‹ Sainte Térèse, écrivainChapitre 43 sur 108 · L'ÉMOTIVITÉ DE SAINTE TÉRÈSE ET SA VIE D'ACTION · texte numérisé non relu

L'ÉMOTIVITÉ DE SAINTE TÉRÈSE ET SA VIE D'ACTION

d'aimer. Et c'est ainsi que l'amour -volonté a deux faces chez les ascètes chrétiens : l'une par laquelle ils sont terribles d'énergie vis-à-vis d'eux-mêmes, l'autre par laquelle ils sont ardents d'amour pour autrui. Ces tendances sont une même volonté. On ne peut cesser d'aimer parce qu'on ne cesse de souffrir ; et on ne voudrait cesser de souffrir parce qu'on ne cesse d'aimer, et l'une action appelle irrésistiblement l'autre. C'est ce divin cercle qui, lorsqu'il a Dieu pour objet, s'appelle en langage catholique, la sainteté.

Comme on le voit cette sainteté est essentiellement active. Mais il y entre une bonne part de sensibilité. Les saints véritables ne seront jamais des indifférents.

Et voilà pourquoi Térèse veut mourir ou souffrir, « morir o padecer », c'est-à-dire souffrir pour aimer davantage, ou mourir pour aimer définitivement ; mais en tout cas, aimer le plus possible ; car il n'y a pour nous ici-bas que deux moyens d'aimer davantage : ou souffrir, et souffrir encore, — et ce moyen est le nôtre — ou mourir — et c'est le moyen de Dieu, qui nous ôte de cette vie pour l'aimer à jamais. De préférence donc, mourir ! car, d'abord, c'est le moyen divin ; ensuite c'est le moyen définitif. Térèse veut donc d'abord la mort, et seulement à son défaut, la souffrance.

Mais la souffrance a ses mérites, et les mérites sont personnels. Eh bien ! les revenus surnaturels de ce capital durement amassé, Térèse, par une réversibilité mystérieuse, veut encore s'en dépouiller au profit de son Jésus.

Car sa compassion a une seconde face : la face apostolique .

Si le Christ souffre il faut faire cesser ses souffrances,

étancher ses larmes, laver ses plaies, et qu'on l'aime ! « Que le Seigneur soit loué et compris un peu plus ! et que le monde entier me décrie, que m'importe * !

Aussi longtemps qu'il y aura par le monde une fille de Sainte Térèse qui se souviendra de sa Fondatrice, elle offrira ses veilles et ses jeûnes et les tiraillements de son estomac et son court sommeil dans un mauvais lit, et ses frissons de fièvre, et ses cilices et les engelures de ses pieds et de ses mains, non pour elle-même mais pour d'autres.

Et c'est bien là l'idéal, pieusement conservé, de la Grande Mère .

D'après les idées mystiques de Térèse le Christ habite au centre de l'âme comme en un merveilleux diamant, comme un roi en son château. Il faut courageusement, « como varones esforzados », reconquérir à ce Roi d'amour, dépossédé par le péché, tous ces châteaux splendides. Et ainsi c'est encore son Jésus qu'elle aime dans l'âme de chaque être humain .

Et ici sa compassion, éclairée par cette idée, s'élargit et s'humanise étrangement.

S'il faut plaindre le Christ déchiré par les luthériens, il faut plaindre ces luthériens eux-mêmes : Les malheureux ! ils détruisent précisément ce qui pourrait les consoler 2 ! Il faut avoir pitié de ces pauvres Indiens qui se perdent sans qu'il y ait de leur faute, mais parce qu'il n'y a personne qui leur prêche la doctrine, et qui en ait pitié, et qui aille là-bas, et se dévoue et les convertisse ; et cette idée est pour Térèse une vraie torture. « Quand je lis dans les vies des saints qu'ils ont converti des âmes, cela excite bien plus ma dévotion, mes larmes, mon envie, que tous les tourments des martyrs. Car c'est là la vocation que le Seigneur m'a donnée 3 ».

Et alors, sous l'empire de cette idée obsédante, ramener

i. « Sea Dios alabado y entendido un poquito mâs, y griteme todo el mundo ! » Castillo, VII, i. — 2. Chemin, XXXIV. — 3. Fondations, I.

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les âmes au Christ, faire quelque chose, elle qui ne peut prêcher, le désir de l'exploit la reprend, mais cette fois d'un exploit réel, tangible, et elle se sent prise d'une telle frénésie d'amour qu'elle voudrait « être folle pour accomplir des œuvres héroïques de vrais amants du Christ * ».

Le Christ lui-même vient l'apaiser d'un mot : « Attends encore un peu, ma fille, et tu verras de grandes choses 2 ».

Ces grandes choses c'est la Réforme du Carmel, l'Œuvre à laquelle la Sainte vouera ce qui lui reste de vie, à laquelle sera subordonnée toute son action extérieure et vers laquelle convergera toute l'intensité de ses efforts et de ses prières. Elle y subordonne surtout toute son émotivité et toutes ses affections. Gratien lui-même n'est aimé qu'en fonction de l'œuvre ; il est aux yeux de Térèse l'instrument choisi pour la faire triompher, l'élu aux forces neuves, l'homme dont elle dit : « On dirait qu'il possède sept âmes 3 ! »

C'est également le sens de son amour pour la grande Prieure de Séville, et d'ailleurs pour toutes ses autres prieures et filles qu'elle « aimait tant ! » Elle les aime, et elle le leur dit avec toutes les paroles qu'inspire une affection très sincère ; mais encore une fois, avant tout, comme servantes du Christ et instruments de la grande Œuvre ; dès qu'elles agissent de façon nuisible ou maladroite elles reçoivent, sans préjudice de l'amitié que la Mère a pour elles, des « lettres terribles ».

C'est là l'explication de ces quelques paroles, oh 1 bien rares, qui semblent si sévères et que la Sainte regrette après coup : «Que Votre Révérence me pardonne. Je suis intransigeante avec ceux que j'aime ; je les voudrais sans faute aucune ».

Oui ! c'est bien cela : elle veut que tous ses coopérateurs, les plus humbles même, soient parfaits, afin que

i. Vie, XXVII. — 2. Fondations, I. — 3. Lettre de déc. 1576 à Gratien.

l'Œuvre, la grande œuvre de compassion apostolique, soit parfaite.

Et cette puissante idée domine, subjugue, oriente finalement sa sensibilité. Son émotivité n'est pas moins forte qu'en ses débuts : elle est infiniment plus large. Sa compassion s'étend ici jusqu'aux confins de l'empire de Philippe ; elle s'étend même plus loin, partout où il y a des hommes ; Térèse aime ceux-ci non plus comme jadis, pour leur « grâce naturelle », mais pour leur beauté intrinsèque et divine ; elle aime leurs âmes d'une façon vivante et concrète. Elle qui mourut en répétant : « je suis fille de l'Église », en vint à ignorer complètement dans son amour le mobile égo-centrique de l'amour inférieur. Son cœur fut aussi grand que le monde ; et comme sur l'empire de Charles-Quint, le soleil ne se couchait pas sur les vastes domaines de sa charité 1.

Diderot a dit de sainte Térèse : « Toute la vie de cette vierge est contenue dans ce seul mot : amour ». Diderot a exprimé une idée juste. Je crains pourtant que sa pensée ne soit fausse ; et comme la sienne, toute celle du XVIIIe siècle à ce sujet. Depuis, on n'a vu trop souvent en Térèse d'Avila qu'un amour émotif et de pure affectivité 2.

i. Égarés par leurs théories sur la philosophie de l'Action, des philosophes modernes comme William Jarres déclarent cependant : « On ne trouve rien dans sa vie (de S. T.) d'utile à l'humanité, rien qui témoigne d'aucune préoccupation sociale ». (L'Expérience religieuse, p. 301).

2. Le XIXe siècle français s'est montré particulièrement incompréhensif : Je passe sans les commenter des incongruités comme celle d'Alph. Karr: «Ste Thérèse, cette Sapho chrétienne physiquement amoureuse du Christ, prétendait être descendue dans l'enfer et disait dans une de ses élucubrations erotiques : « On n'y aime pas et ça pue ». — Zola est moins plat tout en ayant les mêmes idées : « Ah ! cette Sainte Thérèse, le ciel ouvert, le frisson que la jouissance divine peut mettre dans le corps de la femme, la volupté de la foi poussée jusqu'au spasme, la créa-

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Sans doute, chez cette femme, si délicatement femme, la frémissante sensibilité physique n'était pas toujours absente de ses effusions amoureuses pour le Christ. Elle-même a d'ailleurs fort bien tracé le diagramme des mouvements de l'esprit et pointé les moments où ceux-ci « débordent sur le corps ». Mais il faut se garder d'exagérer la part de l'émotivité physique ; et comme il est faux surtout de ne voir en Térèse que cet aspect inférieur de l'amour. L'amour purement émotif est un amour singulier. Son mobile est égoïste, même poussé jusqu'à la passion, même lorsqu'il a pour objet des réalités surnaturelles. Non ! sous l'influence de ses grandes idées, sous l'influence de l'action, la sensibilité de Térèse s'élève rapidement ; une fois qu'elle a passé la cinquantaine, son intelligence, une intelligence lumineuse et qui a profondément observé combien tout passe, et s'achève, et n'est rien, a conçu des fins plus hautes pour lesquelles on peut vouloir vivre. Sa volonté, une volonté forgée dans l'opposition et les épreuves, s'est trouvée assez trempée pour tenter les réalisations du rêve. Alors toute sa vie émotive s^est trouvée subjuguée, soumise définitivement à ce grand plan inspiré par la compassion : Servir le Christ en gagnant des âmes : Par pitié pour le Christ, par pitié pour les âmes.

ture perdant le souffle, mourant de plaisir aux bras de son Dieu ». C'est bien ainsi qu'avec Zola tout le XIXe siècle a interprété la merveilleuse statue du Bernin. — Esquirol et les psychiatres n'ont vu en sainte Térèse qu'une érotomane, un cas de folie de l'amour chaste. — Catulle Mendès a étalé son incompréhension totale à la scène française dans sa « Thérèse d'Avila », et il est piquant d'entendre ce joyeux mystificateur déclarer en sa Préface que pour étudier son héroïne il s'est livré à un labeur de bénédictin ! — Enfin avec une suffisance qui n'a d'égale que l'insuffisance notoire de sa documentation, Ed. Cazal vient de nous doter d'une nouvelle « Sainte Thérèse » (Paris, Ollendorf, 1921) qu'on a dès sa parution justement qualifiée de sainte Thérèse de roman-feuilleton. — Que nous sommes loin de la claire intelligence du XVIIe siècle, si compréhensif, si proche de l'esprit térésien, et du superbe panégyrique de Bossuet : « Voyez, mes frères, le vol de cette âme que l'amour de Dieu a blessée !... a

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Térèse, à la lumière de cette norme, trie ses affections ; les unes, celles qui ne peuvent cadrer avec ce plan ou lui sont inutiles, sont rejetées sans rémission ; les autres sont admises, mais orientées vers le but que poursuivent ses facultés supérieures, dans le plan d'une merveilleuse unification.

La conclusion est nette. Térèse n'a jamais perdu sa délicate sensibilité. Elle a été plus spontanément et plus ingénument sensible dans la période d'éveil ; plus nerveusement et maladivement sensible lors de la crise de ses vingt ans ; mais la plus belle période est sans contredit celle où, sous l'influence de l'action, cette sensibilité avec toute sa vie affective devient consciente, intelligente, volontaire et surélevée dans une grande idée de compassion pour le Christ et les âmes.

Pendant toute cette période qui est celle de ses grands écrits et jusqu'à son dernier souffle, tout ce qui renferme une goutte de poésie continuera de l'émouvoir. Tout son ascétisme et ses tracas de Madré Fundadora ne lui enlèveront pas le sourire — et c'est par le sourire qui entr'ouvrit ses lèvres sur son grabat d'extase que s'envola son âme.

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