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I. — Sa Place dans la littérature

L'œuvre littéraire de Sainte Térèse d'Avila est représentative dans le temps et dans l'espace : Un siècle, un pays, un milieu s'y reflètent avec leurs tendances spéciales ; et l'homme de toutes les époques peut y retrouver son image et certaines tendances générales, communes à tous les âges et à toutes les latitudes. C'est dire que cette œuvre a deux grands caractères : elle est très espagnole et elle est très humaine.

Et parce qu'elle possède ce double caractère à un degré éminent, elle se range au nombre des chefsd' œuvres, tant dans la littérature d'Espagne que dans cette littérature universelle, lignée d'œuvres impérissables qui appartiennent à tous les pays, parce qu'étant l'expression des tendances communes de l'être humain, elles constituent le patrimoine de l'humanité.

Ce n'est pas une œuvre savante. Livre par livre elle est écrite d'un jet, sans préoccupation de littérature. Sainte Térèse écrit parce qu'on le lui commande et aussi pour dire ce qu'elle a dans l'âme. Or dans son âme de feu bouillonne toute l'Espagne ardente du seizième siècle. En se disant elle-même, c'est son temps qu'elle raconte, son milieu, les usages sociaux, les préoccupations intellectuelles, les événements troublants et la bonne âme

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de Castille qu'elle connaissait si bien pour l'avoir rencontrée au long de tant de routes. Les châteaux-forts d'Avila ou de Tolède, les courses de taureaux, la vie sur les routes de l'ancienne Espagne, les ventas et posadas, ces vieilles auberges de Castille et d'Andalousie qui, dans ses Fundaciones comme dans le Don Quichotte ont une telle importance, surgissent dans notre imagination à mesure qu'elle nous parle. A propos de ses Fondations et au cours de sa délicieuse correspondance, elle nous dit avec bonhomie les anciennes coutumes de son pays, et ses croyances il y a trois siècles, la crainte des diableries, les processions des grands jours, les sermons, les petites habitudes des bonnes gens, comme celle d'enlever ses chapines à l'église, d'y apporter en hiver la bolilla pour s'y chauffer les mains. Elle nous donne sur les mœurs, sur la vie de cour, sur la vie dans les couvents d'alors, sur la vie rurale maint détail savoureux ; nous y voyons comme aujourd'hui, dans les champs brûlés de Tolède ou dans la huerta de Valence, tourner la noria ou l'eau couler dans les petits canaux selon le vieux système d'irrigation arabe. Elle nous dit aussi ses préoccupations et ses angoisses qui sont celles de tous ses contemporains, profondément attachés à la religion catholique : l'inquiétude devant les progrès du Luthéranisme, l'Inquisition, l'Illuminisme. La bonhomie castillane s'y exprime comme dans le Don Quichotte en refranes pétillants, en dichos malicieux et ses conseils moraux prennent volontiers par endroits le ton des lapidaires, bestiaires et floridaires d'un Moyen-Age qui s'y attarde.

Vision nette des aspects extérieurs de son lumineux pays, à un moment particulièrement intéressant de son histoire, l'œuvre de Sainte Térèse en exprime encore très adéquatement le tempérament moral.

Un peuple jeune, vigoureux, bien entraîné à la guerre et aux aventures, habitué à se poser des objectifs très

nets, à en combiner froidement le succès, devait avoir développé considérablement en soi l'esprit positif et pratique. La réussite de ses opérations guerrières lui avait donné cet optimisme confiant et ce bon sens volontiers jovial qui, aujourd'hui encore, caractérisent la race. Entre la sévérité de certains ascétiques qui poussaient l'esprit positif jusqu'à une sèche dureté et la sagesse populaire au réalisme parfois un peu terre à terre d'un Sancho Pança, le bon sens et la jovialité térésiennes représentent une sorte de juste milieu aristocratique fait de finesse et de mesure ; tandis que ses écrits tout imprégnés d'un surnaturel optimisme expriment merveilleusement la ténacité, l'endurance, l'énergie d'une race accoutumée à se battre avec l'espoir rarement confondu de triompher.

Ce peuple, de génération en génération, s'était transmis l'obscure volonté de faire mieux encore et plus grand que les ancêtres et de planter plus loin les jalons de la reconquête. Mais le temps vint où il atteignit les limites de son rêve ; sous Charles-Quint, il a réalisé presque tous ses projets ; il est maître de l'Europe et ses bannières flottent jusque sur les rives des Indes Occidentales ; alors en proie au vertige des grandeurs, il commence à rêver l'impossible. A côté des Sancho, surgissent les Amadis et les Dop Quichotte, dressés sur leurs étriers et scrutant l'horizon ; il n'y a plus de territoires à conquérir, mais il reste par le monde des objectifs moraux à atteindre, des torts à redresser, le règne de la justice à promouvoir, bref une mission à remplir ; à ceux qui ont conquis la terre il reste à conquérir le ciel ; et à côté de l'optimisme confiant et paisible s'avance l'idéalisme inquiet, hanté d'au-delà et d'exploits fabuleux.

Or cette seconde tendance de l'âme castillane, celle de l'idéalisme transcendant qui, au cours du seizième siècle, va lancer par les routes d'Espagne les chevaliers errants et peupler de mystiques les solitudes, trouvera encore

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une fois dans l'œuvre de Sainte Térèse sa géniale expression. Ce n'est pas qu'elle en exprime toutes les manifestations, il s'en faut ; elle s'en tient au contraire au seul idéalisme qui n'aboutisse point à combattre des moulins à vent ou à s'ensanglanter pour de décevantes Dulcinées. L'idéalisme térésien n'a qu'un objectif : la conquête par l'âme de l'Époux royal qui habite au centre d'elle-même. L'œuvre de Sainte Térèse se range donc dans la littérature spécifiquement mystique.

Mais encore l'idéalisme mystique ayant Dieu pour objet et ses relations mystérieuses avec l'âme, n'échappait pas toujours aux appels de la Chimère. Ils étaient nombreux alors ceux qui, fascinés par l'Absolu et recherchant l'Union par les chemins secrets qui y mènent, s'égaraient dans des spéculations illusoires, prêchées par des illuminés qui les avaient ressuscitées d'anciens dogmatismes hétérodoxes. La mystique térésienne ne s'avance que sur un terrain solide, ayant derrière elle une tradition ininterrompue de plusieurs siècles et à ses côtés une direction nourrie aux sources mêmes de l'orthodoxie catholique.

Or l'école espagnole orthodoxe se distingue principalement par son caractère nettement positif et pratique. Cela tient beaucoup aux tendances raciques que nous avons signalées. Le mystique espagnol raisonne peu ; il ne se perd guère en spéculations d'immobilité ; il veut agir, avancer, gagner du terrain, il demande comme notre Sainte « des œuvres et non des paroles », et s'il s'occupe de théorie et de doctrine, c'est uniquement pour enseigner à d'autres avec autant de précision que possible, la route la plus claire et la plus courte. Dès lors la mystique espagnole fut très vite psychologique ; et c'est la tendance que Sainte Térèse représente le plus nettement. Pour mieux avancer et plus vite, le mystique espagnol, précisément parce qu'il est positif, se scrute, s'étudie, s'analyse, surveille le jeu de ses facultés ; il ne

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faut pas que l'une ou l'autre d'entre elles, entendement, mémoire, volonté, imagination, passe sans contrôle le terme qui lui a été assigné, comme il ne faut pas qu'un soldat sous les armes dépasse sa mission. A se dévisser ainsi l'âme, à en étudier attentivement les plus petits rouages, les mystiques espagnols et Sainte Térèse en tête ont atteint non des spéculations abstraites mais des phénomènes vitaux et concrets, mettant au jour les sources de tout vrai réalisme. Ces découvertes sont d'une importance capitale en littérature ; elles ont été la source du grand réalisme classique. Car si le théâtre de Lope, de Tirso et de Caldéron par exemple, appartient à la littérature mondiale, c'est grâce à sor> merveilleux réalisme. Or il doit celui-ci en majeure partie aux fouilles psychologiques faites avant lui par les écrivains mystiques. « Sans les mystiques, a pu écrire un critique espagnol contemporain, sans Luis de Léon et surtout sans Sainte Térèse, notre grand art réaliste, cet art si opulent et si robuste..., l'art de Cervantes, et de Tirso... ne serait peut-être jamais né ou tout au moins n'en pourrait-on expliquer avec rigueur l'évolution logique1 ».

Mais ce n'est pas par son réalisme seulement que Sainte Térèse se rattache aux grands écrivains de son temps et exprime l'âme de son pays ; son idéalisme même, qui chez elle est transcendant, trahit un tempérament qui lui est commun avec les écrivains les plus illustres de la grande période, depuis Montalvo jusqu'à Cervantes. « Ce mépris de tout ce qui est terrestre, cet envol de l'esprit vers tout ce qui est élevé, ce regard d'universel dédain d'une âme grande, orgueilleuse si l'on veut, cet amour qui se lance à cœur perdu dans les aventures les plus étonnantes, franchissant tous les obstacles, voilà l'âme de nos mystiques ; mais c'est aussi celle de nos picaros, de nos conquistadors d'Amérique,

i. Blanca de los Rios : Influjo de la Mistica, p. 20. Su Térèse. t6

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de nos guerriers d'Italie et de Flandre ; en un mot c'est l'âme de la race. Ce qu'en la chevalerie est Don Quichotte le chevalier le plus pur de toute tache, le plus libre de toute crainte, Sainte Térèse l'est en religion et dans le cloître. Il n'y a guère qu'une différence : Don Quichotte ne plaisante ni ne rit jamais, parce que les fous ne rient point nine plaisantent, mais bien les saints et les sain tes 1».

Entre l'idéalisme térésien et celui des Romans de chevalerie se découvre aisément ce lien de parenté racique. Dans les Chevaleries, le héros est le « Chevalier », être mystérieux et singulier, d'une beauté qui échappe généralement à toute description, et d'une valeur surhumaine qui se manifeste dans les multiples épreuves auxquelles il est soumis. Chez Sainte Térèse c'est l'âme qui tient ce rôle ; elle est ce héros merveilleux, ce chevalier du Christ, entité mystérieuse, d'une beauté insoupçonnée, et subissant avant d'arriver au terme de ses aspirations d'héroïques et rares épreuves.

L'unique et suprême inspiration de tous les actes du « Chevalier », le mobile de tous ses exploits est « l'Amour ». Et cet amour touche par instants à une folie étrange et spéciale, comme dans les épreuves d'Amadis à la Pena Pobre. Dans la mystique térésienne l'amour est également le grand, le seul mobile de l'âme : «Sans amour, dit la Sainte, tout n'est rien». Et cet amour grandit jusqu'à une folie sublime, une celestial locura où l'âme, tout imbibée d'amour, « court plusieurs jours comme folle ».

Enfin le « Chevalier » se distingue par une inébranlable fidélité à son seigneur : Lisuarte pour Amadis, Dieu pour Sainte Térèse. Pas plus qu' Amadis, l'âme ne peut déchoir de ce loyalisme ; l'âme est vassale, dit la Sainte, le rey todopoderoso l'attend au centre du mystérieux château ; il faut qu'elle sache que, frappée

i. Cejador y Frauca : Cabos stieltos, Madrid, 1907, p. 489.

à son effigie, portant sa livrée et son écu, elle doit se garder à lui, libre de toute félonie jusqu'au dernier jour de sa vie, jusqu'au terme de l'aventureux chemin de la perfection, jusqu'au centre du Château mystique.

Et ainsi, l'idéal de Térèse est en quelque sorte celui d'Amadis mais tourné « a lo divino » ; les leitmotivs dominants de l'idéalisme chevaleresque sont aussi les grands traits de l'idéalisme térésien, et tous deux reproduisent l'idéalisme de leur pays et de leur temps.

Ceci assure déjà à l'œuvre de Sainte Térèse une place prépondérante dans l'histoire littéraire de son pays. Entre les œuvres des écrivains qui la précèdent et de ceux qui la suivent, elle constitue, à l'entrée de la grande période classique, un chaînon de la tradition littéraire castillane. Ayant repris aux uns et donné aux autres, pénétrée des caractères fonciers de la race, pleine de couleur locale, elle est écrite non dans un langage savant mais dans la simple et belle langue parlée dans les villes de Castille, à un moment où cette langue a déjà été suffisamment polie et travaillée pour produire les œuvres du grand siècle. L'œuvre de Sainte Térèse est extrêmement représentative de son pays ; en un mot elle est foncièrement espagnole.

Mais ce premier caractère n'en épuise point le mérite. Elle en a un second : elle est encore foncièrement humaine.

Les ouvrages humains, c'est-à-dire ceux qui sous l'ondoyante caducité des phénomènes sensibles et passagers savent dégager dans l'homme la formule permanente d'humanité, exprimant l'homme dans ce qu'il a de commun à toutes les époques et sous toutes les latitudes, de tels ouvrages se lisent toujours. Composés dans des circonstances concrètes et pour des auditoires ou des lecteurs spéciaux, ils survivent aux uns et aux autres.

A mesure que celles-ci évoluent et que l'état d'esprit de ceux-là tend à disparaître, ces œuvres dépouillées de leurs mérites contingents perdent parfois leur actualité immédiate ; elles voient se dégager d'autant mieux leur actualité foncière ; ceci parce qu'elles touchent à des sujets universels comme l'amour, la mort, les préceptes de la conscience éternelle, ou parce que l'homme s'y retrouve tel qu'il est, ni pire ni meilleur, avec ses jours de sanglots et de joie, ses désirs exaltés du mieux et ses troublantes faiblesses, et enfin, « monstre incompréhensible ».

Mais il ne suffit pas que de tels ouvrages nous parlent de tels sujets ; il faut, pour qu'ils soient humains, que ce soit sur ce ton prenant qui nous force à réfléchir, qui darde en nous l'angoisse de ces problèmes, nous inquiète pour la vérité et émeuve en nous précisément ce qui s'est ému et troublé dans l'homme des siècles antérieurs, qui nous a précédés parfois de plusieurs siècles. Ces œuvres en un mot ne sont humaines que pour autant qu'elles sont vraies ; et elles ne sont vraies que pour autant qu'elles se conforment au canon essentiel et invariable d'être, de vivre, d'agir de l'homme de tous les temps. Ce qui les fait survivre c'est donc le fragment de vérité qu'elles renferment. La vérité n'est point sujette aux contingences ; elle n'évolue point ; nous évoluons autour d'elle ; notre soif pour elle est si grande qu'aussitôt que nous en avons découvert quelque part la plus petite parcelle, nous ne saurions y demeurer indifférents ; et souvent nous la recherchons ou nous la repoussons, d'après que notre manière de penser correspond ou non à notre manière de vivre. Ainsi se lisent encore au XXe siècle Platon, Tacite, Dante, Pascal ; ainsi se lit aussi Sainte Térèse.

L'œuvre de Sainte Térèse est l'épopée de l'amour; et voilà le sentiment humain et universel par excellence. L'homme qui n'aime point n'est aux yeux de Térèse

qu'un être moralement difforme ; tous ses actes sont des gestes de néant : « y sin amor todo es nada. »

Mais tout amour n'est point vrai, partant n'est point humain. Il y a un amour faux et qui n'est point universel mais égoïste et singulier. Saint Augustin parquait celui-ci dans la cité de l'amour du moi : L'amour du moi, jusqu'à l'oubli de l'Infini ; et plaçait l'autre dans la cité de l'amour diffusif: l'amour de l'Infini jusqu'à l'oubli du moi.

L'amour vrai tend à reculer ses limites, à augmenter ses capacités ; il est, comme le bien, diffusif de soi ; il veut se répandre, il cherche cette dilatation de ses capacités, cet « ensanchamiento » enivrant dont parle Sainte Térèse. Il a soif d'union, d'abandon et de perpétuité sans limites ; en un mot, il cherche l'infini comme un pôle.

La pierre de touche de l'amour est donc sa relation avec l'infini. Et cela est vrai à toutes les époques, universellement. Or cette relation de l'amour humain avec l'infini comprend trois étapes :

le sens de l'infini,

la soif de l'infini,

l'expérience de l'infini.

Au terme de ces trois étapes, l'homme a épuisé la formule plénière de l'amour.

Sainte Térèse dans ses œuvres est le poète merveilleux du cœur humain dans sa triple relation avec l'infini.

L'homme a l'idée d'infini ; il se débat inutilement contre elle. C'est une première idée humaine. Qu'elle soit en lui, comme le veut Descartes, une idée infuse ou intuitive, ou qu'elle soit simplement le terme d'un raisonnement, tout homme la possède, et ce sens de l'infini l'accompagne dans son amour. En celui-ci, s'il a quelque noblesse, l'homme cherche à introduire un élément qui le perpétue. Il sent s'élargir singulièrement autour de soi les proportions du monde ; le fini, le créé,

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devient fonction de ce qu'il éprouve ; ce qui ne lui parle pas de ce qu'il aime le laisse désormais indifférent et, dans son optimisme confiant, il a le sentiment de dominer le monde. C'est en cet état que, poète, il trouve ces paroles que saint Augustin appelle : « verba triumphantium ». Sainte Térèse eut ce sens étrange et néanmoins humain à un degré peu ordinaire. Dès son entrée en religion, elle sent en elle cette opération de l'amour; elle éprouve ce recul du fini ; le créé perd à ses yeux toute importance s'il ne la seconde à aimer; elle devient étrangère et singulièrement indépendante à l'égard de tout ; elle a vraiment, dit-elle, le sentiment de «tenir le monde sous ses pieds ». Et cet amour vainqueur, confiant, libre et optimiste est célébré par elle en des pages qui n'ont d'égales dans aucune littérature. Son œuvre tout entière communique, au dire de lecteurs illustres de ses œuvres, cette étrange atmosphère d'infini et ce sublime élargissement d'âme.

Ce sens croît chez l'homme dans des proportions merveilleuses à mesure qu'il en devient conscient. Pour cela, il faut que l'homme réfléchisse. Alors il sent naître en lui la soif de l'infini ! Alors le fini, le créé, l'immédiat qui l'enserrent et dans lesquels il vit, lui paraissent une geôle dont il faut qu'il s'échappe. Ici déjà l'amour inférieur, dans ce qu'il a d'immédiat et de fugitif quant à la jouissance et de borné quant à l'objet, ne parvient plus à le satisfaire. L'insatisfaction le gagne et bientôt le dégoût ; il sent monter en lui la soif inextinguible. Lorsqu'alors l'infini reste vague pour lui comme dans la première étape, lorsqu'il ne découvre pas un Infini positif, la soif qui le torture ne peut plus se supporter ; il ne comprend plus la vie et sa philosophie, comme celle d'un Tolstoï, lui dicte le suicide.

Pour Térèse l'infini est devenu concret, mais sa soif n'en a été que plus crucifiante. Comme Pascal, elle a su

que l'homme, « néant à l'égard de l'infini, tout à l'égard du néant, c'est-à-dire milieu entre rien et tout », devait se diriger vers le tout sous peine de sombrer dans le rien. Et elle a désiré le Tout, impétueusement, car, disaitelle, « ma nature est de désirer avec ardeur » ; et je ne connais point d'écrivain, même Pascal, qui ait décrit cette soif torturante de l'homme pour Dieu avec une précision aussi saisissante sans néanmoins étouffer le lyrisme. L'effort ascensionnel de l'âme dans le Château et le développement méthodique du Traité de V Oraison dans la Vie sont entrecoupés de cris passionnés qui expriment ce supplice de moins aimer ; sous les préceptes si précis du Chemin on entend le halètement vers les sources qui sont au terme ; sans compter les sanglots tragiques des Exclamations et le cri déchirant de la glose célèbre : Je meurs de ne pouvoir mourir.

Enfin l'homme peut, dès ici-bas, arriver à étreindre l'infini dans une certaine mesure. Non point qu'il puisse dans son désir ou ses efforts à l'atteindre, dilater jusque là ses capacités ; l'Infini doit intervenir et s'offrir Luimême et, l'arrachant aux entraves naturelles, lui faire embrasser l'infini. Cette expérience positive du divin est strictement réservée aux Mystiques. Elle n'est plus, dans l'ivresse de l'amour humain, un vague sentiment d'infinité ; l'objet humain est ici écarté ; il n'y a plus comme objet que Dieu seul, aimé d'un cœur divinisé par des opérations spéciales qu'on appelle « grâces mystiques ». Par là se réalise pour l'homme la formule parfaite de l'amour.

Sainte Térèse l'a atteinte, et l'expérience du divin fut chez elle complète. Elle a connu toute la gamme des touches divines, avec toutes ses nuances et toutes ses délicatesses. Elle exprime dans ses œuvres cette étape dernière et suprême de l'amour avec une netteté psychologique telle que ceux même qui ne se sont point haussés

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jusqu'à cette expérience, ne peuvent qu'être frappés par son ton de véracité et l'objectivité de son réalisme.

Sainte Térèse a donc été par excellence : le poète du cœur humain dans ce qu'il a de plus haut.

Mais ce qui achève de la rendre humaine, c'est qu'en un sujet aussi relevé et le plus sublime qui puisse nouirir les inspirations de l'homme elle a gardé une rare discrétion littéraire. Sans prétention d'écrivain, elle s'exprime sans enflure, ce défaut si commun à sa race, mais avec bonhommie et simplicité. Et son sens de la mesure est aussi précieux dans son style que dans sa vie. Bien que ses écrits restent hermétiquement clos à ceux qui n'ont avec l'infini aucune espèce de relation, ou qui laissent sommeiller, enfoui en eux-mêmes, le sens intérieur, bien qu'ils ne s'adressent en fait qu'à ses directeurs ou à ses filles, on les dirait cependant rédigés pour tous, tant le ton en est simple et naturel, et il n'est point étrange que le terrible duc d'Albe dans sa prison d'Uzeda « se consolait à les lire ».

Cette vertu d'équilibre et de mesure se remarque aussi dans ses idées. Elle lui vient ici de la tradition orthodoxe dont elle n'aurait pas voulu s'écarter d'un pas. A toutes les époques de son histoire, la mystique hétérodoxe gravite autour de deux pôles : la dépréciation du raisonnement et l'exaltation excessive du sentiment. Nous observons ces tendances jusqu'en nos pseudomystiques modernes : Nous possédons aujourd'hui la religion du sentiment, mystique avant tout littéraire, qui se sert de l'instinct religieux pour exalter la volupté des sens ; nous avons également la philosophie de l'intuition, mystique aux allures philosophiques qui, encourageant la paresse de penser et le dévergondage intellectuel, aboutit aux anciennes rêveries néoplatoniciennes ou aux nirvanahs bouddhiques. La mystique orthodoxe est plus réaliste et partant plus humaine ; elle maintient strictement la vieille hiérarchie des facultés ; elle se

base même sur l'équilibre de celles-ci et sur leur plus parlait développement. Elle ne méprise point le raisonnement et fait des sens des facultés servantes qu'il importe de dominer.

Sainte Térèse se rattache pleinement à cette tradition ; et ceci augmente encore l'impression si forte que donnent ses ouvrages d'être des œuvres vécues et non des théories sans base et des « nouveautés ». Elles sont vraies et par conséquent humaines dans toute la force du terme. Térèse éprouvait « un désir ardent de ne dire jamais que la pure vérité, bien au dessus de tout ce qui se raconte en ce bas-monde » où il n'y a que du mensonge1. Aussi bien en littérature mystique ne saurait-on feindre. Bien des écrivains qui croient exprimer parfaitement l'humanité et l'amour, ne sont représentatifs que d'une humanité artificielle et d'un amour étroit ; ils ont eu peut-être un instant le sens conscient de l'infini, ils n'en ont jamais éprouvé, avec sincérité, la soif, parce qu'ils n'ont jamais pu se résoudre un seul instant à quitter le domaine du fini. Voilà pourquoi l'artifice littéraire tue toute inspiration chez ces écrivains dont l'hystérie verbale dévoile bien plus qu'elle ne cache l'hypocrisie intellectuelle et la débilité morale.

Est-ce à dire, à l'autre extrême, que tous les écrivains sincèrement mystiques soient humains ? Non, et il y en a de démesurés, d'extrahumains comme Suso, ou comme Lull ; il y en a d'autres qui n'ont vu dans l'univers que les solitudes de leur âme individuelle. Térèse a vu davantage ; elle a vu l'âme et le cœur des autres et les réalités du monde. A ce titre, elle est avec saint François de Sales la plus humaine des écrivains de spiritualité. Elle sait par exemple, que « c'est une grande chose de supporter chacun avec les faiblesses qui lui sont propres»;

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