se donna en toute occasion l'illusion d'obéir. Mais en réalité cette femme éminemment volontaire n'écoutait qu'ellemême ». Psychologie des Mystiques catholiques orthodoxes, p. 19. Paris, Alcan, 1920.
l'intelligence 157
austère, c'est la règle des Franciscaines déchaussées qu'elle a devant les yeux. C'est une apparition de sainte Claire qui la détermine à commencer sa première fondation. Celui qui l'encouragera le plus dans toute cette affaire, comme aussi celui qui la décidera à fonder sans revenus selon l'ePprit de saint François, c'est le Franciscain Pierre d'Alcantara. Elle séjournera même quelque temps à Notre-Dame de la Piété, monastère des Franciscaines à Valladolid, comme elle s'arrêtera en différentes occasions chez les Franciscaines de Madrid. Elle prend l'esprit de ces couvents et laisse seulement de côté quelques mesures disciplinaires. Bref, Térèse est pétrie d'esprit franciscain et il suffit de lire son superbe chapitre sur la pauvreté dans le Chemin de Perfection pour s'en convaincre.
L'influence de la Compagnie de Jésus ne semble pas avoir été moindre. Le seul fait d'avoir un de ces Pères pour confesseur fit déjà sur la Sainte une impression très forte. Je crois que ce fut des Jésuites qu'elle reçut la direction la plus positive et d'eux qu'elle fut au début le plus véritablement dirigée.
C'est, semble-t-il, sous l'influence de « ces hommes bénis ■ comme elle les appelle, « esos benditos hombres de la Compania de Jésus 1 », qu'elle a conçu la synthèse pratique de sa vie spirituelle. Dans son esprit, peu porté comme nous l'avons vu, au sentimentalisme mais positif et allant à l'action, la conception ignatienne si spécifiquement castillane de la vie spirituelle dut jeter de suite de fortes racines. Ce sont notamment les Pères de la Compagnie qui lui apprennent, chose qu'elle ignorait, qu'oraison et mortification doivent se compléter mutuellement, et les liens qu'il y a, pratiquement pour elle, entre l'asservissement de la chair et la libération de l'entendement 2. Juan de Pradanos insiste
i.Vù, XXIII. — 2. Ibid»
surtout sur le premier de ces points. François de Borgia vient ensuite aiguiller ses efforts sur le second. Dans toute sa direction, Baltazar Alvarez gardera, quoi qu'on en ait écrit, ce double objectif devant les yeux de sa. pénitente. Toutefois, il l'inclina, malgré lui, vers les voies de l'ascétisme pur et brida ainsi son esprit. Sa pénitente en souffrit beaucoup: «Je suis une âme, dit-elle, qu'on ne conduit pas bien par la contrainte x ».
Est-ce sous ce jour que ces Pères lui firent connaître les Exercices de saint Ignace ? car il est fort probable qu'elle les connut.
Térèse ne nous dit pas si elle les goûta. Elle n'en parle pas. On ne fit rien pour les lui rendre aimables. Le P. Baltazar Alvarez forcé par ses supérieurs de s'en tenir strictement, dans sa propre Oraison, aux méditations discursives des Exercices n'osait guère s'en écarter dans sa direction. Et pourtant ces Exercices si nets et si pratiques, œuvre d'un esprit qui avait plus d'un lien de parenté racique et intellectuelle avec celui de Térèse, ne durent pas peu contribuer à développer chez elle cette intelligence positive et agissante, si éloignée des abstractions spéculatives où se perdent souvent d'autres mystiques. Elle reconnut d'ailleurs plus tard que c'était au P. Alvarez qu'elle devait le plus 2. Et en effet, « quoiqu'il ne fut pas des plus profonds en la théologie scolastique, dit de lui le P. Louis du Pont, il répara ce défaut en excellant dans la mystique 3 ». Le P. Gaspar de Salazar vint d'ailleurs couper les lisières dont on entravait depuis des années le P. Baltazar.
Notons ici que le seul livre de Térèse qui ne parle pas de mystique, le Livre des Fondations, a été commencé à la demande du Jésuite Ripalda.
i. Ibid., XXXII. — 2. F^,XXVI.
3. Vie du P. Balthazar Alvarez, trad. de l'espagnol par le P. Louis du Pont. Cité par Joly, Sainte Thérèse, Paris, Lecoffre, 1919.
l'intelligence 159
Un jour, la Mère fut assez aigrement prise à partie par la Compagnie, lors de l'affaire de la vocation du P. Salazar qu'on l'accusait d'attirer insidieusement dans l'ordre du Carmel. Les deux lettres presque méchantes que lui adressa alors le P. Suarez, provincial, eurent l'avantage de nous valoir le petit chef-d'œuvre qu'est la réponse de Térèse et ne diminuèrent d'ailleurs en rien l'estime et même l'affection que celle-ci garda toujours à la Compagnie1.
Les Dominicains l'ont surtout éclairée dans ses doutes spéculatifs. Ils ont été, avec les Franciscains, ses véritables maîtres en théologie mystique.
Assesseurs du Saint-Office, ministres de la Sainte Inquisition, prédicateurs de la Foi et défenseurs attitrés de l'orthodoxie, si Térèse ne poussait point son admiration pour eux jusqu'à baiser comme sainte Catherine de Sienne enfant les traces de leurs pas, ils étaient néanmoins à ses yeux les représentants de la vérité. Les temps étaient incertains ; les Alumbrados surgissaient de toute part ; et par dessus tout la grande hérésie luthérienne planait comme une aigle d'enfer.
Si Térèse dans ses ouvrages mystiques, contrairement à d'autres grands écrivains contemplatifs, particulièrement ceux de l'école des Pays-Bas, ne parle pas des dogmes et ne se livre pas aux spéculations dogmatiques, ce n'est pas, comme le prétend Mrs Cunninghame- Graham 2, parce que son intelligence s'est libérée de « ces enveloppes étroites » mais bien par humilité :
i. Ces sentiments à l'égard de la Compagnie de Jésus, Térèse les exprime à différents endroits de ses œuvres. On sait que dans l'édition des Œuvres complètes de Salamanque (1588) par Louis de Léon, tous ces passages avaient été supprimés. — Voir sur tout ceci le P. Montoya, et M. Mir, op. cit. v. liste bibliogr. — mais aussi le P. Zugasti : Su Teresa y la Cotnpania de Jésus ; ainsi que la critique de ce dernier ouvrage par Cirot, B. Hisp. 1919, p. 311 et sv.
2. Santa Teresa, Her life and times, London, Eveleigh Nash, 1907.
« malgré mon peu d'humilité je ne serai pas si orgueilleuse que d'aller oser parler de cela * ». Cette humilité va très loin chez elle :« j 'éprouve une véritable joie à ne point comprendre ces choses » 2 et « plus elles sont difficiles, plus ma joie est profonde 3 ».
Peut-il y avoir vis à vis des dogmes une soumission intellectuelle plus complète ?
Or, c'est précisément l'humilité dans la foi — et non un vague besoin de direction, symptomatique de l'hystérie, — qui pousse cette femme d'autre part si intelligente à se soumettre à ceux dont le rôle à cette époque était de veiller à la pureté de la doctrine.
Aussi le premier souci des directeurs dominicains les plus remarquables de Térèse, c'est-à-dire le Père Ibafiez et le P. Dominique Banez, est-il l'exactitude dogmatique.
Ils lui demandent des relations écrites et détaillées de ses états. Le premier document écrit que nous possédons de Térèse est une Relation au P. Pierre Ibafiez 4. La première rédaction de la Vie est écrite sur l'ordre du même P. Ibafiez. Le P. Garcia de Toledo, dominicain, lui fait ajouter, vers la fin de 1562, la fondation de son premier couvent réformé, San José d'Avila. Le même Père l'oblige à une refonte de son autobiographie. La Vie sera soumise au Saint-Office par un autre dominicain, théologien illustre, le P. Banez. C'est à lui que Térèse demande si tout ce qui se passe en elle est conforme à la Sainte Écriture. Enfin si c'est le P. Gratien qui ordonna à Térèse la rédaction du Château, il se fit assister du célèbre dominicain de Ségovie, Diego de Yanguas, pour la révision et l'approbation définitive de cet ouvrage.
Orientée aux origines vers l'oraison par le P. Vin-
1. Vie, VIII. — 2. Conceptos, I. — 3. Vie, XXVIII et Relation XXXIII. 4. Relation, I, 1560. — Les Carmélites de Paris après V. de la Tuente ont cru à tort que cette relation était adressée à P. d'Alcantara.
l'intelligence 161
cent Baron, Térèse est soutenue dans ses premières tempêtes par le P. Ibafiez, et définitivement pacifiée par le P. Bafiez l. Lorsqu'eux ont décidé elle est calme ; c'est grâce à eux peut-être que cette belle intelligence, devant supporter le poids de pensées capables d'en faire chavirer de plus éduquées, a constamment gardé l'équilibre et a produit, dans cette sérénité intellectuelle nécessaire à la création, des chefs-d'ceuvres 2.
Je ne vois pas quelle influence auraient eue sur la formation intellectuelle de Térèse les Carmes mitigés. Quant aux Carmes de la Réforme, bien que certains d'entre eux comme le P. Gratien aient eu sur elle une influence morale assez forte pour lui ordonner de composer telle de ses œuvres, leur empreinte intellectuelle est, je crois, négligeable. Elle ne les connut guère qu'à une époque où son intelligence est déjà pleinement formée. Elle fut davantage pour eux la bonne Madré Teresa, et toujours à leur endroit plus influente que réceptive, sans excepter saint Jean de la Croix ni le P. Gratien.
On peut en dire autant des membres du clergé séculier, Gaspar Daza, Julien de Avila et des pieux laïcs comme le Caballero santo, François de Salcedo. De Gaspar Daza elle dit nettement : « si je n'avais point eu d'autre directeur, je n'aurais jamais progressé 3 ».
Tous ont revu de la Sainte beaucoup plus qu'ils n'ont pu lui donner : ils ont été l'objet de sa reconnaissance car, «j'éprouve toujours une grande affection, avoué-telle, pour ceux qui gouvernent mon âme 4 >\
Sous l'action de ces différentes influences combinées :
i. « Ce n'est pas sans émotion que je vis, conduit par le bon Maître des novices de Santo Tomâs, le confessionnal de la petite capilla del Cristo correspondant avec le cloître, où si souvent, à une époque très douloureuse de sa vie, la Sainte était venue s'agenouiller aux pieds du P. Bafiez.
2. Fray F. Martin, Santa Teresa de Jésus y la Orden de Predicadores, Avila, 1909. — 3. Vie, XXIII. — 4. Vie, XXXVII.
Su Térèse. n
instruction première, lectures, relations, sermons, direction, l'intelligence de Térèse se développe, si bien qu'en 1565 à l'époque où elle termine la seconde rédaction de la Vie et surtout en 1567 où commence pour elle la pleine vie d'action, elle semble en possession de tous ses moyens intellectuels.
Il nous reste à voir ce que cette belle intelligence a donné et si, comme certains l'ont prétendu, les hauts phénomènes de la vie mystique ont eu sur elle un contre-coup d'égarement ou de déraison.
Mais avant d'entamer cette matière qui fera l'objet d'un chapitre ultérieur, tâchons d'esquisser en quelques traits la physionomie intellectuelle de notre écrivain.
A tout prendra , l'intelligence de Térèse est une intelligence de femme, avec tous ses défauts, maib aussi avec ses plus rares qualités.
Ceci saute aux yeux dès la première lecture des œuvres. Femme, Térèse l'est d'abord dans la forme, dans cette phrase un peu précipitée qui veut tout dire, où l'idée principale est accompagnée de tant d'incidentes qu'il lui arrive de rester en suspens. Elle l'est aussi dans le ton net, tranchant et volontaire qu'elle adopte parfois, lorsqu'elle se sent contredite en des discussions d'idées.
Nerveuse, d'une imagination extrêmement mobile et l'intelligence très éveillée, je m'imagine qu'avant d'être arrivée à la pleine maîtrise de soi, Térèse devait parler avec volubilité ; sfcs pauvres mots succombent sous la charge qu'elle veut leur faire porter. Mais comme elle disait bien, son bavardage était agréable. Il l'est resté, quoique les lèvres de cette femme charmante se soient à jamais closes. ;
Femme encore, Térèse l'est dans la structure même de ses idées ; c'est moins dans son essence abstraite et
l'intelligence 163
synthétique que sous la juxtaposition des détails concrets qu'elle saisit l'objet de sa pensée. Car elle n'a aucune culture philosophique. Elle est à tout prendre une femme ignorante qu'aucun système ne sollicite dans un sens déterminé. Elle dit ce qu'elle sait, très simplement.
Elle a un grand souci d'exactitude, car son intelligence est positive. Elle cherche la précision et s'en montrera quelquefois scrupuleuse ; sauf, et de nouveau ce trait est bien féminin, en matière de dates. Brouillée avec elles, elle déroute ses biographes par ses chronologies erronées. Pour elle en effet le fait seul importe.
A mesure que son intelligence se dégage de la vie purement émotive, son extrême sensibilité sensorielle est remplacée par un don extraordinaire de lucidité psychique. Cette intelligence de femme est d'une finesse de pénétration étonnante. Elle saisit d'instinct le moindre geste de l'âme humaine. Affiné par la pratique quotidienne des examens de conscience, cet instinct devient bien vite conscient. Unie à son souci d'exactitude, cette pénétration lui fera une pensée si limpide que jamais l'émotion ni l'enthousiasme, même dans ses plus grands élans lyriques, ne parviendront à la voiler d'un halo sentimental. Coupante comme un acier de Tolède, elle restera claire comme le ciel de Castille.
Non moins que son imagination, son intelligence tend à l'objectivation pratique, à l'emploi utile. Sa tendance est essentiellement réaliste. Car l'analyse minutieuse qu'elle fait d'abord d'elle-même, elle la projette ensuite en dehors ; ce qui lui donne une merveilleuse connaissance des hommes et ce tact si subtil des situations qui firent de la Fondatrice une diplomate de première force. En effet, si elle saisit très vite les gestes psychiques, elle ne démêle pas avec moins d'assurance l'écheveau des intentions morales. Elle voit l'homme tel qu'il est, ni meilleur, ni pire, et ne s'attarde jamais à se plaindre ni à se fâcher de ne point le trouver conforme à ses désirs.
Elle ne se fait même pas d'illusions sur elle-même et dit avec malice : « Quand j'étais jeune on m'a dit que j'étais jolie, et je l'ai cru ; plus tard on m'a trouvé de l'intelligence, je l'ai cru encore ; on me dit aujourd'hui que je suis sainte. Cette fois je ne me fais plus d'illusion * ». Le monde lui apparaît tel qu'il est : très triste derrière un masque de pître, « no parece sino una comedia 2 ». Et comme elle est joyeuse, elle se hâte aussi d'en rire de crainte d'être obligée d'en pleurer.
Et ceci est un dernier aspect de son intelligence : Elle est irréductiblement optimiste.
Elle garde toujours au coin des lèvres, « qu'elle avait, dit Ribera,très fines », un petit sourire d'ironie, accentué» parfois mais toujours indulgent, et qui fait partie de sa physionomie. Elle possède la joie, son intelligence n'a rien d'austère ; aussi son style n'aura rien de pédant.
Elle voit précisément dans la mélancolie l'origine de la misère du monde : « Il en est si rempli, dit-elle, que je ne m'étonne pas d'y trouver aujourd'hui tant d'imperfections. C'est une voie par laquelle le démon amène tant de misères que les confesseurs ont cent fois raison de la craindre et d'y prendre garde 3 ».
Cette joie fut la source de sa sérénité intellectuelle et contribua pour sa part à ce sens de la mesure qui la résume toute. Son optimisme fut soumis à de terribles épreuves. Bien souvent l'ouragan vint coucher la flamme de ce flambeau, le réduisit même parfois à un simple point lumineux, comme en cette terrible nuit de Noël 1578, mais la lumière ne s'éteignit jamais.
Elle eut jusqu'àla fin des mots exquis de bon sens et de joie, et garda jusque dans la mort sur le grabat d'Albe le sourire qui plane encore aujourd'hui sur ses écrits.
1. Yepès : Vida virtudes y milagros de la bienav. Virgen T. de J. III, VII. — 2. Lettre du 27 et 28 févr. 1577 à Laurent de Cepeda. — 3. Château, VI, 1.