CHAPITRE II LES SOURCES TÉRÉSIENNES
Les livres jouèrent un grand rôle dans la formation intellectuelle de Térèse. Nous l'avons dit plus haut. Maintenant que nous étudions son œuvre, il nous reste à démêler ce qu'elle a puisé dans ses lectures et dans quelle mesure ses sentiments, ses doctrines, son style en sont imprégnés. En recherchant ainsi les passages de son œuvre qui révèlent des emprunts, nous dégagerons d'autant mieux sa géniale personnalité.
Sainte Térèse, comme la plupart des écrivains spontanés, n'indique que rarement ses sources 1.
Ce sont parfois des allusions plus ou moins vagues à des livres lus jadis, ou des références toutes générales comme: «J'ai lu un jour dans un livre... » D'autres fois elle cite en passant, sans contrôler l'exactitude de son dire : « Comme dit, je crois, Saint Augustin». Enfin elle mentionne quelquefois sa source en termes exprès en indiquant l'ouvrage dont elle a tiré tel ou tel enseignement : i En furetant dans les livres pour voir si je parviendrais à expliquer ce que je ressentais dans l'Oraison, j'en trouvai un qui s'appelle Subida del Monte dans lequel je découvris tous les signes démon état... »
Pour nous guider dans l'étude des sources de Sainte Térèse nous avons donc d'abord ses propres citations. Nous signalerons celles-ci, références formelles, citations
i. Vida X : Ansi que, aunque el Seiior me diera mas habilidad y memoria, que aun con esta me pudiera aprovechar de lo que oido, y leido, es poquisima la que tengo ».
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accidentelles, ou simples allusions, à chaque ouvrage étudié.
Un second document nous est fourni par un paragraphe des Constitutions de la Réforme ; la Réformatrice y recommande elle-même à ses prieures les livres qu'il convient de se procurer pour la bibliothèque de chaque couvent :
« Tenga cuenta la Priora con que haya buenos libros en especial Cartujanos, Flos Sanctorum, Contemptus mundi, Oratorio de religiosos, los de Fray Luis de Granada, y los del padre fray Pedro de Alcantara : porque es en parte este mantenimiento tan necesario para el aima, como el corner para el cuerpo. »
Enfin un troisième document est la déposition de la Mère Maria de San Francisco, actée dans le procès de canonisation et mentionnant « les livres que la Sainte lisait de préférence » :
« Digo que el tiempo que no gastaba la Santa madré en oracion y cosas forzosas, la pasaba en leccion ; y los libros que especialmente leia, eran los Morales de San Gregorio, y las obras del Cartujano, y el Abecedario de Osuna, en la Subida del Monte, en las obras del Padre fray Luis de Granada, Arte de servir a Dios, y Contemptus mundi, y las vidas de los Santos. »
Nous basant sur ces documents nous avons, pour chacune des sources térésiennes, qu'elles soient signalées ex prof esso ou qu'il n'y soit fait qu'une allusion obscure :
i°) Tâché d'établir d'abord de quel ouvrage il est question.
Lorsqu'il n'y est fait qu'une simple allusion le problème est souvent délicat. Lorsque la citation est nette, alors encore la source n'est pas toujours évidente. Par exemple quand la Sainte cite el Cartujanoy le Chartreux, il reste à savoir si la référence s'applique au Chartreux Ludolphe de Saxe ou à Denys le Chartreux, tous deux bien connus en Espagne à son époque.
2°) Essayé de déterminer quelle édition de l'ouvrage en question elle eut entre les mains.
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On conçoit l'importance de cette recherche, vu les différences littérales et souvent réelles qui existent parfois entre les éditions successives d'un même ouvrage. Les instruments qui s'imposent ici sont d'abord les Index de V Inquisition d'Espagne : Le premier est l'Index de 1551, imprimé à Valladolid, puis à Tolède, et composé de la liste de livres dressée en 1546 à la demande de Charles Quint par les théologiens de Louvain, complétée par les additions du Grand Inquisiteur D. Fernando Valdès l, L'Université de Louvain en fit une seconde édition augmentée en 1556. Le même Valdès publia en 1554 un Index de Bibles et, en 1559, son nouvel Index général, d'une extrême importance pour notre suj et. Enfin en 1583 parut l'Index du Cardinal Quiroga2. Ces Index constituent d'excellents répertoires bibliographiques de l'époque.
Il faut également recourir aux bibliographies spéciales telles que le Catalogo de la Biblioteca de Salvd, YEnsayo de una biblioteca espanola de libros raros y curiosos, de Don Bartolomé José Gallardo, la Bibliografia iberica del siglo XV, de Haebler. On trouve aussi des renseignements précieux dans les catalogues de bibliothèques privées, catalogues de vente de vieux livres espagnols, inventaires, par exemple dans les inventaires typographiques que nous ont fournis les concours de la Biblioteca Nacional de Madrid.
Signalons encore YHistoria de la lengua y literatura castellana de D.Julio Cejador y Frauca, qui tient peutêtre plus du répertoire bibliographique que de l'histoire littéraire, sans oublier l'excellent article de Morel-Fatio, les Lectures de sainte Thérèse, paru dans le Bulletin Hispanique (1908, fascicule janvier-mars) et auquel nous renverrons fréquemment 3.
1. Il en existe une reproduction phototypique par M. A. M. Huntington, New- York. — 2. Cfr : Fr. Reusch, Die Indices librorum prohibitorum des sechxehnten Jahrhunderts, Tiibingen, 1886. Collection du Litterarisch.es Verein, Stuttgart, t. clxxvi. — 3. Cfr. notre Bibliographie générale.
S«« Tèrè»e. 2n
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3°) Enfin en confrontant les sources découvertes dans leurs éditions adéquates avec certains passages de la Sainte qui s'y rapportent ou semblent s'y rapporter, nous nous sommes efforcés, et ceci est le point le plus délicat, de déterminer l'influence subie et jusqu'à quel point notre écrivain s'en est inspiré dans ses idées et dans son style.
Conformément au chapitre II de notre 2me Partie, nous énumérerons les divers ouvrages dans l'ordre chronologique probable où la Sainte les a rencontrés au cours de sa vie.
Vidas de Santos
Un des premiers livres sur lesquels tombèrent les yeux de Térèse, celui peut-être dans lequel elle apprit à lire, fut une Vie de Saint ou un recueil de Vies de Saints. Dès sa première jeunesse les exploits narrés dans ces légendes hagiographiques la transportent ; et à travers toute l'évolution de sa sensibilité et de son intelligence, elle gardera cette passion et lira des « Vies de Saints ».
Pouvons-nous, avec une certaine probabilité, découvrir quels ouvrages la Sainte signale au chapitre I de la Vida sous le nom générique de Vidas de Santos ou sous celui de Flos Sanctorum exprimé par elle dans ses Constitutions et par la Mère Maria de San Francisco dans sa déposition ?
Comme recueils hagiographiques de l'époque, il convient de citer la Legenda seu Flos Sanctorum in lingua hispanica cum suis ftguris, signalé dans le Registre des livres de Ferdinand Colomb, qui porte à son sujet les indications suivantes : Est in fol., 2 col. Impr. en Toledot ano 1511, Augusti 25 ; le recueil de Fr. Pedro de la Vega : Flos Sanctorum ; La Vida de Nuestro Senor Jesu Christo, de su Sanctissima Madré et de los otros sanctos, segun el orden de sus fiestas, Saragosse 1521 ; et enfin celui de
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Fr. Domingo de Valtanas Mexia : Vita Christi, seu Flos Sanctorum. Historia gênerai de la Vida y hechos de Jesu Christo y de sus Santos. Séville 1555.
Bien que ces ouvrages soient différents, ils portent tous le titre générique de Flos Sanctorum. Ce titre a également été donné quelquefois à la Légende Dorée de Jacques de Voragine, dont il existait des versions castillanes. Morel-Fatio en signale deux exemples: L'un, un livre incomplet du British Muséum, décrit dans le Catalogo de Salvâ (n° 4039) et par Proctor (Haebler, n° 698) au fol. II duquel on lit : « E puesto que se llama este libro segun arriba havemos dicho hystoria lombarda empero comun e vulgarmente se llama flos sanctorum : porque aqui no estan asi por entero las vidas e hystorias de los santos como en él vitas patrum, mas esto lo mas escogido ». L'autre, un Flos Sanctorum con sus ethimologias décrit par Gallardo (Ensayo, 1, col. 814), daté par lui et localisé comme originaire de Salamanque ou de Toulouse, fin du XVe siècle, et qui ne serait non plus qu'une Legenda Aurea.
Ajoutons-y le recueil de Gonzalo de Ocana, dont nous trouvons la notice à la fin de la Vida de N. S. Jesucristo de Pedro de la Vega, disant que pour les vies de saints il a suivi surtout « Fr. Gonçalo de Ocana, prior del monasterio de Sta Maria de la Silla de la Orden de los Hyeronimos el quai las sacô y tomô por los mds de la historia que es llamada lombarda, compilada por Fr. Jacobo de Voragines... » (Gallardo, m, 1009-1011).
Sous le nom de Vidas de Santos il faut comprendre aussi les fameuses Vitas Patrum, comme on disait alors. Il en existe une version castillane imprimée à Salamanque, en 1498 (Salva 4039). On connaît encore une Vitae patrum castillane de Saragosse, 151 1, sous le nom de saint Jérôme, une Vitas patrum en romance de Séville, 1538, et une Vitas Patrum ayant en sous-titre Libro de las vidas de los sanctos padres del yermo segun
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los escrivio el glorioso Hieronimo, nuevamente corregido y emendado, Tolède, 1553.
Ajoutons encore à cette nomenclature de Vidas de Santos des ouvrages comme celui de Domingo de Valtanas Mexia : Epitome y sumario de la vida y excelencias de trece Patriarcas del Testamento nuevo y de nueve muy esclarecidas santas ; Séville, 1555. Enfin pour être complet il faudrait signaler ici un certain nombre de Vies détachées des Saints auxquels Térèse avait une dévotion spéciale, comme La Vida de la bienaventurada Santa Caterina de Sena trasladada de latin en castellano, par Fr. Antonio de la Pefia, Alcalâ, 1511 ; une Historia de la bendita Magdalena publiée à Tolède en 1521 et rééditée à Médina en 1534 x ; la Bonavenlurae Sacti historia 0 legenda mayor de S. Francisco y s. clara en espanol, à Tolède en 1526, etc..
Qu'est-ce que la Sainte a lu en tout cela ?
On peut affirmer sans crainte de se tromper qu'elle a dû lire une version espagnole de la Légende Dorée. Elle y a lu la vie de saint Martin dont elle se déclare « muy dévot a ». A trois reprises différentes 2, elle rapporte le « non recuso laborem » du grand évêque. Elle cite également cette phrase textuelle de la Vie de saint Martin dans la Légende, en se rappelant certainement les exemples qui l'illustrent : A San Martin el fuego y las aguas le obedecian. (Cam. xix). Elle fait allusion dans la lettre cvm à Gratien à l'étrange histoire de sainte Marine qui, déguisée en moine et habitant avec la fille de son hôte, est accusée d'être le père d'un enfant illégitime. La Sainte rappelle cet exemple à Gratien pour prouver combien l'opinion publique sait être injuste dans ses
1. Salva, Catalogo, n° 3457. Est-ce la même que V Historia de S. Maria Magdalena qui se trouve décrite dans YEnsayo de Gallardo, t. II, c. 547, comme éditée à Burgos en 15 14 ?
2 Exclamation XV ; Castillo, VI, 6 ; carta CCCXLV.
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accusations et que les plus saints n'y échappent pas : « Mon Père, il s'agit d'être très prudent dans cette affaire et de ne plus mettre les pieds chez cette personne, de peur qu'il ne vous arrive la même chose qu'à sainte Marine (c'était elle, je crois) dont on dit qu'elle était le père d'un enfant et qui en souffrit beaucoup x ».
Nous trouvons aussi dans la Légende Dorée l'histoire de Cordula, celle des onze mille vierges qui se cacha pour échapper au martyre. Sainte Térèse en parle au chapitre xviii des Fondations. Elle cite aussi la légende de saint Pierre fuyant Rome et qui, rencontrant le Christ, lui dit : « Quo vadis, Domine ? » ; mais d'après le P. Silverio (Cast., vu, 4), elle peut avoir trouvé cette légende dans l'ancien bréviaire carmélitain. Enfin l'allusion à l'histoire de saint François et des voleurs (Castillo, vi, 6) peut encore se rapporter à la Légende Dorée.
Pourtant l'hagiographie franciscaine était nettement distincte de l'hagiographie générale et il n'est pas impossible que la Sainte ait eu sous la main une vie ou une légende détachée de saint François d'Assise. Ce qui semble favoriser cette hypothèse, outre les multiples accointances de notre écrivain avec la vie et l'esprit franciscains, c'est une allusion qui se rapporte certainement à ce groupe hagiographique. Dans une lettre à Don Teutonio de Bragance, elle dit à propos de la petite Casilde de Padilla : « Nous agissons de façon à ne pas paraître faire cas d'elle ; néanmoins sa simplicité ne nécessite point... cette précaution, car en toute sa façon d'agir c'est un vrai frère Juniper e 2 ».
Térèse a lu probablement aussi une vie détachée de sainte Claire, peut-être celle que nous avons citée. Au
1. Si le P. Grégoire de St-Joseph eut connu la légende de sainte Marine il n'eut point traduit ce texte : que dicen era suyo un nino : « dont on a dit qu'elle était la mère d'un certain enfant ». C'est « le père » qu'il fallait écrire. Grégoire de S. Jos. trad. des Lettres de S. Thérèse, lettre cxlii.)