‹ Sainte Térèse, écrivainChapitre 41 sur 108 · Chemin, VI. — 2. Vie, XXXIX · texte numérisé non relu

Chemin, VI. — 2. Vie, XXXIX

S1* Térèse. 12

Non ! Térèse restera humaine, très humaine jusqu'au bout, malgré les épreuves matérielles, malgré les appels mystiques : De ci de là, une de ses communautés se relâche ; à Séville éclate un complot contre sa bienaimée Marie de Saint- Joseph ; c'est Avila, la fondation mère, qui demande un relâchement des Constitutions ; ce sont les tracassantes minuties de l'archevêque de Burgos ; c'est l'allure indépendante que prend Anne de Jésus à Grenade ; c'est Gratien autour duquel s'amasse la défiance dans la Réforme ; c'est la communauté de Salamanque sans gîte ; c'est l'incertitude de l'avenir pour un grand nombre d'autres.

D'autre part, plus elle avance en âge, plus la solitude met sur son âme ses doigts de silence. Solitude du génie, car elle est seule, moins à cause de l'ingratitude des siens que parce qu'elle atteint des cimes où ils ne peuvent la suivre...

Or, chose curieuse, Térèse qui ne cesse d'avoir soif de solitude ne cesse de s'en plaindre dès qu'elle sent l'isolement. Son âme se détache graduellement de l'humain et néanmoins elle reste si humaine que le besoin d'affection lui arrache sans cesse des paroles comme celles qu'elle écrit en 1571, à Louise de la Cerda : « Je vous l'assure, un peu de consolation m'est parfois nécessaire ! » Et en 1572, du même couvent de l'Incarnation, où elle était prieure : « Oh ! comme je vous regrette et comme je me trouve seule ici ! » Et enfin à son amie Marie de Saint- Joseph, en novembre 1581, tandis qu'elle n'a plus même un an à vivre : « Comme il nous est naturel de vouloir être payées de notre amour ! cela ne doit pas être mal puisque Notre-Seigneur veut l'être aussi ».

Mais de plus en plus les amitiés humaines lui feront défaut. Écoutez le son de mélancolie que rend cette simple phrase d'une lettre à Gratien : « Ici à Avila, la nature est soumise à une dure épreuve ; je n'y ai plus ni frère, ni amis ; quant à ceux qui m'y restent ! c'est

l'émotivité de sainte térèse et sa vie d'action 1 79

encore là ce qu'il y a de plus dur... » (14 juillet 158 1) ; et enfin : « Je me trouve bien isolée ici à Avila, sans personne pour donner à mon âme un peu de consolation ; plus je vieillis, moins je trouve de raison d'en avoir en cette vie ». (9 septembre 1581).

Nous constatons donc simultanément chez Térèse, une soif d'affection cordial* , de poésie intime, qui l'incline vers le recueillement et le silence, et un désir véhément de réaliser de grandes entreprises, qui la pousse à affronter des difficultés capables de rebuter les plus audacieux. D'une part, une incroyable ardeur qui ignore le découragement et veut lutter « jusqu'à mourir dans l'action » ; d'autre part, une sensibilité aiguë et une telle soif de quitter la vie qui lui pèse qu'elle « meurt de ne pouvoir mourir ».

Humainement, le « muero porque no muero » devrait engendrer le dégoût de l'action ; et c'est presqu'une règle, non seulement chez les philosophes qui, comme Schopenhauer, se claquemurent dans un scepticisme amer et subissent « l'attrait du néant », mais même chez les grandes âmes qui à la conviction du vide des choses terrestres ajoutent la certitude du rassasiement en Dieu. « Dieu, s'écrie Pascal, non des philosophes et des savants ! Certitude, Certitude, Joie, Paix... oubli du monde et de tout hormis Dieu * ». Muero porque no muero ! Térèse qui depuis des années a éprouvé que « tout n'est rien » prononce en 1571 à Salamanque cette parole culminante : Or, elle se trouve être vers ce même temps la plus étonnante femme d'action de son époque.

Comment concilier ces deux tendances en apparence contradictoires et comment expliquer que si chez Térèse

1. Pensées de Bl. Pascal, précédées de documents sur sa vie et suivies de ses principaux opuscules, édit. Didiot, Desclée, De Brouwer 1896, p. 321.

la vie émotive n'a pas tué l'action, celle-ci à son tour n'émoussa point la sensibilité ?

Il y a ici un problème dont je ne trouve la solution adéquate ni dans les biographies qui font de la Réformatrice une illusionnée de génie en proie à une chimère sublime qui la dévore force à force ; ni moins encore dans les études pathologiques qui résolvent avec désinvolture les contradictions apparentes ou réelles du tempérament moral par des affirmations plus ou moins prouvées de déséquilibre organique. D'autre part, les explications balbutiées par des psychologues plus spiritualistes comme Ribot, Delacroix, Norrero, sembleront un jour bien puériles .

D'abord Sainte Térèse n'a jamais cherché l'action pour elle-même. La doctrine de l'Action, c'est-à-dire de l'action pour l'action, est une des créations éphémères du XXe siècle. Nous nous abîmons aujourd'hui pour cette idole comme nos pères du XIXe siècle s'immolaient pour la Science, comme nos ancêtres du XVIIIe se prosternaient devant la Raison. Chaque siècle a ainsi ses prétextes pour fuir son âme et son hochet qui le distrait des grandes réalités.

Sainte Térèse ne pouvait aimer l'action ainsi comprise.

D'abord parce que l'Action l'arrachait à son idéal de recueillement . Malgré le caractère de son imagination qui veut réaliser, malgré la tendance de son intelligence plus pratique que spéculative, nous voyons Térèse résister, se débattre contre l'action extérieure et soupirer sans cesse vers un peu de repos.

« Oh ! quel tourment, écrit-elle en 1562 au moment de la fondation de son premier monastère, quel tourment pour une âme arrivée à ce degré d'union de devoir recommencer à traiter avec les hommes et d'être condamnée à voir passer sous ses yeux « cette mauvaise farce de la vie, esta farsa de esta vida tan mal concertada1».

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