C. Les expressions térésiennes
Elles sentent le terroir avilais. Encore une fois fidèle écho du langage oral, les expressions pittoresques, les tournures imagées et expressives émaillent toute l'œuvre. Elles abondent dans la Vida. C'est le premier des grands écrits de la Sainte. Elle ne s'y est pas encore fait la main et y converse bien plus qu'elle n'écrit. C'est l'œuvre la plus proche, avec son merveilleux épistolaire, du style libre et dégagé de la conversation.
Voici quelques-unes de ces expressions : « Commencé a andar a gâtas (marcher à quatre pattes, Vid. vi) ; tenian siguras las espaldas (elles n'avaient pas à craindre pour leur réputation, Vid. vi) ; caerse las alas (être sans courage, Vid. x), ir paso de galina (Vid. xm) ou andar como polio trabado, (Vid. xxxix) ; ou ser sapo (Vid. xm) progresser lentement, comme une poule, comme un oison bridé, comme un crapaud. Un court instant de joie est : un cierra ojo y abre de contentamiento ( Vid. xiv) ; agir par routine : andar al hilo de la gente (Vid. xxx) ; Dieu vous éclaire visiblement : le ensena
a banderas desplegadas (Cart. cxxvn). Elle dit encore : El demonio anda jugando a la pelota con el aima (Vid. xxx) : le démon joue à la balle avec l'âme; andar las manos en la masa {Cari, cxxvm) : se trouver dans la mêlée ; via la muerte a el ojo (Cam. xxvi) : voir la mort toute proche; todo lo pone Dios a fuego y a sangre (Vid. xxx) : Dieu met tout à feu et à sang ; tornarse vizcaino, (Cart. cciii) se rendre incompréhensible ; esta como tarabilla de molino (Cast. iv, i), l'imagination est comme un traquet de moulin ; dans la Manche on dit encore : estar mas loco que una tarabilla ».
Sans être triviales, certaines expressions de la Sainte ne se rencontrent pourtant guère sous la plume des contemporains soucieux de beau langage. Sous ce rapport sa première rédaction du Camino (Ms. Escorial) est savoureuse. Pour dire par exemple qu'elle ne goûte point qu'un chacun vienne tourner la tête à ses filles, elle écrit : no querria que nadie os traxese al retortero. Dans la seconde rédaction (Ms. Valladolid) elle remplace cette expression populaire par le mot desasosegadas (xxn).
D'autres fois, mais rarement, ce sont tout au contraire des tournures un peu fines qui sentent les manières de cour : nuestra torpeza de las mujeres, su nacimiento de esta merced, formules dont il reste encore aujourd'hui des traces dans le langage poli : Su... de Usted 1.
Ce sont d'autre part de simples locutions populaires comme l'interjection a usadas qu'elle emploie si volontiers.
Enfin ce qui donne encore à sa langue une saveur toute populaire, ce sont les refranes qui çà et là émaillent son style. En bonne castillane Térèse a le sens du dicho. Sans en citer autant que Cervantes, Sainte Térèse en enchâsse de droite et de gauche dans ses phrases où ils
I. Rodriguez Marin signale des cas analogues dans Cervantes : Rinconete y Cortadillo, note 37.
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viennent le plus naturellement du monde, accompagnés des mots « cotno dicen, comme on dit ».
En voici quelques-uns : Hoy esta en uncabo y manana en otro, como dicen (Cart. cxxix) ; dicen que quien adelante no mira.. . atras se queda (Cart. cclxxix) ; a necesidad no hay ley (Cart. lxxxix) ; no nos queramos tanto que nos saquemos los ojos, como dicen (Conc. iv) ; mas vale lo cierto que lo dudoso (Modo de vis.) ; quien no crece descrece (Cast. vu, 4) ; mas vale tarde que nunca (Cart. ex) ; como se ayuden les ayudara Dios (Cart.xcn) ; la verdad padece pero no perece (Cart. ccxl) ; mas vale al que Dios le ayuda que al que mucho madruga (Cart. clxv). Il lui arrive même de ne citer les plus connus qu'à moitié : Cada dia da Dios a dos... ou maldito el hombre... ou enfin cette expression si connue de son temps et qu'elle répète fréquemment : a falta de hombre bueno... qui, en son entier, disait : a falta de hombre bueno a mi marido hicieron alcalde, faute d'hommes on a nommé alcalde mon mari ; nous dirions en français : faute de grives... (Cart. cxxix , lxxvi ; fund. xxx).
Je ne puis tout citer.
Les dichos ou refranes de Térèse ne sont pas toujours des locutions populaires existantes. En vraie castillane elle en improvise, et, comme nous le verrons plus loin, ce ton jovial et simultanément sentencieux, ne sera pas le moindre charme de son style.
D. La phrase téresienne.
Sainte Térèse — elle nous le dit elle-même — écrivait « a vuela pluma ». Elle ne se reprend point, ne se relit point, elle cause. Aussi sa phrase, plus encore que ses mots et ses expressions, rappelle la conversation et donne au lecteur le sentiment du contact direct avec l'écrivain.
Térèse qui sous l'influence du langage oral simplifie
son orthographe, simplifie aussi volontiers sa syntaxe. Sa phrase est incisive et directe, abondante parfois et même un peu bavarde, jamais lourde ; elle coule toujours de source et dit sans ornements ce qu'elle veut exprimer.
Luis de Léon qui était bon juge s'indignait qu'on osât y remplacer un mot : « Ce fut une grosse erreur de vouloir corriger certains mots, car si l'on comprenait bien le castillan, on verrait que celui de la Mère est l'élégance même ». Quant au port de la phrase, il ne met aucune borne à ses éloges : ■ Par l'art de bien dire, par la pureté et la facilité du style, par la grâce et l'agencement des mots et un abandon d'une suprême élégance, je doute qu'il y ait en notre langue une œuvre de cette valeur * ».
Pourtant un puriste y trouverait à redire. Térèse a une grammaire à elle. Elle se soucie bien de suivre des règles ! Elle veut exprimer ce qu'elle pense et comme elle le pense. C'est souvent au détriment des conventions grammaticales ; mais elle n'a jamais aimé les conventions.
L'accord du verbe et du sujet souffre parfois violence : Si lea esto alguna monjaescarmientenentni, ou imeparecian el trabajo grande. C'est quelquefois, il est vrai, un lapsus calami. Mais que dire de l'accord suivant ? y aun que las mesmas (les religieuses) le digan que lo haga (la prieure) y despues si estan desgustadas (la prieure) con ellas (les religieuses) la (la prieure) acusen... ! (Modo, p. 41). Il faut deviner la pensée de la Sainte et l'on trouve alors que ces accords bizarres ne sont pas toujours dépourvus de logique.
D'autres fois, un même mot est à la fois complément et sujet de deux verbes : Todo aprovecha para animar y
1. Caria que escribiô L. de Léon a Ana de Jésus y tnonjas del tnonasterio de Madrid al frente de las Obras complétas.
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admirar un aima (Conc. i). Des pronoms établissent d'étranges monopoles de compléments ; certains pronoms sont exprimés, mais il faut deviner le nom qu'ils remplacent ; la Sainte parle quelquefois d'elle-même au masculin, (et avec raison ! ) ; elle met le pour les \ mi pour mio ; un relatif rappelle un nom qui, bien qu'encore présent à l'esprit vif de l'auteur, se trouve parfois en fait à trois lignes de distance ; des prépositions ou des adverbes s'agglutinent en constructions inattendues ; elle dit : bastimiento para contra el ; si advertistes a en ello ; con siempre cruz ; por si pudiesen ; et tout cela se mêle, se bouscule, s'enchevêtre et finit par s'écouler avec l'agréable babil d'un ruisseau, toujours en mouvement et néanmoins toujours limpide.
Quant à la syntaxe térésienne elle est plus personnelle encore : Ici surtout c'est la conversation avec ce qu'elle a de primesautier, avec ce négligé apparent où l'ellipse abonde et où les anacoluthes les plus inattendues dardent mieux une pensée que les constructions les plus classiques.
Le discours indirect s'achève soudain en discours direct 2. Un même verbe a pour complément simultané un mot et tout un bout de phrase : No esta la perfecion en los gustos sino en quien ama mâs (Cast. ni, 2) ; un complément devient soudain, sans répétition, sujet dans un autre membre de la même proposition : Mas el Senor que tenta ordenado otra cosa, hubose de hacer. (Vida, xxxv).
Les mots ont dans la phrase une allure parfois un peu folâtre, et comme des enfants espiègles ne sont pas toujours à leur place : tiene en la estima las riquezas que ellas
1. L'éditeur des Moradas dans les Clasicos castellanos, (Madrid, 19 10), croit qu'il s'agit ici d'un phénomène dialectal, v. p. 174.
2. V. des exemples typiques au chap. XXXIX delà Vida, p. 356 et p.
merecen (Conc. ni 1). Un mot saute brusquement entre une préposition et le nom qui régulièrement devrait suivre : Era despues el escribir del vômito (Cart. cxlvi) con intento de en acabando la fundacion de Béas ir alla (Fund. xxvn).
Lorsqu'une phrase est commencée, Sainte Térèse n'a plus qu'un souci : tailler à travers grammaire et syntaxe un chemin à son idée ; elle fait porter à certains mots double et triple charge ; elle en brûle d'autres lorsqu'elle juge à la rapidité du discours qu'on comprendra bien sans leur aide. Elle parvient ainsi à se faire comprendre malgré des ellipses invraisemblables 2.
Comme nous le verrons plus loin, elle aime les comparaisons ; elle s'y engage tête baissée : son idée s'y imbrique tellement que le mot propre joue à cachecache avec l'image ; et l'accord se fait d'après que l'un ou l'autre se présente à l'esprit de Térèse, suivant toujours plutôt sa logique à elle que les conventions syntaxiques 3.
Elle a l'art de décrire par un amoncellement d'incidentes l'embrouillamini d'une situation. Grâce à ces
i. C'est du moins la leçon de la copie d'Albe. La copie de Baeza rétablit l'ordre régulier.
2. Voici quelques-unes de ces ellipses si caractéristiques du style térésien : Ellipse de substantif : Todo lo libraba de pecado y segun las razoties que daba... me parece lo hiciera yo si se le juzgara que en otros bien notorio era (Conc. II). — Ellipse d'adverbe : encomiendemela mucho que lo hd que no lo escribo Cart. xliii) — Ellipse de verbe, mais à un temps différent : no se canse de hacerme esta merced, porque yo lo estoy ahora. — Ellipse d'auxiliaire : En esto de sacar N S. aimas de pecados graves, por suphcdrselo yo y otras traidolas a mds perfecion es muchas veces. (Vida xxx x) ; con deseo he estado de hallar mensajero... y escrito. Cart. ccclxxxvii). — Ellipse de toute une idée : Siempre que veo caria suya me consuela y da pena no poder descansar muchas veces con hacer esto (scil. escribir a V. M. para tener el consuelo de ver carta de V. M.) (Cart. cccxc).
3. V. Vida, XXX : la comparaison de l'amour avec l'eau ; l'on y a tantôt l'accord masculin, tantôt l'accord féminin d'après que c'est l'idée amor ou l'image agua qui se présente à la pensée de l'écrivain.
incidentes accumulées sa syntaxe est parfois tétanique, mais l'idée est rarement obscurcie K
Elle aime les répétitions pléonastiques et les phrases où sonne à coups redoublés le mot typique d'une idée qui la préoccupe : Que contento puede tener quien todo su contento es contentar a Dios ; (Cast. morad. ni, i). Ansi... os aviso que tengais niucho aviso (Cam. xxxi) ; et ce goût discutable semble un écho de sa prédilection déjà lointaine pour les phrases alambiquées de ses romans de chevalerie : « la razon de la sinrazon que a mi razon se hace... ! »
Et malgré toutes ces tournures si personnelles, malgré cette syntaxe parfois un peu cahotée, malgré des défauts indéniables, le langage de Térèse reste, ainsi que l'écrivait son contemporain, « l'élégance même ».
C'est le jugement unanime de la postérité ; après Luis de Léon, Gratien 2 loue cette langue « sans recherche d'effets, sans rhétorique, ni procédés... extrêmement pure et des plus élégantes de la littérature d'Espagne. Bien des auteurs savants, ajoute-t-il, malgré de nombreuses retouches n'arriveront pas à écrire une phrase aussi bien tournée que celle de la Mère. Elle écrivait beaucoup et rapidement, sans ratures toutefois, car son écriture était très claire bien que ce fut une écriture de femme et qu'elle écrivit avec autant de vélocité qu'un notaire ».
Et ce jugement est confirmé par tous les critiques,
i Voici deux exemples : « Era con esperanza que nunca yo pensaba, a lo que ahora me acuerdo, porque debe haber esto mas de veinte y una afios, dejaba de estar determinada de tornar a la oracion ; mas esperaba a estar muy limpia de pecados. (Vida xix).
Si hablo u trato con algunas personas profanas porque no puede ser rrenos, a nque, sea de cosas de oracion, si mucho lo trato, aunque sea por pasatiempo, si no es necesario, me estoy forzando porque me da gran pena. Relarion i).