Gratien, notes à la Vida de la M. T. por Ribera
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qu'un jour quelque saint aura enseigné que le couvent devait être une Cour où l'on formait les futurs courtisans du ciel, et qu'on l'aura compris de travers x ».
Ses révélations et ses visions étouffèrent si peu ses qualités positives qu'on l'a rarement prise en défaut lorsqu'il s'agissait de pénétrer les intentions secrètes de son semblable. Elle sait que les hommes restent toujours des hommes et que les meilleurs ont parfois leurs petites combinaisons. Ce n'est pas à elle qu'on apprendra que si la simplicité est une vertu, la niaiserie est un vice. « Dieu nous montre, écrit-elle à Gratien qui s'est laissé prendre, le peu de cas que nous devons faire des créatures, quelque bonnes qu'elles soient, et qu'un peu de malice n'est pas mauvais et non cet excès de simplicité 2». Bref, laissons-là, je vous prie, la naïveté et ne soyons plus dupes.
N'être pas dupe ! Il serait certainement excessif de dire que Térèse dupa quelquefois son prochain ; mais à coup sûr elle-même ne fut jamais dupe qu'en apparence ou du moins volontairement et par humilité.
Il est piquant de constater comment, après avoir été enlevée au ciel dans ses extases, elle savait rapidement en redescendre pour voir un peu tout ce qui s'était tramé sur cette terre pendant son absence.
Il y a trois sortes de gens qui consciemment ou inconsciemment ont, plus que d'autres, une propension à duper leur semblable : Les savants, les femmes, les gens d'affaires. Térèse eut affaire aux savants dès que sa vie intérieure dépassa la règle commune ; aux femmes sitôt qu'elle fut prieure ; aux gens d'affaires dès qu'elle se mit à fonder.
Les gens d'affaires, ce furent les avocats, les prêteurs d'argent, les propriétaires ; ce furent les autorités avec
i. Vie, XXXVII. — 2. Lettre d'avril 1579.
lesquelles il fallut souvent négocier ; ce furent encore les bienfaiteurs ambitieux , qui ne jouaient un rôle dans l'érection d'un nouveau monastère qu'avec le secret espoir de se mêler plus tard de ses affaires intimes.
Passe encore pour Térèse de devoir écrire au roi Philippe après s'être adressée à Dieu ; passe encore de s'entendre traiter de « vagabonde » par Monseigneur le Nonce après s'être entendue appeler « ma fille » par le Christ ; mais après avoir goûté dans l'oraison toutes les douceurs et reçu toutes les caresses, recevoir de ce bourru de Pierre de la Vanda un paquet de sottises avec menace d'expulsion si elle ne paie pas son bail !
Ah ! ces fondations, faites entre deux visions, à la suite d'une révélation, après une heure d'extase, hachées de lourdes épreuves spirituelles, de ravissements, d'agonies, de vols spirituels, d'encouragements ou d'abattements sublimes, comme si chaque fondation, chaque acte extérieur de sa vie active n'était qu'une goutte de sang sur le long tissu immaculé de sa vie mystique !
« Voici, dit-elle, non sans ironie, une pauvre Carmélite, sans aide de personne sauf du Seigneur, mais chargée de patentes et de bons désirs x ! ». Et les procès se mettent à pleuvoir ; les discussions et les pourparlers ne finissent point ; un évêque oppose une sourde résistance ; il faut faire le siège d'un chanoine influent ; et le Provincial des Mitigés qui fulmine, frappe du pied et froisse des bulletins de vote !
Mais Térèse sait bien que ce n'est point avec des supplications seulement qu'on émeut les volontés. Si Monseigneur s'indigne, quelques petits présents l'apaiseront. Cette pauvre, qui a volontairement renoncé à l'emprise mauvaise de l'argent, connaît trop ce levier des grandes entreprises pour ne pas le faire jouer. Il
i. Fondation, II.
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faut de l'argent ; il faut des garants ; il faut que tel gentilhomme qui a du bien lui soit favorable ; il faut, c'est la grande force des Mitigés, que la Réforme sache, à coups de ducats, se concilier en Cour de Rome, quelque précieuse influence.
Il y a aussi le levier de la crainte que Térèse sait faire agir. Si Monseigneur s'oppose à une œuvre aussi belle, qu'il craigne le jugemer. t de Dieu !
Dans son admirable plaidoyer pour la Réforme, cette femme très fine a une façon si délicate de faire comprendre au Général de l'Ordre que le Roi est pour elle, qu'il serait fort laid d'appliquer ce vilain mot de chantage à ces quelques phrases qui n'ont l'air de rien mais qui cependant ont dû faire réfléchir ce bon P. Rubeo.
Il faut s'assurer des protecteurs locaux. Voici par exemple un capitaine. Cela ne se laisse prendre que par la vanité. « Offrez-lui, écrit-elle à Marie de Saint- Joseph, de prendre à sa charge la chapelle maîtresse », ce qui était un grand honneur. « Envoyez-lui en outre quelques cadeaux et n'oubliez pas, bien qu'il n'y ait aucun motif, de vous montrer très reconnaissantes x ».
Et quelles merveilles de diplomatie ne fallait-il pas réaliser pour écarter des protecteurs indésirables, pour ne froisser personne, pour ne point faire d'ennemi. Comment renvoyer par exemple, ^ans compromettre son honneur et ne point s'attirer sa haine, un confesseur qui a mis, par sa direction insensée, tout un couvent en désarroi !
Térèse, malgré ou mieux grâce à ses faveurs mystiques, parvient à son but et se débrouille toujours. Elle se débrouilla même dans cette épouvantable mêlée où elle eut contre elle tout un ordre influent et riche et en arriva finalement où elle voulut : le bref de séparation et l'érection des Déchaux en Congrégation distincte.
i. Lettre à Marie de Saint- Joseph, n nov. 1576. Slc Tcrèse. 15
On ne voit pas bien le rôle qu'aurait joué dans tout cela l'unification monoïdéique et l'hystérie stupéfiante.
Mais si Térèse faisait face au dehors et agissait à Rome et à Madrid, elle faisait face aussi au dedans et menait de front ses ravissements et la direction intérieure de ses couvents qui aurait suffi à l'absorber toute.
Ici elle avait affaire aux femmes : D'elles non plus il ne fallait pas être dupe ! Et Dieu sait si, avec toutes ses extases soi-disant nocives aux facultés mentales, la pauvre sainte a risqué de l'être !
Lesplusredoutablesn'étaient pas cesfemmes influentes et riches qui, bienfaitrices encombrantes, voulaient imposer leurs vues et risquaient de tout déformer, comme cette malheureuse princesse d'Eboli. Celles-là trouvèrent vite à qui parler. Comme il fallait être plus en garde contre celles qui ne possédaient que leurs simples armes de femmes ! contre ces bonnes religieuses dénuées de tout, sauf de cela, et qui savaient si bien faire admettre leurs petits caprices ! Le confesseur y passait, le Visiteur y passait, mais Térèse n'y passait pas. « Allons, écritelle à Gratien, alors Visiteur, ne vous fiez donc pas à des religieuses : no se créa de monjas ! Si elles ont envie d'une chose elles vous en feront voir de toutes les couleurs, c'est moi qui vous le dis : que yo le digo si una cosa han gana, que le hagan entender mil ! 1 »
Comme elle connaît la psychologie féminine ! « Veuillez prendre note de cela, mon Père, et croire que je connais mieux les caprices des femmes que vous ! 2 »
Oui ! comme elle les connaît ! leurs qualités sans doute, car elle sait faire un éloge senti de ses filles ; mais aussi leurs défauts, jusqu'à leurs tout petits défauts, ces « menudencias de dentro » dont le démon est si habile à se servir. « J'ai bien dû rire, écrit-elle au P. Mariano,
i. Lettre à Gratien, Ier sept. 1582. — 2. Lettre à Gratien, fin de 1575.
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en entendant Votre Révérence dire qu'à voir cette postulante vous sauriez vite ce qu'elle est ! Nous ne sommes pas si faciles à connaître, nous autres femmes * ! »
« Elle est si femme, écrit-elle à propos d'une de ses prieures, qu'elle va de l'avant et négocie, ni plus ni moins que si elle avait la permission, et elle fait accroire au Recteur, qui ne sait rien de l'achat... que tout ce qu'elle fait elle le fait par mon ordre ; et elle me dit à moi que le Recteur agit d'après les vôtres. C'est une vraie embûche du démon ! je ne sais où elle cherche cela, car elle ne voudrait pas mentir ; mais le grand désir qu'elle a d'acquérir cette malheureuse maison doit lui troubler la tête 2 ».
Et si une femme, une religieuse, est déjà un fil si retors, quel écheveau embrouillé ne sera pas tout un couvent. « Je sais par expérience, dit Térèse, ce que c'est que beaucoup de femmes réunies ! Dios nos libre 3 ! »
Le bon sens ironique se donne ici libre cours : Et elle parle en riant de ces religieuses qui se soignent et « ne semblent être entrées au couvent que pour tâcher de ne pas mourir 4 », et de celles qui « un jour se jugent dispensées du chœur parce qu'elles souffrent de la tête ; le jour suivant parce qu'elles en ont souffert, et enfin le troisième jour pour ne plus en souffrir 5 ».
D'autres au contraire, égarées par une imagination malade, se croient le jouet des démons ou se figurent être gratifiées de toutes sortes de visions et de révélations : « Si j'étais là, écrit-elle à une de ses prieures, il ne se passerait pas autant de choses extraordinaires dans votre couvent, croyez-moi ! 6 »
Si au moins les confesseurs y voyaient clair !
i. Lettre du 21 oct. 1576, à Mariano de S. Benito. — 2. Lettre du Ier sept. 1582 à Gratien. — 3. Lettre du 29 juillet 1573 au P. Ordonez. — 4. Chemin, X. — 5. Ibid , X. — 6. Lettre du 4 juin 1578 à Marie de Saint-Joseph.
Ah ! ces théologiens, ces letrados comme elle les appelle, car ce mot de « lettrés » a presque toujours ce sens chez Térèse, comme ils se trompent parfois lourdement avec tout leur pesant savoir !
Certes, elle en a connu d'excellents, de véritables : « un lettré de bon aloi, dit -elle, ne m'a jamais trompé x »; mais cette distinction faite, la Sainte se sent désormais à l'aise pour lancer quelques pointes à ceux qui ne réalisent pas le grand idéal qu'elle s'en forme.
« Certains théologiens (est-ce leur faute ?) ne sont pas menés par Dieu dans les voies de l'oraison ; ils n'ont pas le plus petit commencement de la chose ; dès lors ils prétendent tout conduire avec tant de raison et tellement à la mesure de leur propre intelligence qu'on dirait qu'avec leur science ils doivent comprendre toutes les grandeurs de Dieu ! Ah ! s'ils apprenaient seulement un peu de l'humilité de la Vierge très sainte 2 ».
Cette allure de dispute et de dogmatisme était évidemment au pôle opposé des tendances de la Mère. Elle soumet un jour au P. Ibanez son idée arrêtée de fonder son premier monastère sans revenus. Le Père répond « en m 'envoyant, dit-elle, deux feuilles pleines de dispute et de théologie pour m'en dissuader ». Et elle ajoute ironiquement : « Je lui répondis que je ne désirais pas faire usage de théologie pour ne pas suivre ma vocation, mon vœu de pauvreté et les conseils du Christ en toute perfection, et qu'il voulût bien, pour cette fois, me faire grâce de sa science 3 ».
Pas plus que des complications de l'étiquette mondaine, cette femme très intelligente n'a été dupe des raisonnements à grand éclat, ni des savants qui viennent « remuer toute la rhétorique 4 ! » Ce fut le cas à propos des arguments qu'on lui servit pour lui prouver qu'à un certain degré d'oraison il faut renoncer à con-
i. Vie, V. — 2. Conceptos, VI. — 3. Vie, XXXV. — 4. « Trastornar la retorica », Vie, XV.
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templer l'humanité du Christ. Elle répondit paisiblement : « tout cela doit être juste, puisque des personnes si spirituelles le prétendent... » mais « aqui no hay que arguir, le raisonnement n'est pas ici de mise... et devant la Sagesse infinie un peu d'étude de l'humilité et un acte de cette vertu valent plus que toute la science du monde * ».
Pour souligner cette mauvaise attitude dogmatique qui impose volontiers sa façon de voir, Térèse a de petits traits féminins qui sans être méchants n'en sont pas moins acérés. Lors du voyage de Séville, la petite caravane de la fondatrice, conduite par le bon Julien d'Avila, se trouva, en passant à Cordoue, pressée par une foule de curieux assez peu sympathique. Or c'était l'heure d'entendre la messe. Il se fit que l'église où la petite troupe croyait trouver asile était bondée. Le bon sens disait de ne rien brusquer et, pour éviter l'esclandre, de laisser plutôt la messe. C'était l'avis de la Mère. Ce ne fut pas celui de Julien d'Avila ; « et, dit la Sainte très finement, comme il était théologien, nous dûmes toutes nous ranger à son avis, y como era teologo hubitnonos todas de llegar à su parecer 2 ». Et ce fut bien, dit Térèse humblement. Ce fut au contraire fort mal et Julien d'Avila avoue lui-même dans sa relation qu'il s'en repentit.
La Sainte souligne paifois d'un trait plus gros ce manque d'humilité chez les « letrados ». « Ils mettent leur point d'honneur dans des minuties qui m 'étonnent. Il faut sans doute que les lettrés se conduisent suivant leurs lettres ; cela je l'ignore ; mais celui qui en est arrivé à être professeur de théologie ne peut plus s'abaisser à être professeur de philosophie. C'est là un point d'honneur, qui veut que l'on monte et non pas que l'on baisse. A leurs yeux, même si on le leur commandait
i. Vie, XV. — 2. Fondations, XXIV.
au nom de l'obéissance, ce serait un affront. Et il y en aurait pour prendre leur parti, et pour dire que c'est une injustice ; et aussitôt le démon découvrirait des arguments, car il paraît que pour ces cas il s'en trouve même dans les livres saints L ».
Ah ! ces docteurs, ces exégètes intéressés qui sollicitent les textes et trouvent tout dans la Sainte Écriture, ils ne lui en imposeront pas ! On a trop tourmenté cette femme sans lettres avec ces fameux textes et elle a vu entre ces docteurs trop de disputes sans résultats pour s'en laisser conter encore. Soupçonne-t-elle que « ceux qui lui ont ordonné d'écrire » ne font que chercher dans ce qu'elle écrira sur ses états d'oraison des arguments pour leurs pugilats mutuels ? On le dirait dans ce petit passage et d'autres semblables : « Ceci, dit-elle parlant de la quiétude, est bon pour les lettrés qui m'ont ordonné d'écrire, car tous, grâces à Dieu, en sont arrivés à cet état ; or il pourrait se faire qu'(au lieu de laisser là le discours) ils passent leur temps à appliquer les Écritures ». Et ceci déjà n'est pas exempt d'ironie, car il s'agit précisément en ce passage de ces lourdauds qui « lancent sur cette pauvre petite étincelle d'amour qui vient de naître en l'âme de grosses bûches, c'est-à-dire ces lourds raisonnements qui paraissent si doctes mais qui dans l'espace d'un credo l'auront étouffée». Mais elle ajoute deux lignes plus loin : « Cela est fort bien avant et après, mais dans le moment même de la quiétude on n'a que faire de ces raisonnements 2 ».
C'est avec une joie malicieuse que Térèse lance ainsi, même à ses excellents directeurs, qu'elle aimait tant, d'innocents brocards pour se venger du travail supplémentaire qu'ils lui infligent et qui l'arrache à son rouet, à son balai, à ses marmites et même à son sommeil.
On aurait grand tort de conclure que Térèse veut
i. Chemin, XXXVI. — 2. Vie, XV.
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opposer la théologie à la mystique et l'intuition au raisonnement. Rien n'est plus faux. Car elle exprime si souvent son admiration pour les savants véritables qu'elle se sent d'autant plus à l'aise pour combattre à coups d'épingles, c'est-à-dire en femme, ces demi-savants toujours apeurés dont elle a horreur.
Parlant de ces hommes d'autant plus prudents et modérés qu'ils sentent leur science plus vacillante : Mais s'il vous arrive, dit-elle, d'avoir des révélations, plus aucun confesseur ne vous croira. « Et il y en a peu qui ne vous jetteront pas dans l'épouvante. Et vraiment ils s'effraieront moins de vous entendre déclarer que le démon vous suggère des tentations de blasphème, vous pousse à des choses extravagantes et déshonnêtes, qu'ils ne se scandaliseront en vous entendant dire qu'un ange vous est apparu, qu'il vous a parlé, ou que le Christ en croix s'est montré à vous 1 » .
Elle se montre d'ailleurs bien plus sévère vis-à-vis de ces confesseurs qui n'ont aucune science et qui sans science et sans sainteté prétendent diriger des religieuses. Ceux-là, sans ironie mais avec amertume, elle les appelle : « Ces misérables dévots, destructeurs des épouses du Christ 2 ! »
Toutefois, quand Térèse manie l'ironie, elle garde toujours la mesure et vise à ne pas blesser, même lorsqu'on s'est efforcé de la blesser elle-même.
Et si Sainte Térèse ne fut dupe ni des gens d'affaires, ni des femmes, ni des théologiens, il est peu probable qu'elle l'ait été d'elle-même. A lire ses œuvres on constate bien vite qu'elle n'attache à tous les phénomènes de la vie mystique qu'une importance très secondaire et déclare à maintes reprises que malgré ses visions, ses révélations et ses extases, elle n'en est pas plus sainte pour cela.
i. Fondations, VIII. — 2. Lettre de févr. 158 1 à Gratien.
Monoïdéisme générateur d'inconscience, distrayant l'intelligence des réalités humaines, la dardant sur un centre extrahumain ? Quelle erreur ! Ni le bon sens de cette femme dans sa direction, ni son ironie, sa verve constante, son optimisme ne permettent de s'arrêter un seul instant à de telles hypothèses.
La seule qui soit un peu raisonnable c'est celle qui montre les événements mystiques opérant en Sainte Térèse une synthèse psychique nouvelle, au-dessus de la médiocrité normale, où chaque faculté a son rang dans un merveilleux équilibre, où la partie sensible obéit à la raison, où la volonté atteint la plénitude de sa force, où l'intelligence éclaire tout, sans cesse éclairée ellemême de lumières qui ne sont certes pas le partage du vulgaire, jugeant toutes choses d'en haut et non à la mesure toute relative du temps, mais selon la norme immuable de l'éternité.
Cela seul explique avec un peu de vraisemblance ce sens extraordinaire de la mesure qui ne la quitta jamais et qui est la caractéristique de son intelligence, comme la compassion est le trait dominant de son affectivité.
Si nous considérons donc les facultés de Térèse dans les dernières années de sa vie, nous ne pouvons nous défendre de ressentir une admiration aussi profonde que celle que l'on ressent devant les plus grands génies de l'humanité.
Deux ans avant sa mort elle réalise un type psychique pour ainsi dire parfait.
Les tendances initiales de sa jeunesse sont allées dans leur évolution en se hiérarchisant de plus en plus : La sensibilité, soutenue par une imagination devenue plus sobre, est fine, délicate, ouverte encore à toutes les émotions humaines. Son cœur s'émeut devant la
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nature et s'épanche en de ferventes amitiés. Toute émotivité et tout premier mouvement obéissent pourtant presque sans résistance à une volonté d'acier. Cette volonté ardente est imbibée d'amour de Dieu. Frémissante de compassion pour le Christ souffrant et les âmes, elle est orientée sans fléchissement aucun dans le sens du devoir. Ce devoir lui est prescrit par un jugement très mesuré, qui gardera jusqu'au bout une merveilleuse lucidité, et qui de plus reçoit d'en haut d'incessantes lumières.
Toutes ses facultés agissent pour un même but, réunies comme un faisceau dans une puissante unité d'action.
La personnalité est d'une trempe rare et pleinement originale. Le champ de la conscience s'est extraordinairement élargi sous l'accumulation des nombreuses expériences psychiques dont elle fait de pénétrantes analyses. Contrôle plénier de tout mouvement intérieur, domination du moindre geste extérieur ; suppression des sensations capricieuses et de tout ce qu'elle n'a pu ramener à l'unité de son programme de vie ; immunité vis-à-vis de toute suggestion ; sérénité et indépendance dans une pleine maîtrise de soi.
Telle est la sensibilité, telle nous apparaît l'intelligence de l'écrivain, dont il nous faut maintenant étudier l'œuvre littéraire .