D. J. Cejador : Hist. de la lengua, t. III p
Et c'est ainsi que les Castillans d'aujourd'hui dont le parler est brusque et sonore, trouvent efféminé le langage un peu lent mais infiniment plus chantant et plus doux des andalous, des galiciens et des sud-américains.
Ce fut probablement là cependant la langue que parlait Térèse, plus fière et mesurée dans la bouche d'une avilaise et fille d'hidalgo, mais douce néanmoins et n'ayant pas encore revêtu cette âpreté sévère que donnera finalement à l'idiome de ses compatriotes l'habitude du commandement.
Et ce fut aussi cette langue qu'elle écrivit. Car elle n'en écrivit point d'autre que celle qu'elle parlait. Ce sera, comme nous le verrons, sa grande originalité. Elle n'eut jamais rien d'un « littérateur ». Elle ne demanda ses moyens littéraires ni aux écrivains de son temps, ni à des préceptes d'école, mais elle trouva dans sa bonne langue parlée toutes les richesses qu'elle répand à profusion dans ses écrits.
« Parler et écrire avec une spontanéité absolue, dit S. Moguel lf et par conséquent, tantôt avec élégance, tantôt avec une certaine négligence mais toujours avec pureté et une grande propriété de termes l'idiome patrial, tout uniment et simplement, tel qu'il se parlait et écrivait en Vieille-Castille au XVIe siècle, tant pour ce qui concerne le vocabulaire qu'en ce qui touche à la grammaire, sans latinismes, italianismes ou autres éléments exotiques, dans les mots ou dans les constructions, voilà en somme le caractère de son langage ».
La grande nouveauté de l'époque, c'est l'estime qu'écrivains et érudits commencent à montrer pour la langue vulgaire. Jusqu'au XVe siècle, le latin avait été seul à jouir de la dignité de langue savante. L'humanisme n'y avait pas peu contribué. La littérature pure s'était risquée depuis longtemps à employer « el habla vulgar »
El lenguaje de S. Tere%at Madrid 1915, 2e éd. p. 43.
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mais elle ne se faisait accepter qu'en se latinisant ; les poètes se piquaient d'érudition et leur muse, comme en France, parlait grec et latin. Bientôt le latin dut céder une partie de son prestige à l'italien. Sous les Juan de Mena, et plus tard sous les Garcilaso et les Boscan, la vogue fut à l'italianisme. On malmena le pauvre castillan qui fut truffé de mots érudits, habillé à l'italienne et rendu méconnaissable.
Mais à la fin du XVe siècle, l'art populaire des Romanceros et des Cancioneros attira soudain l'attention des savants. Celle-ci se porta naturellement sur l'instrument de cet art : le parler populaire. Ce fut comme une découverte : Nebrija et le Comendador Nunez, humanistes et philologues dans les langues anciennes, se mirent à penser que le castillan lui aussi est une langue susceptible d'être enseignée. L'un rédige un dictionnaire et une grammaire castillane ; l'autre réunit en un recueil les innombrables proverbes dont l'idiome parlé est farci 1.
Néanmoins chez les érudits comme chez les écrivains persiste le préjugé que, si le castillan veut se hausser à la dignité de langue littéraire, il doit s'ajuster au latin et le prendre comme patron. Les littérateurs continuent donc à encombrer le lexique de mots nouveaux, radicaux grecs, latins ou italiens, affublés de désinences castillanes, tels paradoja, tiranizar, sapiente, inconsutil, columbino, modelo, pédante, etc. 2. D'autre part, un certain nombre de mots sont systématiquement écartés comme plébéiens et grossiers. Enfin la science, théologie, exégèse, philosophie, médecine, histoire, continue à s'exprimer noblement en latin.
i. Ces libros de refranes que nous avons signalés plus haut (v. P. I. chap. iv), refranes glosados, sont nombreux et ont une grande vogue pendant le XVIe s. Ils sont le plus pur reflet de l'âme populaire et son expression verbale la plus directe : Cervantes qui a voulu mettre dans le Don Quichotte l'âme populaire d'Espagne, l'y mit sous forme de refranes dans la bouche de Sancho Panza ; et ce fut un des grands succès de l'œuvre.
2 V. Cejador op. cit. t. II. radicales italianos ; p. 34 et sq.
La lutte de l'idiome national contre le latinisme et l'italianisme fut longue. Le castillan s'affranchit à mesure que les écrivains l'osent employer, et cet affranchissement de la langue est parallèle à l'éveil progressif de la conscience nationale. Entre la langue un peupédante encore du Marco Aurelio et les grossiers latinismes de Lucena, de Juan de Mena et du marquis de Santillane, il y a déjà de la marge.
Lorsque Juan de Valdès écrit vers 1533 son Dialogo de la lengua, la dispute est encore vive. A ce moment, bien qu'avec des hésitations et des retours, Valdès formule courageusement le grand principe de l'usage. La norme du castillan ne doit point être le latin mais bien la langue vulgaire, telle que la parle le peuple deCastille. Comme en France le canon devient la langue des honnêtes gens « el uso comun de hablar 1 ».
Le dédain pour la « habla vulgar » perdure néanmoins. Certains persistent à la croire inapte à exprimer des pensers élevés et scientifiques. Les écrivains qui l'employent en de semblables matières, s'en excusent généralement dans un long prologue. On se sert du castillan dans des ouvrages écrits pour des ignorants, « para gente de capa y espada, para doncellas ociosas y desocupadas », et Ambrosio de Morales constate avec amertume : « Il suffit qu'un livre soit écrit en castillan pour ne plus jouir d'aucune estime 2 ».
Ce préjugé eut la vie dure. En 1588, dans son Prologo de la Madalena, Malon de Chaide éprouve encore le besoin de se défendre pendant des pages d'employer Le vulgaire, et réfute longuement l'ancienne objection : « qu'en cette langue peu noble on peut tout au plu>
1. « Esto hago con perdon de la lengua latina porque cuando me pongo aescribir en castellano no es mi intencion conformarme con el latin sino explicar el concepto de mi animo». Le Dialogo ne fut publié qu'en 1737; ce qui ne veut pas dire qu'il était inconnu des contemporains.