‹ Sainte Térèse, écrivainChapitre 40 sur 108 · L'ËMOTIVITÉ DE SAINTE TÉRÈSE ET SA VIE D'ACTION · texte numérisé non relu

L'ËMOTIVITÉ DE SAINTE TÉRÈSE ET SA VIE D'ACTION

Un jour, à Burgos, assis dans l'humble parloir du petit Couvent qui avait été la fondation suprême de Térèse, je considérais avec une piété attendrie les émouvantes reliques de la Santa Madré que ses filles y conservent.

Il y avait là une lettre de sa main, un de ces feuillets brunis, jadis écrits dans l'invraisemblable tracas des fondations, couvert d'une écriture calme, forte et masculine. Il y avait là surtout une alpargate, sorte de chaussure grossière, tissée de fibres ligneuses.

Ainsi, cette chaussure vile avait contenu le pied aristocratique de Dorïa Teresa de Ahumada, ce pied si fin, si délicat, qu'après la mort, dit le vieux chroniqueur qui le vit, il était encore transparent comme la nacre.

Une légende raconte qu'il était si petit qu'on ne le vit bien qu'une fois. Un gentilhomme en fit son compliment à Térèse. — « Regardez-le bien, caballero ! répondit-elle, sans rougir, car vous ne le verrez plus ». Et désormais de lourdes alpargates remplacèrent les légers escarpins.

Pauvres petits pieds ! Pendant quinze ans ils battirent toutes les routes d'Espagne ; de jour, de nuit, sur la roche brûlante, dans la pluie glacée et la boue, humbles instruments de l'âme de feu qui les dirigeait.

En ces quinze ans d'action intense, Térèse passa par

tous les chemins : Par les solitudes fleuries et souriantes de la Roda, par les plaines torrides de la Manche où les mules broutaient l'herbe roussie et chaude. Elle descendit vers l'Andalousie, traversa Cordoue-la-blanche et son grand pont et ses mosquées et ses maisons aux patios mauresques lambrissés d'azulejos bleus et jaunes, dans lesquels chantaient des fontaines. Elle marcha dans Séville, Séville la courtisane, assise aux bords du Guadalquivir étincelant, que descendaient avec orgueil les galions armoriés du Roi vers la mer aux fluides horizons. Elle remonta vers les rocs de Castille, passa de pittoresques villages, franchit d'âpres solitudes, grimpa les monts, passa les rivières aux noms de poésie comme le Rio del Mar, remonta vers Miranda aux pesantes murailles de briques rouges et jusque vers Burgos, la patrie du Cid, volontairement inconsciente des poussées de la reconquête et drapée orgueilleusement dans sa fierté muette de vieille capitale.

Je ne puis en cet ouvrage retracer cette incroyable vie d'action. Je ne puis davantage, pour rester fidèle à mon sujet, m'attarder à l'étude de la volonté et de la somme formidable d'énergie que dépensa cette femme dépourvue de tous moyens matériels et sans cesse brûlée de fièvres. Il me faut poursuivre dans leur évolution les facultés qui intéressent directement sa production littéraire : sa sensibilité et son intelligence.

Que devient en cette troisième période de sa vie, surtout à partir de son départ pour Médina en 1567, cette femme d'une sensibilité si délicate ? Va-t-elle, comme beaucoup de nos féministes, s'émanciper des exigences du cœur et réduire au silence une affectivité désormais encombrante ?

Va-t-elle, pareille à quelque conquistador religieux,

l'émotivité de sainte térèse et sa vie d'action 1 67

revêtant une cuirasse d'énergie masculine, déposer la fine et délicate enveloppe de son âme de femme ?

En attendant que nous puissions donner à ces questions une réponse décisive par l'analyse des œuvres, suivons ici l'évolution de sa sensibilité pendant cette période.

« C'est une femme agitée et vagabonde », disait avec indignation Monseigneur Felipe Sega, Nonce du Pape. Et l'on répétait après lui : « C'est une femme inquiète et possédée d'un esprit ambulatif 1 ».

Térèse laissait dire et, se mettant en route, continuait à franchir les sierras et les plaines. Femme d'action, Térèse le fut dans l'ascension de ce calvaire dont les stations s'appellent Médina, Malagon, Valladolid, Tolède, Pastrana, Salamanque, Albe, Ségovie, Béas, Séville, Villanueva, Palencia, Soria et enfin Burgos ; Burgos surtout, où âgée déjà, malade toujours, achevée par les intempéries et les contradictions, elle reçut, comme le dit un de ses biographes, sa couronne d'épines et de roses.

Femme d'action, Térèse le fut dans le gouvernement de tous ces couvents et notamment pendant ces trois années difficiles de priorat à l'Incarnation d'Avila. Elle le fut surtout pendant la période d'arrêt forcé à Tolède, où son cœur saigne longuement. L'effroyable persécution des mitigés se déchaîne. Du Carmel de Tolède elle tient les fils de la résistance. C'est le harcèlement de jour et de nuit ; souvent elle n'en peut plus ; mais, l'intelligence toujours en éveil, elle reste au poste quand même, soutenant les chefs qu'on emprisonne et qu'on affame. Et elle se répète la phrase qu'elle-même avait jadis écrite pour ses filles d'Avila : « Parmi nous il n'est pas de faim qui oblige à capituler ; à mourir, oui, à

i. Julien d'Avila : Déposition juridique au premier procès d'Avila (1595-96). Cité par les Carmélites de Paris : Œuvres compl. t. VI, Append. Docum. 29.

être vaincu, jamais ! « a morir si, mas no a quedar vencidos ! 1 »

On peut critiquer sa méthode et sa surnaturelle insouciance, ses voyages avec trois ducats ou même parfois sans une blanca, alors que par les chaleurs torrides il fallait payer dans les villages jusqu'à deux maravédis pour le plus petit jarro d'eau. Mais son exemple reste et ses résultats. Pour recevoir de telles leçons d'énergie le monde n'eut pas besoin d'attendre la théorie de la volonté de puissance. Avant Nietsche, Térèse a formulé le vouloir-vivre ; mieux encore, elle l'a pratiqué ; surtout elle lui a donné son sens réel en lui assignant son but véritable : « el querer vivir far a servir le », vouloir vivre pour Le servir ! 8

Mais que devient en tout ceci sa finesse émotive ?

« Depuis que Dieu m'a chargée de l'établissement de nos maisons, dit-elle... je suis tellement devenue femme d'affaires que je sais un peu de tout 3 ». Ces moeurs de v gran baratona », de grande remueuse d'affaires, comme lie dit, ne sont pas propices aux finesses d'âme et ne permettent guère de s'attarder aux petits détails de la vie sentimentale. Et vraiment, une foule de textes semblent prouver qu'en cette troisième période cette i croyable femme néglige le cœur, et que la dureté castillane va le bronzer pour mieux l'aider à soutenir le choc brutal des événements et des hommes.

« Par le sang du Christ, je vous en supplie, écrit-elle déjà vers 1565, gardez- vous, mes filles, d'édifier des couvents luxueux ; car je vous le dis avec conviction et je le demanderai à Dieu : le jour où on en fera de semblables, que la maison s'écroule et vous écrase toutes 4 ».

1. Chemin, III. — 2. Château, VII, 3 ; Relation, VI à A. Velasquez, év. d'Osma, 1581. — 3. Lettre du 17 janv, 1570. à son frère Lorenzo de Cepeda. — 4. Chemin, II.

l'émotivité de sainte térèse et sa vie d'action 169

Cei tains climats ne conviennent pas à tous les tempéraments. Mais permettre aux religieuses de changer sans cesse de résidence c'est ruiner la règle. « Mieux vaut que quelques-unes meurent, écrit froidement la Sainte, plutôt que de faire du tort à toutes x ».

Il arrive qu'une religieuse s'attache à un confesseur qui ne lui convient pas. Il faut empêcher à tout prix qu'elle le voie encore, dit Térèse, dût-elle en éprouver une douleur de mort, « anque sientan la muette 2 ».

Pour les hystériques et celles qui ne veulent pas obéir elle est d'une sévérité terrible. « Qu'on jette cette peste au cachot, « echen de si esta pestilencia... no saïga de una carcel »... qu'elle n'en sorte plus3.» Si les paroles ne suffisent pas, qu'on la châtie ; si les petits châtiments sont insuffisants, qu'on applique les grands ; si un mois de carcel ne suffit pas, qu'elle y reste quatre ; et si cela ne suffit pas encore qu'elle s'en aille ; il y a assez d'autres couvents 4 ! »

Pendant son priorat à l'Incarnation, malgré ses efforts pour redresser les mœurs, un jeune homme persistait à visiter une religieuse. La Sainte le menace de lui faire couper la tête par le roi si son ombre passe encore le seuil du Couvent.

« On m'a dit que c'était une femme, disait le Dominicain Hernandez, mais il n'en est pas ainsi ; c'est un homme et des plus hommes que j'aie vus 5».

Elle dit encore : « Ne pensons pas que tout soit fait en pleurant beaucoup ! Allons ! la main à l'œuvre, et travaillons beaucoup ! 6 »

Et ailleurs : « Voilà le but de l'oraison. C'est à cela que sert le mariage spirituel : à faire surgir des œuvres, et toujours des œuvres ! 7 »

« Ce n'est pas le moment de penser à vos péchés ;

i. Lettre à Gratien fin de 1575. — 2. Chemin, IV. — 3. Chemin, VU. — 4. Fundations, VII. — 5. Ribera, Vie de la Mère Térèse Livre III, ch. I. — 6. Château, VI, 6, et Chemin XVI. — 7. Château, VII, 4.

laissez-les là ; cette humilité ne vient pas à point 1 ». — « Je voudrais que vous ayez l'air non de femmes... mais d'hommes courageux,... si virils que vous étonniez les hommes eux-mêmes 2 ».

Et en lisant ces textes, pris entre mille, on songe à quelque capitaine des tercios du roi Philippe plutôt qu'à cette religieuse nerveuse, émotive, qu'était la fille du mélancolique Alonse. La devise du général Hoche, « tes non verba », n'est-elle pas textuellement celle que la Mère Térèse répétait si volontiers : « Obras, que no palabras » ?

Et pourtant, non, Térèse n'a point perdu sa délicate sensibilité.

En 1562, parlant des élans affectueux de sa vingtième année, elle dit : « J'avais alors un grand défaut : sitôt que je m'apercevais qu'une personne éprouvait pour moi de l'inclination et si elle me plaisait, je m'y attachais si fort que ma mémoire y demeurait liée au point de ne plus penser, pour ainsi dire, qu'à elle 3 ».

Or elle ne se corrigea jamais complètement de ce qu'elle appelle si innocemment « una grandisima falta ». Jusqu'au grabat d'Albe, où pour elle l'action finit avec la vie, elle a connu ce besoin de la femme : « aimer et être aimée, amare et amari ».

Cette troisième époque est précisément celle de ses grandes affections et de ses amitiés les plus fidèles. Et certes elles emplirent son cœur « du doux parfum d'aimer ».

La plus grande de toutes fut ce véhément amour pour Gratien « su hijo querido », qui s'exprime si chaudement dans sa correspondance.

Dès sa première rencontre avec le jeune licencié, — il

l; Conceptos, III. — 2. Chemin,VIl. — 3. Vie, XXXVII.

l'émotivité de sainte térèse et sa vie d'action 171

venait à peine de terminer sa théologie à Alcala, — après ce qu'on pourrait appeler le coup de foudre de Béas, c'est sur un ton exclamatif qu'elle en parle : « Julien d'Avila en est fou, écrit-elle, et tous d'ailleurs, esta perdido por el y todos x », et elle n'ose ajouter : et moimême.

Les jours où elle le voit sont : « los mejores de mi vida 2 ».

Un jour Gratien signe une de ses lettres : « Su hijo querido, » votre cher fils. Térèse lit la lettre. Elle est seule dans sa petite cellule tranquille (estando sola). Et voici qu'en lisant cette finale, d'un joli mouvement de sensibilité spontanée (de presto), elle dit à haute voix : « Ah ! comme il a raison ! » C'est elle-même qui l'écrit à Gratien, un peu confuse de l'aimer autant 3.

Elle a pour lui mille craintes : S'il allait tomber d sa mule par ces mauvais chemins ! — s'il allait prendre froid avec cette habitude de mal se vêtir ! — si on allait l'assassiner la nuit le long de ces routes ! — s'il allait s'épuiser en dormant si peu ! — si les mitigés allaient l'empoisonner 4 ». Oh ! pour ceci elle a une peur terrible et ne peut faire assez de recommandations à ses prieures, pour « qu'elles l'empêchent d'aller manger chez ces pères». Ah ! qu'on se garde bien de toucher à ce « sancta sanctorum » (sic) 5. Plût au ciel, ajoute-t-elle à ce moment dramatique de la guerre des mitigés, que toutes les persécutions pleuvent sur moi, pourvu que mon Père soit épargné. Il n'est rien que je ne supporterais, y todo pormi Padre.

« Mi Padre ! » Comme elle aime de lui donner ce titre ; et elle signe : « l'indigne servante et vraie fille de Votre Paternité » ; ne pouvant laisser d'ajouter : « Oui,

I. Lettre du 12 mai 1575 à la prieure de Médina. — 2. Ibid. — 3. Lettre de décembre 1576. — 4. Lettres diverses : V. La Fuente : CXXVII ; LXIX ;CCIX. — 5. Lettre du 24 mai 1 581 à Gratien.

votre vraie fille ! car je le suis bien peu de certains Pères1 ».

Cet amour pour Gratien est si fort qu'il en devient exclusif : « Depuis qu'elle vous a, Lorencia (Térèse ellemême) ne saurait plus trouver le même soulagement auprès des autres confesseurs ; et comme elle ne trouve de consolation qu'auprès de vous, la voici maintenant (que vous êtes parti) sans consolation aucune. Oh ! que Notre-Seigneur mortifie délicatement ! 2 » — Et même un peu jaloux : « Quand vous venez, je ne vous vois presque pas. Votre sœur, lui dit-elle, a moins de droits à votre affection que moi ; elle a son mari et ses enfants à aimer et la pauvre Lorencia n'a rien au monde que ce Père 3 »

Qu'on songe qu'à cette époque la Madré Teresa a soixante-et-un ans et que Gratien n'en a guère plus de trente. « Il est gentil, dit -elle, un visage charmant et un léger embonpoint qui n'est pas pour déplaire ». Elle, est déjà une petite vieille, « vejezuela », qui ne sait comment le jeune moine ne la traite pas de fatigante radoteuse. C'est qu'il la regarde comme sa Mère. Et c'est bien ainsi, malgré le titre qu'elle lui donne, qu'elle entend être traitée par lui : « Je crois que, vu mon âge, je puis me permettre davantage. Ce n'est pas une raison pour que vous alliez naïvement lire mes lettres en public ! Car après moi viendront d'autres prieures plus jeunes qui croiraient pouvoir se permettre les mêmes familiarités4». A cette condition elle se livre tout à lui : « Vous me demandez de vous ouvrir la grille. Vous me faites rire ! Ah ! que vous me connaissez peu ! Mais je voudrais même vous ouvrir mes entrailles 5 ».

Son affection pour sa chère Marie de Saint- Joseph,

i. Lettre du 2 mars 1578 au même. Allusion aux Mitigés qui la persécutent. — 2. Lettre du 27 sept. 1575 au même. — 3. Lettre du 20 sept. 1576 au même. — 4. Lettre à Gratien, date incertaine (1576 ?). — 5. Lettre du 20 sept. 1576.

l'émotivité de sainte térèse et sa vie d'action 173

la grande prieure de Séville, n'est pas moins vive ni moins éloquente. Et d'ailleurs sa tendresse se répand large, abondante, souriante sur toutes celles et tous ceux qui lui donnaient le titre de Mère.

Nous l'avons entendue tout à l'heure énoncer des principes terribles. Comme la pratique chez elle sait adoucir la théorie ! « Il est bon et même parfois nécessaire, écrit-elle, de laisser paraître quelque tendresse et même d'en éprouver et de sentir un peu les souffrances et les infirmités des sœurs * » .

C'est le secret de l'amour dont ces pauvres filles, malgré sa fermeté à défendre une règle des plus austères, entouraient la bonne Madré. Aussi lorsqu'à chacune de ses fondations elle doit enfin laisser à elles-mêmes les filles qu'elle y a amenées et s'en aller fonder ailleurs quelque nouveau « petit colombier de Dieu », la compassion la déchire : « Ces pauvres petites colombes, dit -elle, elles sont détachées de tout sauf de m'aimer. Et moi je les aime tant que ce n'est pas là ma croix la moins lourde. Surtout, ajoute-t-elle, quand je croyais ne plus les revoir, et que je voyais leurs larmes... Je tâchais de me retenir et je les grondais, mais cela ne servait guère 2... »

Et le chroniqueur nous la décrit assise au chevet de ses filles agonisantes, « leur caressant gentiment le visage » et les encourageant de mots tendres.

Non, cette âme sensible et délicate n'a rien d'un conquistador religieux ! Comme autrefois la crainte l'étouffé et la replie sur elle-même. Ce n'est pas elle qui en a tant souffert, qui mènera les âmes « por via de temor ».

Pas plus que son cœur, sa vivante imagination ne s'est trouvée émoussée par l'action.

Il est étonnant de constater combien, au milieu de cette vie encombrée de préoccupations de toute sorte,

i. Chemin, VII. — 2. Fondations, XX VII.

cette femme a gardé sa fraîcheur d'âme, son impressionnabilité naïve, et une émotivité enfantine pour tout ce qui renferme une goutte de poésie.

Plus que jamais un beau paysage la transporte. Elle y attache même tant d'importance qu'elle prendra tou- * jours de préférence, pour y faire une fondation, l'immeuble qui jouit d'une belle vue.

Ce n'est pas elle qui professera jamais une doctrine comme celle de la Mère Agnès à Port-Royal : « Tout le plaisir qu'on prend aux choses visibles diminue autant la vie de grâce . »

D'Albe et de Tolède, elle vante dans ses lettres, le charme du site qu'elle voit de sa cellule. «J'ai un ermitage d'où l'on voit la rivière, et aussi de la cellule où je dors ; je puis de mon lit jouir du passage ; cela me cause un vif plaisir » l.

Des fenêtres du premier monastère de Séville on pouvait voir, vergues hautes et toutes voiles dehors, les caravelles descendre le Guadalquivir vers la mer qu'on devinait lointaine. La pauvre prieure, sa chère Marie de Saint- Joseph, s'attire une philippique retentissante parce qu'elle veut changer d'habitation.

« Croyez-vous que c'est peu de posséder une maison d'où l'on voit toutes ces belles choses ? Celles d'ici (elle songe aux pauvres filles de Malagon qui vivaient, dit-elle, « comme de petits lézards dans leur trou ») vous jalousent 2 ».

Elle garde jusqu'aux dernières années son amour de l'eau. « Oh ! comme je vous envie, écrit-elle, à Gratien, d'avoir un monastère situé le long de la rivière 3 ». Dans sa fondation de Soria, l'avant-dernière, un des plus grands agréments du voyage a été de longer tout le temps la rivière, coulant, riant, clapotant, bavar-

I. Lettre à la Prieure de Salamanque, écrite d'Albe, vers 1574. — 2. Lettre de 1580 à Marie de Saint-Joseph. — 3. Lettre du 27 juin 1581 à Gratien.

l'émotivité de sainte térèse et sa vie d'action 175

dant, se cachant derrière une croupe de montagne, puis scintillant plus loin en flaque de soleil ou étincelant comme une coulée d'acier blanc sous les rayons de la lune. « Vraiment, dit la Sainte, elle fut pour moi une véritable compagne de route : « queme hacia harta compania1 ».

Un jour sur la route de Séville, près d'Ecija, la petite caravane s'arrêta en un délicieux bosquet, jardin de la plaine andalouse, plein de verdure fraîche, d'oiseaux et de parfums délicieux. Or, dit la Mère Marie de Saint- Joseph, nous ne pouvions qu'avec peine en arracher notre Mère, car au milieu des fleurs et du gazouillement elle se perdait toute en louanges à Dieu2.

Elle a pour les enfants un amour peu ordinaire. La bonne Madré Teresa en a bercés bien souvent dans ses bras, comme le rapporte d'elle-même, dans le procès, de béatification, Casilde de Padilla. — Sa petite nièce Térèse, la charmante Teresita, n'a qu'un défaut : cette pointe de fierté castillane et de hauteur qui donne à ses lèvres un pli de froideur et à son âme une légère teinte de mélancolie. On la trouvait un peu pincée, mais sa Tante en était folle. « Soyez tranquille, écrit-elle, la faute n'en est qu'à sa bouche, et je m'occupe à lui redresser les lèvres, car elle n'est pas pincée dans ses paroles 3 ».

Sitôt qu'elle voit quelque belle enfant elle prie Dieu d'en faire une de ses filles. La petite Madeleine, dont elle parle à son frère Laurent dans une lettre, est encore au pensionnat. Il y a bien longtemps que Térèse ne l'a vue. De suite elle est frappée par « sa bonne mine ». « Es harto bonita, elle est charmante. Je voudrais beaucoup que Dieu me la donne comme religieuse 4 ». — Même réflexion pour la petite sœur du Père Gratien : « Elle m'a paru bien gentille, dit-elle. Comme je lui donnerais volontiers l'habit avec mon petit ange, votre autre

i. Lettre du 9 sept. 1581 auchan. Reinoso. — 2. Libro de las Recréa eûmes. — 3. Lettre de janvier 1577 à Marie de Saint- Joseph. — 4. Lettre du 17 janv. 1570 à Laurent de Cepeda.

sœur, qui est tout ce qu'on peut imaginer de plus ravissant. Et comme votre petite Isabelle devient jolie et gracieuse avec ce léger embonpoint qui lui va si bien * ».

Si, lorsque la règle le veut, elle est d'une fermeté toute castillane, elle sait être en récréation d'une adorable simplicité.

La prieure de Séville lui envoie, pour elle et ses sœurs, quelques noix de cocos. Et la voilà qui exulte. Elle s'extasie devant la sienne. Elle invitera demain le Père Gratien à la briser 2.

Elle n'oublie pas de parler des jolies images qu'elle a reçues et insinue que le Père Gratien et le Père Antoine, les deux colonnes de l'Ordre, se disputent pour la plus belle 3. S'ils ne s'étaient jamais disputés que pour des images !...

En 158 1 elle s'interrompt dans une lettre fort sérieuse à Gratien sur les affaires de l'Ordre pour lui demander son gâteau de Pâques 4. « Je vois bien, dit-elle, que chez moi la reconnaissance ne tient pas à la sainteté. Cela doit être dans ma nature ; car quand on ne me ferait cadeau que d'une sardine, on obtiendrait tout 5 ! (me subornaran) ».

Elle est vraiment de la famille de son cher saint François d'Assise et de ses naïfs compagnons. Et cette femme qui discutait avec les Visiteurs de l'Ordre, plaidait la cause de la Réforme devant le Général, tenait tête au Nonce, écrivait au Roi, et que Philippe II désirait voir, chantait en récréation des choses que nous jugerions aujourd'hui ridicules. Elle composait des poésies : « Que seso de fundadora ! dit-elle, en voilà une cervelle de Mère fondatrice ! » ; elle les chantait, dansait

1. Lettre du 20 sept. 1576 à Gratien. — 2. Lettre de juillet 1577, à Marie de Saint- Joseph. — 3. Le tre d3 juillet 1577, à Marie e Saint- Joseph. — 4. Lettre du 24 mars 1581. — 5. Fragment d'une lettre de

l'émotivité de sainte térèse et sa vie d'action 1 77

en s'accompagnant du tambourin et des castagnettes et aimait à rire comme une petite folle ; « tout cela, disait-elle aux grincheuses qui s'en scandalisaient, tout cela est nécessaire pour rendre la vie supportable ».

Hélas, oui, supportable ! car si cette femme qui aima tant, aima d'être aimée à son tour, elle dut tout au long de sa vie éprouver l'amertume des infidélités successives, comme un calice amer que l'on boit jusqu'au fond.

« Il nous est tout naturel, écrit-elle déjà vers 1565, de vouloir qu'on nous aime quand nous aimons ; mais hélas ! lorsqu'on nous a payés en cette monnaie, nous découvrons qu'on ne nous a donné que des pailles que le vent emporte ; car enfin que nous reste-t-il de cet amour ? Le naturel de l'homme est de se lasser bientôt1 ».

Cette parole est peut-être l'écho psychique, le prolongement souterrain de cet état étrange qu'elle avait traversé cinq ans auparavant, lorsque la vie lui était apparue « comme une comédie sans consistance », et les hommes « des fantômes » dont les gestes dans le temps ne laissent pas plus de traces qu'un vol d'oiseau dans le ciel.

Mais, cette fois, le détachement des affections humaines s'est accru de l'expérience de toutes les affections mortes, qui jalonnent la route de celle dont on a si souvent piétiné le cœur.

Or ce détachement ne va-t-il pas, avec plus d'intensité qu'en 1560, engendrer l'indifférence totale à l'égard de toute affection sensible ? ne va-t-il pas provoquer l'irrémédiable fuite de ce cœur vers les amours suprasensibles du monde mystique ? « Cette vision, écrit la Sainte vers ce temps, me fut très profitable pour ne plus me confier à personne, car il n'y arien de stable que Dieu 2... »

Page 1