I. — La Vie et les Additions
Dans la grande bibliothèque, au cœur du vieil Escorial, bâti lui-même au centre de l'Espagne, repose le livre auguste qui, mieux que le cœur desséché d'Albe, contient l'esprit de Sainte Térèse.
Le pèlerin fervent qui, de ville en ville, a égrené les sanctuaires où la Sainte, dans ses reliques, a laissé un peu de son âme, se sent envahi d'une émotion brusque devant l'humble manuscrit que, somptueusement, Philippe II fit jadis relier de velours cramoisi. Et l'on songe, tant qu'on demeure dans ces solitudes, à l'histoire de ces quelque deux cents feuillets jaunis au filigrane de Valladolid ou de Salamanque, couverts d'une écriture forte et masculine, sans hésitation ni rature, sans ponctuation ni division de paragraphes, avec çà et là, en
1. Voir la critique de cette édition par G. Cirot : Bulletin Hisp., t. XXII, 1920, p. 295 à 302. — La littérature térésienne est immense. Une bibliographie complète, mentionnant toutes les traductions, introductions, études, articles, commentaires, n'a pas été donnée jusqu'ici. Celle de Curzon est très incomplète ; elle l'était déjà lors de sa publication. Nous attendons avec impatience celle que nous promet le P. Silverio.
note, quelque trace d'une main étrangère. Que d'angoisses il a causé à Térèse, que d'inquiétudes, mais aussi que de consolations profondes et de silencieuses larmes de joie! Pour tout cela et aussi pour tout ce qu'il renferme, il mérite de porter le nom que la Sainte lui donna ellemême en le redemandant un jour à Louise de la Cerda : Mi aima ! « songez que c'est mon âme que je vous ai confiée 1 ».
Ce livre qu'elle appelle encore « el libro grande » ou « el libro de las misericordias de Dios », est le plus important de ses écrits. Ce n'est pas le premier.
En 1556, un an après sa « conversion », nous trouvons Térèse assez inquiète. Elle a brisé avec son relâchement antérieur. Dieu la comble en retour de faveurs étranges.
Se souvenant de Madeleine de la Croix et d'autres visionnaires autour desquelles on faisait alors grand bruit de scandale, elle craint d'être le jouet d'illusions démoniaques. Ses motions irrésistibles lui semblent pourtant divines ; mais son humilité s'en alarme. Et la voilà troublée et sans direction. Elle cherche quelque spirituel pour implorer son aide. Le premier qu'elle rencontre est François de Salcedo, le « caballero santo » d'Avila, puis, grâce à lui, l'ecclésiastique Gaspard Daza. Ne sachant pas s'expliquer assez clairement, elle a recours à un livre « la Subida del Monte » dont elle souligne les passages révélateurs de son état et elle y joint, dit-elle, « un exposé de ma vie et de mes péchés, que je rédigeai de mon mieux ». {Vie, xxiii).
C'est le premier écrit de la Sainte sur ses états spirituels. Nous ne le possédons plus.
Comme ces deux hommes avaient conclu qu'elle était le jouet du démon, l'écrit, vu l'insécurité des temps, fut probablement détruit sans tarder.