‹ Sainte Térèse, écrivainChapitre 70 sur 108 · II. Le Chemin de Perfection · texte numérisé non relu

II. Le Chemin de Perfection

Les quelques religieuses qui s'étaient enfermées avec Sainte Térèse à San José d'Avila ne furent pas les der-

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nières à savoir que leur Mère, par ordre de ses directeurs de conscience, écrivait sur des sujets d'Oraison. Leur désir était grand de connaître ces écrits. Pour bien des motifs, il n'était pas opportun de les leur montrer. Et pourtant Térèse ne pouvait repousser leur demande. Elles insistèrent si bien que le P. Banez ordonna à la Mère de composer pour elles un petit traité pratique où elle condenserait quelques conseils convenant à leur état, conformément à son expérience. C'est l'origine du Camino de Perfeciôn.

Avec ses 147 feuillets de papier in-40, filigrane du cœur surmonté d'une croix et flanqué de deux lettres, son texte souvent corrigé, ses notes, ses accolades marginales en forme de crochets et sa reliure primitive de soie brochée à fleurs jaunes, le vieux manuscrit repose aujourd'hui au Real Monasterio de San Lorenzo à l'Escorial où la piété du roi d'Espagne le fit déposer dès

Quand le Camino fut-il rédigé ? On est à peu près d'accord pour fixer la date de composition et d'achèvement aux derniers mois de 1565. La Sainte nous apprend que ce livre fut commencé peu de jours après que fut terminée la Vie ; elle dit plus loin qu'à San José elles étaient treize religieuses, et la communauté bien assise. Or elles n'y furent treize qu'après 1563 et la seconde rédaction de la Vie ne fut terminée qu'en 1565. Cela semble clair. Une chose pourtant trouble les érudits : une copie de l'œuvre faite en 1571 et revue soigneusement par la Sainte dit et répète que ce livre fut rédigé en 1562. On répond, assez à la légère : Il y a erreur de copiste ; quant à la Sainte, elle n'a point corrigé cette erreur parce qu'à ses yeux celle-ci n'avait pas d'importance et qu'elle-même est irrémédiablement brouillée avec les dates.

Quoi qu'il en soit, le manuscrit de l'Escorial est bien

des environs de 1565. La Sainte l'a divisé après coup en 73 chapitres dont trois seulement ont un titre ; la table qui fait suite au manuscrit n'est pas de sa main, mais peut fort bien avoir été dressée et rédigée par elle, car on y retrouve son orthographe phonétique du latin.

Cette rédaction ne pouvait être définitive. Écrite dans le silence et l'intimité de San José, elle ne pouvait sans retouche être remise aux monastères nouveaux que la Mère fonde à partir de 1567. Il fallait en relever le ton trop tendre et trop familier par endroits. Térèse récrivit donc son œuvre, ajouta, supprima, corrigea certaines expressions ; mit plus de clarté dans son travail et ramena le nombre des chapitres de 73 à 44, ou plutôt à

Nous possédons également ce précieux autographe. C'est le manuscrit de Valladolid, conservé au moins depuis 1586 au Carmel de cette ville, — comme il ressort d'une lettre adressée par le P. François de Ribera à la Mère Maria de Cristo, alors vicaire de ce couvent.

De quand date cette seconde rédaction ? Le verso du titre parle de « los monesterios que a fundado » (Teresa de Jésus), ce qui indique une date postérieure à la seconde fondation, c'est-à-dire à 1567. D'autre part une copie du Ms., celle de Salamanque, est datée, dans une apostille, de 1571 ; la rédaction du Ms. de Valladolid doit donc se placer entre ces deux dates.

La Sainte, vu l'état de sa santé et ses déplacements, n'eut guère le temps de s'occuper de cette besogne avant 1569. A ce moment, au contraire, c'est-à-dire vers le mois d'août, elle est à Tolède. C'est un lieu prédestiné. Elle y rédige ou du moins y entame la plupart de ses écrits ; ce séjour en effet est plus calme ; le climat lui est favorable ; sa santé y est meilleure. Elle y reste jusqu'en août 1570. Elle eut donc à ce moment le repos,

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le temps et les forces nécessaires à ce travail. Une déclaration de la Mère Maria de San Francisco qui dépose, dans les Informations, que la Sainte écrivit cet ouvrage à Tolède, et qu'elle en fut témoin, vient appuyer cette hypothèse.

Le Ms. de Valladolid, du même format in-40 que le Ms. de l'Escorial, se vénère depuis 1753 dans un reliquaire d'argent en forme de livre. La Sainte a plus fréquemment corrigé son texte ; elle a barré des phrases entières d'une ligne brisée, croisée d'un vigoureux trait rectiligne ; elle a souligné parfois de longs paragraphes d'un trait énergique. Le texte porte en outre des indications de quatre mains étrangères distinctes. On reconnaît celle de Banez et de Garcia de Toledo ; nous savons d'autre part que le manuscrit fut soumis au Docteur Ortiz et au Prieur de la Sisla, Don Diego de Yepes.

Depuis longtemps la Sainte conçoit l'Oraison comme un chemin. Elle l'appelle même « un chemin royal ». C'est une image très commune d'ailleurs chez les auteurs dévots. « Es camino muy cierto, dit Osuna, para llevarnos a la alteza del Amor ». (ch. iv). Et déjà en 1532 avait paru à Séville un Camino de la Perfection espiritual del aima, d'un anonyme franciscain. Mais au fond de l'idée génératrice de cette œuvre il y a encore une seconde image : celle de l'eau. La Sainte avait toujours aimé cet élément et sa poésie. C'est même pour cela qu'elle affectionnait l'Évangile de la Samaritaine. Ces deux images sur lesquelles tout le traité est bâti, elle les a déjà dans l'esprit tandis que ses filles, à San José; lui demandent un traité sur l'oraison. Depuis que Banez lui a ordonné de les satisfaire, elle y réfléchit. Elle reprend son livre de chevet, Y Abécédaire d'Osuna ; elle en relit ce ive chapitre qui se termine lui aussi par une glose du Pater. Elle va le méditer dans l'ermitage de la Samaritaine, et voilà que soudain, par une association

d'images toute naturelle, l'idée mère du Chemin est là. Elle écrira cet ouvrage d'un trait sitôt qu'elle en aura l'occasion.

Le Camino de Perfeciôn, que la Sainte appelle aussi « el librito pequeno » ou « el Padre Nuestro », a un caractère essentiellement pratique. C'est un livre d'action écrit dans un but d'apostolat. La Vida est le récit de la vie intérieure individuelle de Térèse à l'Incarnation. Le Camino va refléter sa vie active et ses préoccupations apostoliques à San José. Là-bas, au-delà des frontières, l'hérésie fait rage ; l'Eucharistie est profanée ; « Mes soeurs, s'écrie la Prieure, ce n'est pas le moment de traiter avec Dieu de nos petites affaires égoïstes, (negocios de poca importancia), les luthériens ravagent lamentablement la France ; leur secte s'accroît...; les prédicateurs et les théologiens ont besoin de toutes nos prières...; car tandis que les chrétiens s'affadissent... et que la pauvreté est méconnue... un immense incendie dévore le monde et de nouveau le Christ est condamné... ! Réparons donc, expions et suivons les conseils évangéliques avec toute la perfection possible ! » (ch. i).

C'est sur cette proclamation, énergique comme une déclaration de guerre, que s'ouvre ce livre, plein d'un bout à l'autre d'un souffle d'héroïsme surnaturel. Le style lui-même en est d'une netteté toute militaire. Au lieu des phrases étirées de la Vida, ce sont des déclarations courtes, tranchantes souvent comme un commandement.

Le Camino est une œuvre frémissante de jeunesse et de force. Térèse est dans toute la fleur de son tempérament et de sa race ; l'enthousiasme déborde ; la descendante des Ahumada et des Cepeda veut communiquer à ses filles la flamme des conquêtes spirituelles et ce désir de l'exploit qui la remplit elle-même depuis tant d'années et qui, dans la fondation de San José, trouve un commencement de réalisation.

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C'est pourquoi le Camino a un caractère prédominant d'action ascétique. Mais la mystique n'en est point absente et à ce titre il constitue une œuvre spirituelle complète.

D'une part, comme en un dyptique, la Sainte enferme dans une première partie tous ses conseils ascétiques sur les vertus et l'oraison mentale (i à xxv) ; d'autre part, dans la seconde partie elle rédige, en guise de commentaire de l'Oraison dominicale, un merveilleux traité d'oraison mystique (xxvi à xlii). Ce sont pour ainsi dire deux traités distincts auxquels pourraient s'appliquer séparément les titres qu'elle donne à toute l'œuvre : « el Librillo » au premier ; au second « el Padre Nuestro ».

Dans une introduction de trois chapitres, la Sainte indique le but apostolique de sa première fondation : nécessité de réparer pour l'hérésie luthérienne et l'affaiblissement de l'esprit chrétien, par la pratique de la pauvreté et la prière pour les ouvriers de la foi (i à ni) ; elle donne aussi le moyen d'atteindre ce but : l'observation de la Règle et des Constitutions (iv).

Suit le premier traité que nous appellerons, par hypothèse^ el librillo ».

i. el librillo, traité de l'Oraison « mentale ».

Ce premier traité comprend deux parties :

i° Conseils ascétiques : de iv à xv.

Trois vertus sont nécessaires à quiconque désire pratiquer l'oraison :

a) la charité fraternelle : Combattre les affections purement naturelles, tant vis-à-vis des autres religieuses de la communauté (iv) que vis-à-vis des confesseurs (v). S'attacher à acquérir l'amour parfait ou purement spirituel (viet vu).

b) le détachement des créatures : Nos biens (vm), nos parents (ix) et nous-mêmes (x).

c) l'humilité : Elle doit se pratiquer dans le corps par la mortification et la patience : détachement de la santé (x-xi) et même de la vie (xn) ; et aussi dans l'esprit : détachement de ce que le monde appelle honneur et raison (xn à xv).

Tous ces conseils sont merveilleux de justesse psychologique et trahissent une expérience peu ordinaire du cœur féminin.

2° Conseils sur l'Oraison mentale : de xvi à xxv.

« Vous m'avez demandé les premiers principes de l'oraison ; les voici » :

à) Considérations générales :

— Il y a une différence entre l'oraison « mentale », où l'âme est le principal agent, et l'oraison contemplative, c'est-à-dire « surnaturelle » au sens de la Sainte, où l'âme entre dans les voies passives (xvi). La Sainte traite ici la question épineuse des grâces mystiques accordées aux âmes « en mal estado 1 ». — Toutes les âmes ne sont pas aptes à l'oraison contemplative. L'âme vraiment humble se contente alors de l'oraison mentale, (ch. xvn) — Les grâces des « contemplatifs » sont accompagnées de souffrances inouïes. Que cela console les « actifs » (c'est-à-dire ceux qui pratiquent l'oraison mentale naturelle) qui ne les reçoivent pas (xvui). A cet endroit l'auteur s'est interrompue de longs jours dans sa rédaction.

b) Conseils spéciaux :

— Pour bien faire l'oraison mentale il faut avoir sans cesse devant les yeux le but à atteindre. Ce terme du chemin, ce sont les eaux vives que le Christ a promises à la Samaritaine. Il faut en avoir une grande soif. Des propriétés de l'eau : elle rafraîchit ou enflamme ; elle purifie ; elle étanche la soif, (xix) — Il faut s'animer de courage et d'une grande détermination, et ne pas

i. Nous avons signalé cette doctrine discutée de la Sainte et la suivante en exposant les Idées térésiennes : v. ci-dessus, ch. i § 3, p. 28-.

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s'inquiéter des obstacles que pose le démon, (xx-xxi) Ces chapitres sont merveilleux d'énergie ! — Ce que c'est que l'oraison mentale, (xxn) — Qu'il ne faut jamais revenir sur ses pas. (xxiii) — Des rapports entre l'oraison mentale et la vocale (xxiv) et que l'âme qui les accomplit à la perfection peut à bon droit aspirer à la contemplation, (xxv)

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