Vie, XXI
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Et en effet, chacune de ses grâces creuse en son âme de nouveaux gouffres de désir spirituel ; chacune d'elles l'assoiffé davantage d'absolu ; or chaque nouvelle relation avec l'homme lui met davantage sous les yeux que les plus belles réalités d'ici-bas ne sont que de pauvres gouttelettes inaptes à apaiser cette soif torride ; car tout passe (todo pasa) ; tout s'achève (todo se acaba) ; tout n'est rien (y es todo nada), et la vie n'est qu'une comédie triste.
Oh ! cesser définitivement d'y jouer un rôle, abdiquer pour toujours, et mourir !... Mourir, pour n'être pas ainsi perpétuellement en proie à cette horrible soif de l'âme, devient alors un besoin si tenaillant que Térèse meurt de ne pouvoir l'assouvir. Cette soif inextinguible, cette vie où, comme dit Ruysbrouck, il faut toujours « porter les bras levés du désir vers la plénitude adorée », devient si insoutenable qu'elle aboutit à ce cri, le plus passionné, le plus génial qu'ait jamais poussé l'homme pour exprimer sa faim infinie de repos et de stabilité : Ah ! je meurs de ne pouvoir mourir !
D'ailleurs Térèse portait en elle les plus grands ennemis de l'Action : un organisme ruiné qui, en rançon de chaque effort, exige de longues dépressions nerveuses ; une conscience très nette de ses limites physiques qu'elle sait étroites ; enfin un appel incessant partant du plus intime de l'âme aux calmes jouissances de la contemplation mystique. L'esprit, la chair, le cœur, ces grands ennemis intérieurs de nos rêves, à cause desquels nous ne réalisons hélas ! qu'une portion toujours faible des grands projets que nous avons conçus.
Car ce ne fut point un goût inné de l'action, comme on dirait aujourd'hui, qui la poussa à fonder son premier monastère .
Ce fut au contraire un irrésistible désir de solitude et de silence, un silence où elle comptait s'enterrer pour jamais, qui l'induisit à quitter le trop bruyant,
le trop mondain, le trop agréable couvent de l'Incarnation pour le très humble, le très pauvre, le très silencieux petit monastère de San José. C'est pour ce grand désir qu'elle se lance stoïquement dans cette tempête : « en esta baraunda de cosas * » .
Ah ! l'Action, comme telle, lui demanda dès le début des compensations si fortes que, délicate et impressionnable comme elle l'était , elles eussent suffi à l'en dégoûter à j amais .
Lorsque saint François, pauvre et nu sous la bure et la corde, ayant laissé là tous ses biens, et son père, et sa réputation, et la petite ville d'Assise se trouva enfin avec ses premiers disciples désœuvrés, par un jour de pluie froide et triste, les pieds dans la boue, sous le toit percé de cette pauvre grange de la Portioncule qui devait être leur premier monastère, la réalité lui apparut soudain si grise, si lugubre en comparaison de son rêve, qu'une hésitation terrible le prit, et une insondable désolation en voyant tout cela que, dans la fièvre de la résistance, il avait un moment oublié.
Bien qu'ayant un sens plus aigu de la réalité, Térèse connut cette angoisse de l'esprit pétri de prudence humaine. Il en fut ainsi après Avila, après Médina et peut-être en bien d'autres circonstances du début. Tendu par sa volonté de femme qui se raidit devant l'opposition et s'exalte, son esprit n'a d'yeux d'abord que pour la résistance. Mais lorsque tous les obstacles sont abattus, toutes les oppositions vaincues, toutes les fatigues endurées, toutes les calomnies, les inimitiés, les mesquineries, les humiliations subies, lorsqu'elle a enfin réalisé ce qu'elle s'imaginait, comme le soir tombe, une terrible tentation de tristesse et de doute s'abat sur son âme ; et c'est une rafale dispersant toute la frondaison de ses rêves et la crucifiant à la nudité plénière du sacrifice 2.
i. Vie, XXXVI : « lo deseaba por apartarme mas de todo y llevar mi Ilamamiento con mâs perfecion y encerramiento ». — 2. Vie, XXXVI: « Estaba con una congoja como quien esta en agonia de muerte ».
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Non, l'Action l'aurait vite dégoûtée de l'action.
Les appels au repos se font d'ailleurs, dans ses œuvres, plus pathétiques et plus pressants à mesure qu'elle avance vers le terme : « Oh ! qu'on me laisse reposer l » ; — « c'est une chose que je n'ai cessé de désirer : finir ma vie en paix 2 ».
Saint Augustin, au milieu des soucis que lui causait le gouvernement de son diocèse d'Hippone, avait aussi rêvé d'un monastère paisible où, sous un ciel limpide près d'un cloître blanc ombragé de palmiers, il eût pu s'occuper d'approfondir les Écritures et s'adonner à la contemplation.
Pas plus qu'Augustin, Térèse ne put réaliser pleinement son rêve. La vie d'action la tint jusqu'au bout et, pour se reposer enfin définitivement, elle dut attendre la triste soirée d'automne où, rompue, usée, cassée de fatigues et de privations, ayant donné tout son cœur et souffert toutes les ingratitudes, elle se coucha enfin à Albe, pour ne plus se relever.
Mais si, toute dardée vers la vie intérieure, l'ardente sensibilité de Térèse devait l'éloigner de l'action, comment en l'action même cette femme a-t-elle pu se montrer si grande qu'aux yeux de certains de ses biographes modernes c'est la note de son caractère par laquelle elle s'impose le plus à notre admiration ?
Je n'y vois qu'une réponse : c'est que l'action procédait chez elle de sa vie intérieure, dominant sa sensibilité même, éduquée, ennoblie, élargie par une grande idée.
Car si dans le domaine purement émotionnel le goût des émotions délicates contredit la combattivité véhémente de l'action, dans le domaine rationnel et plus particulièrement dans le domaine spirituel ces deux tendances se coordonnent parfaitement.
i. Lettre du 21 octobre 1576 à Gratien. — 2. Fondations, XXVII.
Or en cette troisième période, l'émotivité de Térèse, tout en restant entière, se laisse de plus en plus subjuguer par la raison 1. Cette troisième période est caractérisée par la tendance à la stabilité. J'entends par là, la stabilisation graduelle des facultés dans un équilibre hiérarchique, tendant à réduire l'imagination, dans ce qu'elle a d'exubérant, au profit de l'intelligence, et à soumettre l'émotivité, dans ce qu'elle a d'impulsif, à la volonté.
Chez Térèse cet équilibre s'élabore lentement, en même temps que s'amorce une convergence des facultés supérieures vers l'objet spirituel, qui provoquera, comme nous le verrons plus tard, l'unification des puissances.
Or sous quelle influence cette stabilisation qui fait trouver à Térèse la véritable assiette de son âme, s'effectue-t-elle ? Sous l'influence d'une force ou mieux d'une idée-force. Oui, nommons-la franchement une idée, malgré les biographes qui, trop pénétrés de certaines études psycho-physiologiques du cas térésien, se refusent à reconnaître à son action des origines intellectuelles.
La compassion, innée chez Térèse, est au début purement sentimentale. Mais à mesure que son intelligence se développe, ce sentiment d'abord obscur s'éclaire,
i. M. Maxime de Montmorand {Psychol. des Mystiques cathol. orthodoxes, p. 26) explique cette apparente contradiction d'une tout autre manière. Relevant la dureté de certaines paroles des mystiques, voici la raison qu'il en donne: «Qu'est-ce à dire et comment s'expliquer cette apparente dureté de cœur s'opposant à la tendresse de cœur dont il a été parlé, sinon par ce fait que, refrénant leurs tendances naturelles, les mystiques se sont imposé de n'aimer leur prochain qu'in abstracto sans acception de personnes et. seulement en Dieu et pour Dieu ». — Mais sentant de suite lui-même que cette explication boite il ajoute en note : « Parfois cependant cet amour abstrait reste, dans leur âme — et l'amalgame est exquis — imprégné de tendresse humaine... »
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devient plus conscient, plus raisonné, partant plus volontaire. Il élargit en même temps toute l'âme.
Rappelons-nous sa conversion par laquelle débute cette troisième période. Sous un récit très émotif, nous entrevoyons déjà les différents motifs de raison qui l'ont poussée à changer de vie. Depuis, surtout après 1562, date de son entrée à San José d'Avila, Térèse ne fait que pénétrer davantage ces raisons de mieux vivre. Et c'est sur elles que s'édifiera peu à peu sa vie spirituelle.
Elle veut vivre, et, comme le Parsifal de l'épopée, elle découvre enfin l'unique sens de la vie : Servir. « Querer vivir, para servirle. » Servir le Christ, auquel elle s'est vouée en femme, en espagnole, en chrétienne, en mystique, c'est-à-dire entièrement, définitivement, irréductiblement.
Or, ce Christ souffre !
Plus que le douloureux Crucifié de Charles-Quint, plus que le Christ à la colonne de l'oratoire d'Avila, plus que le Santo Cristo de Burgos, le Jésus dont Térèse porte en son cœui l'image est un Jésus souffrant et déchiré. Et cette image n'est pas une image morte.
Comme s'il passait vivant par les routes d'Europe, elle le voit flagellé par les huguenots de France, bassement insulté par les luthériens d'Allemagne, profané par les juifs et les renégats d'Andalousie ; elle entend qu'on tue les prêtres, qu'on pille et incendie les églises, qu'on foule dans la boue l'hostie sainte ; qu'aux Indes occidentales où ses frères guerroyent des millions d'âmes meurent sans baptême.
Tous ces événements ont dans son âme une répercussion funèbre : « Le monde est en flammes, s'écrie-telle, et de nouveau, accablant le Christ d'accusations, on le condamne 1 ».
1. Chemin, I. Voir aussi Vie, XII : « En pensar y escudrinar lo que el Seûor pasô por nosotros muevenos a compasiôn y es sabrosa esta pena y las lagrimas que procéder! de aqui. »
Et le Christ saigne et pleure dans la solitude, tel qu'elle le vit dans l'oratoire.
Alors la compassion qui n'était d'abord qu'un sentiment très fort envahit toute sa conscience. L'esprit en demeure frappé et une idée dominatrice s'installe dans sa vie : Térèse a compassion du Christ qui est seul à souffrir 1.
Le Christ est seul à souffrir ! De cette idée qui l'accable2 naît toute sa vie active. Irrésistiblement, malgré ses goûts, malgré sa soif de paix, malgré les résistances de la nature, elle se sent poussée vers l'action consolatrice et compensatrice.
Le Christ est seul à souffrir ! Et elle veut qu'on souffre avec lui : c'est la face ascétique de sa compassion.
Mais elle veut encore qu'on cesse de le faire souffrir et que les âmes lui reviennent ; c'est la face apostolique de sa compassion.
Pour consoler par des souffrances humaines ce Christ tout couvert de plaies rouges, pour faire œuvre de compassion envers ce Christ en agonie que chaque soir, depuis bientôt trente ans, dit-elle, elle se représente avant de s'endormir, ce que cette femme sensible a enduré dans sa chair est inouï.
Elle ne s'étend guère sur ses austérités. Assez entreprenante pour aller chercher le martyre par delà la Sierra chez les Maures, elle ne nous dit pas, mais nous pouvons le supposer, que, fillette, elle meurtrissait ses petites épaules fragiles à coups de discipline, comme dans le Flos Sanctorum, qu'elle supportait stoïquement
i. Vie, IX : « Y hallabame mijôr de las partes adonde le via mâs solo ».
2. Chemin, I. « Diôme gran fatiga; y como si pudiera yo algo o fuera algo lloraba con el Senor y le suplicaba remediase tanto mal. ». C'est le « supplice de la compassion » dont parle si éloquemment Ste Angèle de Foligno.
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le froid, qu'elle dormait sur le sol nu ; et cette paralysie étrange dont elle parle dans sa seconde maladie ne fut peut-être qu'une terrible crise de rhumatismes.
Bien qu'elle sortît brisée de ces excès et qu'elle eût pris une conscience très nette de ses limites physiques, après sa conversion de 1555 elle reprend courageusement, quoiqu'avec plus de jugement, ses austérités. Sa santé et ses directeurs viennent rapidement lui interdire les macérations surérogatoires . Mais à côté de celles que lui imposait la règle, que de fatigues endurées, fièvres, maux d'estomac, vomissements quotidiens, maux de tête intolérables, nuits d'insomnie! Ses voyages sont un long martyre ; elle veille la nuit le Saint-Sacrement par crainte des luthériens ; elle travaille à sa corpondance jusqu'à trois heures du matin ; on la jette au ruisseau ; une femme la bat à coups de « chapines » sur la tête ; elle se casse le bras ; le soleil la brûle ; la nuit elle tremble de fièvre et l'on n'a plus de quoi la couvrir ; les épisodes de l'auberge d'Albino, de la fondation de Burgos ne donnent qu'une faible idée de ce qu'elle y endure ; enfin la dernière étape fut terrible, l'étape de Penaranda où, n'ayant pas mangé depuis deux jours, nourrie enfin de quelques figues qui lui brûlent l'estomac, — tout ce qu'on a pu trouver dans le petit village1 — elle sent pour ainsi dire les battements de son cceui épuisé s'affaiblir d'heure en heure dans sa poitrine.
Ajoutez à cela les incessantes persécutions des mitigés, et, plus grandes que toutes, ses épreuves mystiques.
Or, aucune de ces souffrances, la Sainte ne se contente de les recevoir ; elle les accepte joyeusement, elle en jouit, elle les offre ; si elle consent à vivre c'est uniquement pour prolonger l'offrande : « ou souffrir ou mourir », trouvant que la vie n'a de saveur qu'assaisonnée par la douleur.
1. On dit encore aujourd'hui : « Los de Penaranda han matado a la Santa, les gens de Penaranda ont tué la Sainte. »
Et si parfois la nature tendue à l'excès laisse échapper une plainte très humaine, celle-ci est vite refoulée l.
Elle en vient même à trouver que la souffrance lui fait un bien physique : « Les souffrances pour moi sont santé et médecine 2 ».
L'ascète bouddhique se mortifie pour tuer en lui le désir ; il abdique Faction pour échapper aux perpétuelles métamorphoses et arriver ainsi au terme désiré du nirvanah. L'ascétisme de Térèse n'est pas un exercice à vide. C'est un ascétisme de compassion. Térèse se crucifie parce qu'elle aime. C'est pour cela qu'enfin elle aime d'être crucifiée.
Elle veut que son Jésus soit consolé. Elle choisit pour y arriver le chemin le plus direct. Elle ne s'inquiète guère de savoir si c'est aussi celui qui meurtrit le plus. Or, une fois qu'en amour on s'est vaillamment déterminé à souffrir, il devient impossible de s'arrêter d'aimer. Parce qu'on commence seulement à aimer d'un amour de volonté ce pour quoi on a souffert.
Térèse le sait et c'est pourquoi elle semble parfois dure en ses exhortations. L'exercice de la compassion veut des âmes intrépides : « Aimas animosas ». Or, Térèse veut susciter chez ses filles cette royale intrépidité d'âme, « aimas reaies ».
Un tel amour n'est plus un amour de pure sensibilité ; il ne saurait même être comparé à une passion d'amante, ni à l'instinct maternel ; les grandes épreuves ravagent parfois ces sentiments ; mais de leurs débris s'élève dans les âmes fortes un sentiment d'ordre plus élevé, un amour conscient qui s'enracine aux sources mêmes de la volonté. Et plus un tel cœur intrépide saigne, plus il est piétiné, plus en lui croît l'énergie
i. « Yo le digo, mi Padre, que en fin la carne es enferma y que asi se ha entristecido mas de lo que yo quisiera. » Lettre du 24 mai 1581 à Gratien. — 2. « Trabajos son para mi sa^d y medecina». Lettre du 8 août 1578 à sa sœur Jeanne.