‹ Sainte Térèse, écrivainChapitre 50 sur 108 · M. Mir Escriiores mtsticos espanoles, p. XX · texte numérisé non relu

M. Mir Escriiores mtsticos espanoles, p. XX

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écrire des historiettes pour les bonnes femmes et des contes de vieilles fileuses, et que les sujets sacrés demandent plus de respect 1 ».

Pour détruire cette mentalité les premiers traducteurs d'œuvres de dévotion écrites en latin et les traducteurs de la bible et tous ceux que l'on appelle les « scripturarios romancistas » rendirent dès le début du siècle d'inappréciables services. Ayant eu d'abord eux-mêmes à travailler leur langue pour lui faire rendre tout ce qu'exprimait le latin, ils prouvèrent d'autant plus sûrement la richesse du castillan à ceux qui étaient prévenus contre lui. Écrivains dévots et auteurs d'œuvres ascétiques préparèrent ainsi l'instrument dont allaient se servir les Mystiques dans la seconde moitié du siècle.

Sainte Térèse n'écrivit jamais que le pur castillan. Elle n'eut d'autre norme que l'usage. Aussi éloignée des tournures latines que des italianismes, elle aimait pardessus tout la simplicité. Sans culture ancienne ni prétention d'humanisme, elle ne supportait pas « que ses filles fissent les latines ». Son œuvre est donc un monument unique pour l'étude de la langue castillane.

En effet, peu d'écrits donnent aussi vivement l'impression du langage parlé.

Un examen un peu plus approfondi de sa langue, suffira à établir cette thèse :

A. Les mots du vocabulaire térésien.

Ce sont les mots de tout le monde, les mots de la « habla vulgar ». Térèse qui blâmait avec sévérité les « novedades y melindres » dans les conversations, n'a voulu retenir de ses lectures que quelques mots savants

i. Ed. Autor. Espaii., t. XXVII. p. 281-2.

indispensables. On trouverait chez elle à peine une vingtaine de a voces cultas », tels que extasis, hipocresia, relaxation, corporeo, paroxismo, dont elle ne peut se passer. Elle s'évertue à exprimer les doctrines les plus élevées avec les mots du langage ordinaire, tandis que les « voces cultas » pullulent chez ses contemporains. Les vulgarisateurs dévots eux-mêmes, écrivant cependant pour le peuple, se servent de préférence de mots dérivés sans évolution du latin ou de mots usuels latinisés ou italianisés. Cela est vrai même pour les meilleurs tels que d'Avila, Grenade, Luis de Lcon, Rivadeneyra, Malon de Chaide, saint Jean de la Croix. Ainsi, dans les écrits de ce dernier, dédiés parfois à des femmes, on rencontre constamment des mots comme fruicion, absintio, abîsmal, tnelifluo, conglutinar, excedente, incipiencia, imersa, assez abscons pour ces bonnes âmes et dont le vêtement espagnol est des plus légers.

Térèse au contraire donne aux mots savants qu'elle ne peut éviter un vêtement populaire ; elle écrira : estasi, parajismo, yproquesia, etc.

Les mots d'origine castillane, mais qui déjà à son époque avaient un doublet savant, reçoivent toujours chez elle la forme populaire : perlado, entrevalo, milaglo \ naide, fraganza pour prelado, intervalo, milagro, nadie, fragancia.

Son lexique renferme une série de mots vivant alors mais que l'Académie n'admit point dans son dictionnaire : atrasmano, desvelacion, socrocio, carrastollendas, etc. Térèse les avait cueillis sur les lèvres du peuple et on les entend encore aujourd'hui dans les provinces. Elle dira amosar pour mostiar, casar pour anular, etc. Comme en langage parlé, elle aime beaucoup les super -

i. On trouve aussi : miraglo. Les échanges entre 1 et r sont fréquents chez T. Elle écrit : pielde, clalamente, mayol et par contre : der Seûor pour del Sefior.

S'« T rè^e. 17

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la tifs par répétition : tnucho, mucho... ou tantas, tantas t tantas. Elle dit aussi : es tnuy bueno y muy rebueno...

Avec l'âme populaire elle raffole des diminutifs. Elle en a de toutes manières : en ito-ita : pastorcito, cuidadito, cosita, majercita ; en illo-a : pecadorcilla, fuentecilla ; en ico-a : frailecico, centellica ; en uelo-a : labradorzuelo, monjuela, agravuelo (dimin. de agravio) etc.

Elle re dédaigne pas au besoin le mot cru, l'expression forte qui sent le terroir et que le style élégant rejetterait : « es harto bueno para no caer en semejante bestialidad ».

D'autres fois ce sont simplement des mots du langage familier et que l'on n'emploie guère qu'en conversation. Parlant d'une prieure qui s'est donné beaucoup de mal pour acheter une maison, elle emploiera le mot urguillas de la priora, terme familier et aujourd'hui désuei, qui répond assez bien à l'italien « combinazione ». Elle désignera un sermon qui avait été de la part des parents d'une professe l'objet de petites intrigues, du terme aujourd'hui perdu de armandija, piège, sorte de lacet, de trappe ou de filet employé à la chasse.

Pour le reste on ne peut mieux caractériser le vocabulaire térésien qu'en disant qu'il est sobre, expressif et juste. Et c'est une chose qui frappe à la lecture.

B. L'orthographe térésienne.

La norme du langage parlé est ici plus évidente encore. La Sainte écrit tellement comme elle parle qu'elle s'eftorce dans les cas douteux de graphier simplement les sons. Pour apprécier à sa juste valeur son remarquable instinct phonétique, il importe de savoir, que l'orthographe castillane traversait à ce moment une période d'anarchie due précisément à l'évolution de la prononciation. Les érudits, dirigés plus par le raisonnement que par l'ouïe, ornaient les mots de lettres super-

fétatoires destinées à éclairer leur étymologie. Les écrivains populaires se basaient sur la prononciation et écrivaient les mots tels qu'ils les entendaient. Valdès avait voulu concilier les deux systèmes : Par exemple dans la question de savoir s'il fallait écrire m ou n devant b et p : « Je sais, dit-il, que dans certains cas le latin demande m et que cela paraît juste ; pourtant comme je ne prononce qu'n, je n'ai pas à m'en préoccuper ; toutefois pour satisfaire les uns et les autres, j'écris tantôt n, tantôt m ». C'était consacrer l'anarchie.

Sainte Térèse adopte d'instinct le système phonétique c'est-à-dire le système populaire. Son orthographe nous livre ainsi des documents précieux sur la prononciation du castillan au XVIe siècle 1.

Évidemment tout n'y est pas personnel et notre écrivain suit généralement les règles des maîtres qui lui avaient jadis enseigné l'écriture et la grammaire. Ceux-ci recommandaient par exemple le dédoublement de l'r dure initiale et médiane comme dans rruin, arriba, ainsi qu'après n comme dans enrredo, et Térèse se conformait à cette règle qui lui est peu naturelle ; mais dans les cas discutés et ils étaient nombreux elle prend son oreille pour maîtresse.

L'orthographe des mots latins chez Térèse est suggestive de son procédé phonétique. Elle ne les écrit pas comme elle les a lus mais comme elle les prononce ou les entend. Elle écrira : dita, fatus, pour dicta, factus ; miqi bivere cristus est, mori lucrun ; advenian renum taun : el anues dey (agnus Dei), etc..

i. Comme les Mss. manquent à peu près de tous signes de ponctuation et que les signes orthographiques sont rares, bien des particularités nous échappent. La destination des traits obliques ou verticaux qui coupent le texte et même parfois le mot, reste vague. Quant aux traits horizontaux ils correspondent aux abréviations courantes des Mss de l'époque : q, flaqça pi, mus vro, sa, c >mjeca, pour : que, flaqueza, para, mercedes, vuestro, san, comienza. La S. écrit aussi pe, m8, pour padre, madré.

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L'orthographe phonétique térésienne, fréquemment en opposition avec l'orthographe étymologique des érudits, reproduit ainsi avec assez d'exactitude des articulations qui correspondent à celles de la « habla vulgar » du moment. Quelques exemples pour illustrer cette assertion :

Nous constatons comme un phénomène constant chez Térèse une tendance à simplifier les groupes consonantiques. Sans souci de Tétymologie qui préoccupait les érudits latinistes, elle écrit : picina, Madalena, asolver sudita, suprior, efeto, simplifiant les groupe se, gd, bs, et, etc.

Pour le même motif la graphie x exprimant le groupe es, n'existe pas dans l'alphabet térésien ; cette graphie a toujours chez elle la valeur de s simple. Ex : teoloxia est à ses yeux teolosia ; d'autre part elle écrira extasis, experiencia : estasis, espiriencia.

Les mots savants, très fréquemment employés dans les livres et moins dans la conversation ordinaire, comme imperfecion, inpedimento, gardent leur physionomie ; les mots employés dans les livres mais plus fréquemment encore dans le langage oral subissent la transformation : niguny ifterno.

Toutes ces simplifications sont typiques de la phonétique térésienne. Or elles sont le reflet immédiat du castillan parlé de l'époque. Celui-ci, encore à l'abri de l'influence qu'exercera sur lui l'orthographe officielle, tendait à faciliter les articulations pénibles.

On touche du doigt la crainte des articulations dures dans le dl si fréquent dans certaines formes, comme alabadle, conocedle. Les bons auteurs du temps facilitaient ce groupe un peu brusque par une métathèse, et Sainte Térèse comme ses contemporains écrit : alabalde, conocelde. 11 en va de même pour l'assimilation si courante chez tous les écrivains de l'âge classique : tnatallo, conocello, pour matarlo, conocerlo. Mais on

sent que la langue n'est pas rigoureusement fixée, car à côté de la forme decilde, on trouve aussi chez Sainte Térèse decidle ; elle écrit de même pullicio pour bullicio, apilita, qu'elle corrige ensuite elle-même en abilita.

Cette influence du langage oral est également sensible dans les articulations simples.

Sainte Térèse n'écrit que les lettres qui se prononcent. Voilà pourquoi l'h est pour ainsi dire absente de son alphabet : ylar, yjas, yere> etc. Les finales s'entendent à peine ou ne se prononcent presque pas. La Sainte les adoucit jusqu'à les graphier par d'autres lettres : l'r final par exemple est quelquefois graphie y ; ex : alquiley pour alquiler. La dentale occlusive sourde t passe fréquemment chez elle à la sonore d, surtout dans les mots latins : ed, timed, desiderad. Quand déjà la finale est faible, d, elle disparaît complètement. Ainsi dans l'impératif pluriel, Térèse écrit régulièrement : mira, tené, oi, escuchd pour mirad, tened, oid, escuchad ; de même en latin, sun, vul, pour sunt, vult.

Même adoucissement pour les voyelles finales : trae, cae est simplifié en cay, tray, et cet y lui-même subit l'apocope dans les fermes éminemment populaires reproduites par la Sainte so, esto, pour soy, estoy. Mais cette apocope suggère doublement chez Térèse le langage oral, car elle est généralement nécessitée par le besoin d'éviter l'hiatus, ce besoin instinctif de la langue parlée. Térèse écrit donc : so yo ; es como quien oy hablar ; teni harto valor. Cette aversion pour l'hiatus emporte même parfois la voyelle initiale du second des deux mots qui se rencontrent : hasta hora, hacia riba ; que les vea nimosos. Pourtant elle écrit parfois deste et d'autres fois de este.

L'évolution des articulations dentales et palatales qui se produisit dans l'espagnol du XVIe siècle se remarque très bien chez Térèse.

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Les graphies f, (Vida) et £ (Cas/., Fund.), des Mss. térésiens, exprimant à l'époque préclassique l'articulation dentale ts, ds, représentent déjà chez la Sainte l'articulation linguodentale l. Térèse emploie en outre la graphie z après voyelle et en finale de mot ou simplement de syllabe : raiz, luz, paz ; et la graphie s dans des cas pour lesquels il est difficile de fixer une règle, mais bien distincts de ceux dans lesquels elle emploie une des deux articulations précédentes.

C et q (palat. occlusives) sont employées comme aujourd'hui, mais pour une articulation moins forte. Le son adouci qu'indique la graphie qu comme dans quan, aquerdo, quatro, est beaucoup plus fréquent chez Sainte Térèse que de nos jours. En latin elle l'adoucit encore : ainsi aquarum devient aguarum.

La j (jota) graphiée 3 dans les Mss. a déjà remplacé l'articulation chuintante. Elle est invariablement employée par la Sainte comme articulation forte. Le g (palatale occlusive) employé aujourd'hui comme épenthétique dans certains verbes irréguliers et constituant une articulation dure, n'apparaît pas chez Sainte Térèse. Elle écrit oya pour oyga, trayo pour traygo, etc. Dans certains mots le g est prononcé et même graphie s : religion donne relision, teologia donne teoloxia (pron. s) etc.

L'orthographe de Térèse est non moins révélatrice du langage oral au point de vue morphologique.

Nous retrouvons sous sa plume plusieurs modismes populaires alors en usage. Ceux-ci abondent généralement en simplifications et contractions de tout genre.

i. « Esta letra, dit S. Moguel, diversa de la s como de la z, como de la misma c an te e, 6, i, mas dulce que esta ûltima y menos que la s, popular en la Vieja Castilla, eminentemente espanola... se forma, como escribian los antiguos gramâticos « con la extremidad de la lengua casi mordida de los dientes no apretados ». El lenguaje de S. T. p. 73.

Térèse dira yndonos l pour yendonos, et l'emploi de la forme ya pour habia, dans le conditionnel, usage déjà en baisse de son temps, est encore dans ses œuvres d'un emploi très fréquent : parecerme ya 2 pour me pareceria.

On trouve aussi les formes populaires dans le futur des verbes venir, tener, poner : vendra, tendra, pondra qui font dans la morphologie térésienne : verna, terna, ponra ou porra, formes que le vieux castillan connaissait déjà 3.

Ce maintien de l'archaïsme populaire se remarque encore dans : cantastes pour cantasteis, llevastes pour llevasteis.

La constatation de ce phénomène dans l'orthographe térésienne, nous laisse soupçonner un langage plus doux que l'espagnol moderne. Mais tout est loin d'être fixé dans la phonétique et la morphologie de Sainte Térèse, et ceci en raison même de l'évolution que subissait la langue à ce moment. Ainsi avec une apparence de contradiction nous trouvons chez elle les formes anciennes : cantades, cantarades aujourd'hui devenues cantais, cantarais, et même les formes fuerdes, quisierdes, à côté des formes modernes.

Quiconque voudra fixer les règles de la grammaire térésienne se buttera donc à bien des exceptions, c'est-àdire à autant de problèmes. Les flottements sont nom-

1. « Modismo vulgar que aun usan en algunos pueblos de Castilla y aun mâs de Andalucia ». Cfr. La Fuente, Obras t. V, p. 41 éd. 1881.

2. Certains éditeurs et traducteurs des Œuvres ont pris à tort cette forme pour l'adverbe ya (déjà). L'i chez T. est généralement graphie y, et, comme nous l'avons dit, l'h lui est pour ainsi dire inconnu. Nous avons ainsi hia qui dans les Mss. térésiens représente tout simplement habia. Cette contraction nous donne la clef de certains temps rie v rbes et lorsque S. T. écrit correrse y an ou darmeya pena (dar me habia) que plus tard on écrira, d'après une évolution générale dar-ya-meou dariame, nous découvrons le squelette du futur et du conditi nnel formés tout entiers de la même façon : dar-hé, dar- ;hab) ia.

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