III. Le Château Intérieur ou Le Livre des Sept Demeures
« Pourquoi veut-on que j'écrive, disait en riant Sainte Térèse au P. Gratien. Que les théologiens le fassent ! eux ils ont étudié ; mais moi je ne suis qu'une sotte ; que voulez-vous que je dise ; je mettrai l'un mot pour l'autre, et ainsi je ferai du mal. Il y a, déjà tant de livres sur l'oraison ! Pour l'amour de Dieu, qu'on me laisse filer à mon rouet et aller au chœur et suivre la règle comme les autres sœurs ; je ne suis pas faite pour écrire ; je n'ai pour cela ni santé, ni intelligence * ».
Le P. Gratien insista. Elle venait de lui dire : « Oh ! que ce point est bien expliqué dans le livre de ma Vie qui est à l'Inquisition», et son supérieur lui avait répondu: « Notez-en ce dont vous vous souviendrez, ajoutez d'autres choses encore et écrivez un nouveau livre sans nommer la personne en qui les choses se sont passées2 ».
On était en mai 1577. La Mère se trouvait à Tolède. Elle avait 62 ans. Jamais elle n'avait eu plus de tracas. Elle sent se machiner dans l'ombre une terrible persécution. Le Nonce Sega vient de succéder à Ormaneto. Tostado sévit. Les chefs de la réforme térésienne sont enfermés dans les cachots conventuels. En même temps l'impétuosité de ses « grâces » brise Térèse. Sa correspondance la tue. Elle éprouve des bourdonnements dans la tête. Il ne fallut rien moins que l'intervention du Dr. Velasquez, son confesseur, pour la décider.
Encore une fois, elle se soumit. Elle se mit immédiatement à l'œuvre, à Tolède, le 2 juin, jour de la Sainte Trinité. Six mois plus tard, elle terminait à Avila ce chef-d'œuvre : El Castillo interior.
Elle-même en fut satisfaite, car elle ne connaissait
1. Gratien, Dilucidario del verdadero espiritu, 1, 5 (Madrid, 1604). — 2. Ano Teresiano, vu, 7 de julio. — Notes marginales de Gratien à la Vida de la S. M. pot Ribera.
420 l'œuvre
pas la fausse humilité. On lui avait dit du Camino : « parece Escritura, on dirait la Sainte Écriture », et cela lui avait fait plaisir. En parlant du Château au P. Salazar elle écrit : « Si le Seigneur Carillo (le P. Salazar lui-même) venait par ici il verrait un autre joyau (le Château) bien supérieur, dit-on, au premier (la Vie). Il ne parle que de Lui. Il est composé de ciselures et d'émaux plus délicats, car lorsqu'il fit le premier, l'orfèvre avait moins de dextérité ; l'or y est d'un titre plus élevé et les pierres y sont mieux serties. Il a été exécuté par l'ordre du Verrier et, à ce que l'on dit, il fait bonne figure x ».
Trois ans plus tard, l'œuvre fut revue avec soin. Deux théologiens graves, le P. Gratien et le P. Diego de Yanguas, incomparablement plus forts que l'humble religieuse en verbalisme d'école, mais notoirement inférieurs à elle en science expérimentale, épluchèrent le volume au parloir du monastère de Ségovie. Le P. Gratien critiquait, le P. Diego répondait et de l'autre côté de la grille, la Mère Térèse, docilement, les engageait à retrancher. « Nous retranchâmes donc plusieurs choses, dit Gratien, non pas que la doctrine fût défectueuse, mais elle était élevée et pour bien des personnes difficile à saisir 2 ».
Pour lui éviter le sort du Livre de la Vie, Gratien se hâta de mettre le manuscrit en lieu sûr. Il le déposa au Carmel de Séville où l'illustre Marie de Saint- Joseph était prieure. Sainte Térèse écrivait à celle-ci le 8 novembre 158 1 : « Sous aucun prétexte ne laissez emporter le livre car il pourrait arriver quelque chose. » C'est là que le vit le P. Rodrigue Alvarez. Après la mort de Térèse et la copie faite par Gratien, il passa entre les mains d'un insigne bienfaiteur du monastère de Séville et de l'ordre, Cerezo Pardo, auquel le P. Gratien l'avait
1. Lettre du 7 déc. 1577. — 2. Notes marginales, cit. ci-dessus.
donné en témoignage de reconnaissance. En 1587, Anne de Jésus l'obtint pour l'édition princeps des œuvres que préparait Louis de Léon. Le manuscrit repose aujourd'hui au carmel de Séville où le rapporta en 1617 la fille de Cerezo Par do lors de sa prise de voile. Un platero de l'époque fit au volume une reliure d'argent ciselé, enrichie d'émaux bleus et doublée de taffetas rouge ; mais, plus préoccupé du contenant que du contenu, il endommagea, en recoupant les marges, les notes de la Sainte, du P. Gratien et d'autres additions marginales (qui, selon l'opinion du P. Silverio, sont de Ribera et non de Yanguas ou de Louis de Léon) .
La Sainte ne mit pas trois mois à rédiger son manuscrit. En fit-elle deux rédactions ? Peut-être l. Elle rédigea d'abord les 4 premières demeures et les 3 premiers chapitres de la 5e. Elle dut s'interrompre ensuite jusqu'à la mi-octobre, c'est-à-dire pendant trois mois et demi. Elle y travaillait d'ordinaire après la communion, souvent aussi la nuit, après l'heure d'oraison, tandis que tout reposait au monastère, et l'on raconte, dans toutes les dépositions, des histoires étranges d'extase où la Mère écrivait avec une rapidité incroyable tandis que son visage était irradié d'une lumière surnaturelle.
La vision que la Sainte raconta un soir de neige dans la petite cellule d'Arevalo au P. Yepès n'infirme en rien ce que nous avons dit au chapitre des Sources2, les visions surnaturelles pouvant fort bien être composées avec les éléments que Dieu trouve tout préparés dans l'imagination. La veille de la Sainte Trinité, alors que peut-être elle se trouvait là à réfléchir devant les feuillets blancs de son manuscrit, la plume d'oie appuyée aux lèvres closes, et les yeux aux poutres de sa pauvre cellule, Térèse vit soudain « un magnifique globe de cristal en