‹ Sainte Térèse, écrivainChapitre 48 sur 108 · II. — La Langue térésienne · texte numérisé non relu

II. — La Langue térésienne

En quelle langue Sainte Térèse s'exprima-t-elle ? Elle parlait la langue de son temps et de son milieu,

i. Mon intention n'est pas de donner un traité complet sur la langue de S. T., mais d'en esquisser les traits généraux comme preuve de la 2< 'niale spontanéité de l'écrivain. Pareille monographie ne saurait d'ail-

celle qu'elle avait entendue toute petite dans le palais des Cepeda, plus douce sur les lèvres de sa mère Béatrice, plus impérative, plus guerrière, plus « bronca » dans la bouche de son père Alonse et de ses frères les futurs conquistadors.

C'était la bonne langue avilaise où se reflétait l'âme de la très vieille Castille, pleine de locutions familières, avec des mots rappelant la reconquête, lourds d'exploits et de batailles, avec des apports dialectaux des provinces voisines ; langue commune au peuple et aux chevaliers, pleine et rude chez les paysans, mieux articulée, plus châtiée, «mas castiza» dans l'aristocratie et chez ceux, qui, comme Cepeda, tenaient à la « limpidité du sang ».

L'idiome avilais était « correct et mesuré et des plus châtiés des provinces castillanes1». En ce temps là, le castillan s'étendait aussi loin que les bannières victorieuses de Charles-Quint. Il sonnait haut dans les auberges de Flandre et sur les quais d'Alger, sous les tonnelles du Tibre et dans les gargotes d'Allemagne. Chantée par les étudiants à Salamanque et à Louvain, malmenée par les marchands à Anvers ou à Naples, mâchonnée par les nègres et les sauvages du Pérou que catéchisaient les Jésuites espagnols, vociférée par les soldats et susurrée jusque dans les antichambres du Pape, la langue d'Espagne comme son territoire évoluait vers l'unification.

Celle-ci n'était point consommée. Le castillan le plus pur était l'idiome de Tolède. Depuis Alfonso X, il servait de norme aux écrivains. Pendant ses séjours à Tolède,

leurs être définitive que lorsque les études de philologie et de grammaire historique du castillan seront arrivées à des conclusions synthétiques du moins pour le XVIe s. Ce sera l'œuvre d'hommes tels que M. Ménendez Pidal, l'illustre directeur de la Revista de Filologm espaùola. et d'autres philologues éminents que possède l'Espagne d'aujourd'hui.

i. D. Miguel Mir : S. Teresa de J. p. 5.

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chez cette dame de vieille aristocratie et son intime amie, Louise de la Cerda, Dona Teresa de Ahumada put assouplir son avilais un peu rude et prendre les intonations plus douces de l'accent tolédan.

A ce moment et jusque vers la fin du siècle, la phonétique du castillan est en pleine évolution. Sous l'influence de l'italianisme, cette introduction des mœurs élégantes, des modes littéraires et des idées philosophiques du « bel paese », l'espagnol dans les milieux cultivés est doux, presque mou, multipliant les sonorités languides et les consonnes articulées à mi-lèvres. Mais à mesure que l'Espagne réagit contre le relâchement et l'exotisme, à mesure que progresse le sentiment national, à mesure aussi que se répandent les doctrines ascétiques, la langue devient plus rude ; la prononciation se fait plus énergique ; les intonations ont plus de vivacité et de sonorité l. « La prononciation castillane perd ainsi, peu à peu, la variété de nuances et la suavité qu'avec les sons anciens elle conservera en Portugal, Galice, Asturies, Catalogne et même en Andalousie, donc pour ainsi dire sur tout le littoral. Grâce aux sons nouveaux z, j, /, nés sur le plateau castillan, elle devient âpre et rauque à l'extrême 2 ».

i. Les anciennes articulations dentales mi-occlusives graphiées ç et z et correspondant à ts et dz, évoluent vers l'articulation con trictive et deviennent pendant la seconde moitié du siècle les linguoden taies ce et ze conservées encore aujourd'hui.

La chuintante sourde, graphiée x, et correspondant au ch français (p. ex. quixote, prononcé alors comme quichotte) disparaît ; de même la sonore correspondant au / français ; l'on voit apparaître à leur place la jota moderne, d'une articulation plus dure.

L'aspiration, graphiée h, f ou ff, se perd. Par contre les érudits introduisent le son labiodental, graphie f. L'aspiration s'est néanmoins conservée en Andalousie et, pour certains mots, dans la langue du peuple par toute l'Espagne et en Amérique ; on dira encore dans certaines régions juerza pour fuerza ; jué pour fué, etc. (cf. Cejador, Hist. de la lengua, t. III, p. 29.)

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