‹ Sainte Térèse, écrivainChapitre 56 sur 108 · V. Ire Partie, ch. ni p. 69 et · texte numérisé non relu

V. Ire Partie, ch. ni p. 69 et

nés, essence omniforme, substrat de tous les êtres. Cette essence se manifeste aux hommes de diverses manières ; la plus complète est la manifestation par plénitude de substance dans l'âme et le corps de Jésus. Jésus, le Christ, est pour lui le Logos, l'Idée de Dieu. Il est inférieur à Dieu mais très proche de lui, « Dieu par grâce et non par nature ». Nul ne va au Père que par Lui ; il est donc l'intermédiaire de toute communication mystique. Mais il n'est qu'un intermédiaire. Il s'ensuit que dans l'union mystique la contemplation du Christ devient plutôt un obstacle. A ce degré, il faut délaisser l'intermédiaire pour arriver au terme ; et enfin dans l'extase contempler la pure essence de Dieu en qui la personnalité humaine s'abîme et se résorbe.

Comprend-t-on pourquoi, devant ces « orgies théologiques », les affirmations de Sainte Térèse se font parfois un peu nerveuses ?...

Le Dieu de Sainte Térèse est un Dieu personnel. A-t-on remarqué combien son Christ est anthropomorphe ? Elle y insiste tant que des incompétents ont parlé d'hystérie érotomane. Pourquoi objective-t-elle si fort ? L'atmosphère de négation, de discussion, où livres et prédicateurs orthodoxes insistent sur la réalité de l'humanité niée par les hétérodoxes est déjà une explication. La chair que Sainte Térèse embrasse est une vraie chair, l'âme du Christ est pour elle une vraie âme humaine ; elle dit qu'elle voit le Christ, et elle le voit très en détail. Ce qu'elle en voit, une main, ses yeux aimants, tristes ou courroucés, est, remarquons-le, toujours lumineux. Elle use volontiers de cette comparaison de la lumière ; mais ce qui, chezServet, est l'essence même du Christ, Idée divine, n'est chez Térèse qu'une simple propriété de son Humanité splendide.

Le Christ pour elle est réellement Dieu. Elle s'insurge donc avec véhémence contre tous ceux qui prétendent qu'à un certain degré d'oraison la contemplation de

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l'Humanité devient un obstacle. C'était la thèse des Illuminés ; mais c'était aussi celle de certains directeurs orthodoxes. La Sainte les suivit un moment. Elle proteste avec d'autant plus de force contre ceux qui veulent ainsi faire abstraction de tout objet corporel et se croient des anges, alors qu'ils sont encore sur la terre 1.

Elle écrit à ce sujet un des plus beaux chapitres de la Vie. Et parce qu'on l'a contredite et qu'on a prétendu qu'elle n'y entendait rien, elle y revient encore dans le Château (VI, 7), répétant avec une pointe d'impatience : « Ce n'est pas à moi qu'on fera avouer que c'est là la bonne voie ! »

Dans ses visions de la Trinité, la Sainte est encore une fois très objective et très affirmative ; on sent bien qu'en écrivant elle s'attend à la contradiction : « Dans la vision de la très Sainte Trinité, je vois clairement que les Personnes sont distinctes, aussi clairement que je vous vis hier tous deux, mon Père, lorsque votre Révérence parlait au Provincial ; sauf que, comme je vous l'ai dit déjà, je ne vois ni n'entends rien des yeux ni des oreilles du corps. Comment cela se fait ? je l'ignore, mais je sais fort bien que ce n'est pas de l'imagination... Bien que ces Personnes me laissent comprendre avec une extraordinaire acuité qu'elles sont dictinctes, l'âme comprend qu'elles ne sont qu'un seul Dieu 2 ».

Loin d'être comme pour les Panthéistes une essence vague, Dieu est pour Térèse une trinité dont elle distingue nettement les trois personnes. Elle voit et comprend, tout cela évidemment en vision intellectuelle, quelle est la personne qui lui parle. « Veuillez remarquer ceci, mon Père, car c'est la pure vérité : Pour la Personne qui me parle d'ordinaire, je pourrais fort bien dire qui elle me paraît être ; je ne pourrais en dire autant des autres (tandis qu'elles se taisent). Il y en a une, je le

1. Voir tout le chap. XXII de la Vie. — 2. Relation V à Rodr. Alvarez

sais fort bien, qui ne m'a jamais adressé la parole. Pourquoi ? je l'ignore... Quant à la première Personne il me semble qu'elle m'a parlé quelquefois ; pour le moment je ne m'en souviens pas exactement, ni de ce qu'elle m'a dit ; je n'oserais donc pas l'affirmer 1 ».

On constate en tout ceci des idées très arrêtées, en même temps qu'un grand souci d'exactitude et d'objectivité.

Enfin, quel que soit le degré d'union, jamais la personnalité humaine ne se perd. Même dans le mariage mystique, dans l'union transformante, la personne humaine reste distincte de Dieu. Il y a union, jamais fusion d'essence, jamais l'intelligence unie ne se croit devenue partie de Dieu, bien qu'elle puisse ne plus se souvenir d'elle-même, tout absorbée dans la contemplation de l'Infini selon la plénitude de ses capacités.

Comme je crois l'avoir démontré dans la première partie de cet ouvrage, Sainte Térèse a vécu, sa vie durant, toute la longue réaction de l'orthodoxie catholique contre les hérésies qui attaquaient l'ancienne religion de l'Espagne. Au moment où elle écrit, l'atmosphère intellectuelle et religieuse est très lourde ; la combativité très grande de part et d'autre. Ses directeurs spirituels ont dû insister sur les points de combat. Térèse n'a point écrit dans l'abstraction. On la sent très préoccupée des dangers spéciaux des âmes qui l'entourent. En écrivant, elle vise çà et là des doctrines en cours et condamnées par l'Église. Or, à mon avis, et c'est par là que je veux terminer l'examen de ses idées, il n'en est point qu'elle rencontre plus directement, sans pour cela exclure le luthéranisme, que la doctrine des Alumbrados.

i. Jbid.

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Cela saute aux yeux si l'on veut se donner la peine d'approfondir cette hérésie, et l'on ne peut, je crois, mieux résumer, en quelques propositions, les grandes idées térésiennes qu'en reprenant une à une les principales thèses illuministes, dont elles sont, en réalité, la contre-partie.

Condamné une première fois en 1568, Filluminisme subit une nouvelle condamnation en 1574 > enfin en 1623 le Cardinal Andrès Pacheco rédigea une censure définitive en 35 propositions, qu'il fit lire dans toutes les églises de Séville. Voici les principales. On remarquera bien des points de contact avec d'autres hérésies et notamment avec le luthéranisme.

— « L'oraison mentale est de précepte divin, disaient les AlumbradoSj et par l'accomplissement de ce précepte on s'acquitte de tous ses devoirs». — Térèse insiste sur la nécessité de l'oraison vocale, de la récitation de l'office et du chant liturgique commandé par la règle. Pour suivre celle-ci il faut, même à des moments de grande ferveur, savoir quitter l'oraison mentale 1.

— Al. : « Les serviteurs de Dieu ne doivent pas s'exercer à des travaux corporels. » — Toutes les âmes, dit Térèse, ne sont pas faites pour la contemplation. A celles que Dieu ne mène pas par ce chemin, et plus encore à celles qui par faiblesse de complexion supportent malles trop grandes effusions de l'oraison et risquent de tomber dans l'hystérie et la mélancolie, on interdira l'heure d'oraison et on imposera des travaux corporels.

1. Les A., dans leur mépris de l'oraison vocale, considéraient comme intéressées les demandes du Pater : « Con espiritu proprio no se debe orar, disait Valdès, ni aun para pedir a Dios que se haga su voluntad porque no es buena la oracion ensenada sino la inspirada (Considér. xliii) ; lo mejor es detenerse y aguardar que el espiritu baje ». (Considér. xlvi). Opposer à ceci Sainte Térèse : Castillo vu, 6, Camino xxxiii, contre la quiétude stupide. On sait d'autre part combien elle recommanda la récitation du Pater, et ce ne fut pas par simple goût mais parce que le besoin s'en faisait sentir qu'elle en donna, avec toute son âme, la plus belle paraphrase qui fut jamais écrite.

— AL : « Certaines ardeurs, tendresses, évanouissements que l'on subit dans l'oraison sont le signe qu'on est en état de grâce et qu'on possède l' Esprit-Saint. » — Ces ardeurs, tendresses, évanouissements, dit la Sainte peuvent être l'effet d'une complexion faible, d'un cœur plus sensible ou simplement des illusions du démon. On sait combien la Mère attache de l'importance à ce discernement.

— Al. : « Une personne peut parvenir à un tel degré de perfection que la grâce inonde ses puissances au point de rendre tout recul ou progrès impossible. » — Cet état d'immobilité, Térèse l'appelle abobamiento, état d'abrutissement, où la sensibilité a le pas sur les autres facultés, et où de l'imagination montent des phantasmes vagues.

— Al. : « L'intercession des Saints est vaine. » — Térèse recommande la dévotion aux Saints. Elle tenait toujours dans son bréviaire la liste de ses Saints préférés. Sa grande dévotion à saint Joseph, elle l'a communiquée à tous les couvents de sa réforme.

— Al. : Pour les parfaits la contemplation de l'humanité du Christ nuit à l'union. — Nous avons vu que Térèse combat vivement cette doctrine.

— Loin de pleurer la passion du Christ, les Al. s'adonnaient pendant la Semaine Sainte à des réjouissances spéciales. — La compassion au Christ souffrant fut au contraire l'idée-force de la vie de Sainte Térèse l.

— Al : « A un certain degré de perfection le Serviteur de Dieu ne doit plus regarder d'images 2, écouter de

i Chaque soir, pendant les années de sa jeunesse, elle méditait la Sainte Agonie. La vue d'un Christ flagellé la bouleverse d'une émotion qui sera décisive. Le jour des Rameaux, donc pendant la Semaine Sainte, elle a sa grande grâce de l'inondation du Sang. Son culte pour sainte Catherine de Sienne est psychologiquement lié à sa pitié pour le Christ ensanglanté.

2. Comme les Luthériens et les Calvinistes, les Illuminés ne vénéraient pas les images. Pour se rappeler la Vierge, ils recommandaient aux dévots de regarder un beau visage de femme.

sermons; le précepte d'entendre la messe n'existe plus pour lui ». — Les œuvres de la Sainte sont pleines d'allusions à ces points brûlants. Elle-même a cru un moment qu'il était plus parfait de se défaire de toute image. Elle met ses filles en garde contre cette erreur. Elle dit combien elle aime les belles images et quel régal c'est pour elle d'entendre un sermon.

— Au sujet de l'Eucharistie, les idées des Al. sont variées. Pour certains d'entre eux, teintés de luthéranisme, l'hostie n'est qu'un pedazo de massa (un morceau de pâte). — On connaît les pages enflammées du Camino sur l'Eucharistie. Elles comptent parmi les plus belles de toute l'œuvre de notre écrivain.

D'autres Illuminés croyaient à l'Eucharistie. Parmi eux, certaines personnes simples étaient convaincues que l'abondance des grâces est fonction de la grandeur de l'hostie ou du nombre des hosties reçues en communion. Ce faux appétit eucharistique était assez commun au temps de la Sainte. Elle eut l'occasion de le condamner avec sévérité à propos de deux de ses filles atteintes de ce mal.

— Al. : « On peut voir et l'on voit dès cette vie l'Essence divine et les mystères de la sainte Trinité lorsqu'on est arrivé à un certain degré de perfection ; alors l'Esprit gouverne intérieurement ses élus ». Dans l'idée des Illuminés, ce gouvernement de l'Esprit permettait de se passer de tout autre magistère. — Nous avons vu comment Térèse combat l'idée panthéiste que les Illuminés se faisaient de l'essence divine, ainsi que l'unitarisme de Valdès et de Servet ; de plus elle ne connaît qu'un seul magistère, celui de l'Église, représentée par le directeur.

— Al. : « Les serviteurs de Dieu ne doivent pas obéir au Supérieur en ce qui pourrait troubler la contemplation.» — La Sainte met l'obéissance au Supérieur audessus de tout. Dans les matières de contemplation en particulier, il faut vis-à-vis du Directeur Spirituel une

obéissance absolue. Cette obéissance doit aller jusqu'à renoncer à ce que Dieu dit à l'âme dans une vision qu'elle croit d'origine divine pour accomplir un ordre du Directeur.

— Al. : Lorsqu'une âme a reçu une fois en cette vie communication de la vision divine, celle-ci demeure perpétuellement en elle et se reproduit à son gré. — Térèse insiste fréquemment sur la gratuité des grâces d'oraison. Elle les appelle « surnaturelles » et elle explique ce mot en disant qu'elles dépassent nos capacités ordinaires ; que nous ne pouvons les obtenir quand nous le voulons ; et qu'il est vain de vouloir les retenir quand il plaît à Dieu de nous les enlever.

— Al. : « Les parfaits n'ont pas besoin de poser des actes de vertus ». — La Sainte ne cesse de répéter que les plus grandes grâces d'oraison ne dispensent point l'âme d'accomplir des actes de vertus et elle insiste particulièrement sur l'humilité et la charité.

— Enfin certains Illuminés niaient l'Enfer ; tous, comme les luthériens, se moquaient du Purgatoire. — On connait la célèbre vision que Térèse eut de l'Enfer. Quant au Purgatoire elle relate aux derniers chapitres de la Vie de nombreuses visions d'âmes délivrées par ses prières.

Toutes ces idées ne sont pas simplement des idées éparses, accidentelles, telles qu'on les retrouve chez d'autres écrivains orthodoxes de l'époque et de toutes les époques. Ce sont chez Sainte Térèse des idées capitales, sur lesquelles elle insiste et auxquelles elle revient sans cesse.

Et que l'on note encore une chose curieuse. Ce fut précisément le théologien dont elle déclare avoir subi la plus forte influence, le P. Baltasar Alvarez, qui publia une réfutation de la doctrine des Illuminés l.

i. Cfr. Vie du P. Balt. Alvarez par le P. Louis du Pont, ch. xxxiii.

Si bien que Ton peut affirmer avec quelque probabilité que ce fut beaucoup moins l'Inquisition qui chassa l'Illuminisme d'Espagne que les enseignements de Sainte Térèse.

La grande Mystique f utréellement suscitée pour abattre cette hérésie. Celle-ci avait fait parmi les femmes le plus de victimes. Elle devait être vaincue par une femme.

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