I. Les Constitutions
Les facultés de fonder et de donner à ses fondations des constitutions convenables avaient été accordées à la Sainte par bref du 7 février 1562, à l'intervention de Da. Aldonza de Guzman et de Da. Guiomar de Ulloa. Ces facultés, très larges, furent confirmées par le Pape Pie IV, le 17 juillet 1565. C'est vers ce temps que Térèse rédigea ses Constitutions 2.
1. Pour l'intelligence du texte des Fondations l'étude des documents suivants s'impose : Relation de Marie de St- Jérôme, prieure de San José d'Avila — Relation d'Anne de St-Barthélemy, compagne de route de la Sainte — Autobiographie d'Anne de St- Augustin — le libro de las recreaciones de Marie de St- Joseph, prieure de Séville; son Ramillete de Mitra — l'histoire du monastère de l'Incarnation d'Avila par Da. Maria Pinel y Monroy — les souvenirs de Julien d'Avila, le compagnon de route de Ste Térèse — la relation de Da. Marie Espinel de 1610 — Lettres, dépositions, relations manuscrites de l'époque, (v. Polit, t. III p. 38-9). L'étude du Ms. d'Anne de St-Barthélemy que possèdent les Carmélites d'Anvers et qui n'a pas encore été déchiffré nous révélera-t-elle certains détails nouveaux ?
2. Pour Sainte Térèse, la tradition qui fait remonter l'origine de l'ordre
Lorsqu'en 1567, le Général de l'Ordre, le P. Jean Baptiste Rubeo, passa à Avila, la fondatrice les lui montra. Celui-ci les sanctionna et les étendit à toutes les
aux ermites du Mont Carmel et lui assigne comme fondateur le prophète Éli: ne fait pas de doute.
Elle a fréquemment des expressions comme celle-ci : « acordémonos de nuestros Padres santos pasados, ermitafios, cuya vida pretendemos imitar » (Camino xi\ ; « nuestro Padre Elias », {Fund. xxvn) « nuestro Padre san Eliseo » {Fund. xxx).
Quoi qu'il en soit, ce sont davantage les vertus et la science qui font la valeur d'un Ordre que son ancienneté. Que les travaux des Bollandistes Hinchenius et Papebroch qui, dès 1688, ont déchaîné de si violentes controverses, soient irréfutables ou non, on ne voit guère l'utilité de chercher aux Carmes actuels des ancêtres plus reculés que les solitaires qui, aux environs de n 55, reçurent de saint Berthold une direction commune vers la vie parfaite.
En 1209, à la demande de saint Brocard, successeur de saint Berthold, ceux-ci obtinrent une règle s'inspirant de leur idéal et de leur genre de vie que leur octroya saint Albert, patriarche de Jérusalem. Ce fut leur première Constitution. Elle fut approuvée par Honorius III en 1226. C'est la règle archaïque.
A partir de ce moment l'ordre se développe et apparaît en Occident. Une appropriation de cette règle aux mœurs occidentales s'imposait. Celle-ci s'opéra à la demande de saint Simon Stock, général de l'Ordre. Innocent IV chargea Hugues de saint Cher et Guillaume, évêque d'Antera en Syrie, de reviser l'ancienne Constitution de saint Albert. Cette règle ainsi revisée est la Constitution de 1248. C'est, par rapport à la Réforme Térésienne, la règle primitive.
L'Ordre du Carmel n'échappa pas au relâchement général de l'Église et des institutions religieuses à la fin du Moyen-Age. Toute réaction fut inutile ; la règle primitive était devenue trop austère. En 1431 le Pape Eugène IV, à la demande de Jean de Facy, accorda une bulle de mitigation qui restreignait les jeûnes et les abstinences et tempérait la rigueur de la vie solitaire. L'Ordre malgré les gémissements des plus fervents se mit à suivre cette règle mitigée.
Malgré tout, la règle primitive gardait de chauds partisans ; tel le B. Jean Soreth auquel le Pape Nicolas V accorda par la bulle Cum Multa (1452) le privilège d'admettre les Carmélites à suivre la règle des Carmes. Sous J. Soreth, ces religieuses furent formées selon la Règle primitive. Mais une fois soumises à des Supérieurs mitigés, elles en adoptèrent les Constitutions et leurs adoucissements.
Toute réaction vers l'austérité ancienne avait jusqu'ici échoué. On s'était opposé à des réformes avec violence, jusqu'à poignarder ou empoisonner les réformateurs. La règle mitigée semblait désormais la seule règle possible. En 1562 les Turcs détruisirent à Chypre le dernier monastère où s'observait encore la règle primitive. Or, c'est en cette même année que Sainte Térèse fonde San José d'Avila : « Nous y obser-
fondations futures qu'il engagea vivement la Sainte à réaliser sur le modèle de San José.
Nous ne possédons plus l'autographe des Constitutions primitives de la Sainte. Nous le connaissons par des copies. Citons celle qu'insère le P. Jérôme de Saint- Joseph dans son Histoire de l'Ordre du Carmel déchaussé, la copie du Couvent de la Imagen à Alcala de Henarès et la copie de Lisbonne.
Il n'est pas étonnant que le texte autographe primitif ne soit point parvenu jusqu'à nous. Dans l'esprit de la fondatrice ce texte n'était pas définitif. Il fut complété sagement, à mesure que l'Ordre s'étendait, par certaines dispositions additionnelles que la Sainte appelle des Actes. Certains de ces actes sont du Visiteur Apostolique, P. Fernandez, d'autres de Gratien qui confirment ou parfois modifient ceux de Fernandez. On consulta également les actes donnés par le Général J. B. Rubeo dans le chapitre des Mitigés en 1566. Outre ces contributions étrangères dans les dispositions additionnelles, il se peut que dans le texte primitif lui-même il y ait d'autres mains que celle de la Sainte ; car elle ne les rédigea point sans consulter des hommes compétents et sans se baser sur ce qui avait été fait avant elle l.
Ainsi complétées, et revues encore à l'aide des Mémoires que tous les couvents de la Réforme transmirent à la Mère sur la marche de leur monastère, en préparation du premier Concile tenu par les Déchaux après le bref de séparation, les Constitutions de la Réforme furent exa-
vons, dit-elle, la Règle de Notre-Dame du Carmel, tout entière, sans mitigation, telle qu'elle a été rédigée par le P. Hugues, Cardinal de Sainte Sabine,et donnée en 1248,1a cinquième année du Pontificat d'Innocent IV . {Vie, xxx vi). C'est donc sur la règle primitive que Sainte Térèse organisa son nouveau monastère, et d'après ce genre de vie, après l'avoir vu quelque temps à l'épreuve, qu'elle rédigea ses Constitutions. Cette règle devint celle de toute la Réforme térésienne, tant pour les monastères de femmes que dans les couvents d'hommes. Ce fut la règle réformée On sait ce que son triomphe coûta d'héroïsme.
1. Voir ce que nous avons dit au ch. des Sources, p. 381 et suiv.
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minées et approuvées dans ce même Concile tenu à Alcala, le 3 mars 1581. En conséquence elles furent imprimées à Salamanque en 1582 et eurent seules désormais force de loi. Ce sont les Constitutions d' Alcala 1.
Les Constituciones sont un nouveau monument de l'esprit judicieux et organisateur de Térèse et de son sens merveilleux de la mesure. Pour revenir à l'austérité primitive elle ne prescrit point à ses filles des pratiques étranges et ayant saveur de nouveauté. Elle leur rend le triple objectif des anciens solitaires du Carmel : l'Oraison, la Solitude, la Pénitence ; ces trois choses limitent toute la vie de la Carmélite ; mais ces limites sont aussi vastes que le domaine de l'âme et de Dieu.
Et, malgré ces cadres sévères, combien sa règle est humaine ! L'Oraison est conçue comme un exercice d'amour ; la solitude est tempérée par la charité fraternelle ; et la pénitence est soumise à la règle et au jugement des supérieurs. Si la Réformatrice renonce d'une part aux mitigations dans les jeûnes, les abstinences, les heures d'oraison, elle défend d'autre part les macérations excessives et l'initiative privée sur ce terrain dangereux. Elle sait, avec une rare discrétion, trouver la note juste entre la mitigation qui amollit et l'austérité qui exténue ; à côté des paroles nettes qui exigent une discipline militaire, comme dans les paragraphes concernant les peines aux délinquantes, elle sait trouver ces mots maternels qui suscitent l'amour, comme lorsqu'elle parle des malades ou des consolations secrètes à celles même qui ont failli. En organisatrice habile elle pense aux moindres détails ; elle songe que ses filles ont un corps en même temps qu'une âme ; elle en connaît les
1. L'édition de Burgos (1919) donne le texte primitif et en appendice le texte d'Alcala.
Sur la question de savoir si Sainte Térèse rédigea des Constitutions pour les Carmes déchaussés, voir Silverio, t. VI, p. xxv.
faiblesses ; en passant, mais d'un trait incisif, elle les souligne ; elle parle des plaisanteries de récréation, défend les marques de tendresse, les caresses, les baise-mains, le tratamiento ; et, après la lecture de ces quelques pages si simples et sans vaines promesses de bonheur, parlant à la nature humaine durement et à l'espagnole, on se demande si toutes nos philosophies modernes au ton prétentieux et pédant n'ont point fait fausse route et si la Mère Térèse, qui souriait toujours, n'aurait pas hérité des anciens Sages la formule de la vie heureuse.
IL Les Exclamations de l'Ame a son Dieu.
Dans les Constitutions le génie de Sainte Térèse s'affirme extraordinairement positif, organisateur, précis et mesuré. Dans les Exclamaciones del Aima a su Dios s'avère, à l'autre pôle, la plénitude des facultés sensibles et une ferveur brûlante s'échappant en phrases enflammées dont le lyrisme n'a pas été surpassé. Nulle part on ne touche mieux du doigt, qu'en comparant ces deux œuvres, combien la personnalité de la Sainte est complète ; on dirait qu'elle possède plusieurs âmes ou plutôt en son âme unique toute la multiplicité des tendances humaines.
Les 17 Exclamations de l'Ame à son Dieu, que Térèse rédigea après la Communion, sont l'expression vécue de cette vie heureuse dont les Constitutions représentent la formule théorique et froide. Elles renferment les cris les plus follement passionnés de la littérature mystique.
Quand furent-elles composées ? Eu égard aux dispositions d'esprit exprimées dans les Exclamations, dispositions d'amour véhément, désirs de mourir, elles ne peuvent être postérieures à 1572. Cette date est, en effet, celle du Mariage Spirituel où ces affres d'amour s'apaisent. Elles ne peuvent cependant être beaucoup
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antérieures à cette date ; car elles paraissent indiquer un point culminant dans cette ferveur véhémente qui voudrait « aller par les rues et les places et crier son amour » et qui, à défaut de mieux, déverse sur le papier un trop-plein que l'âme est incapable de contenir. Or la Sainte semble avoir passé par ce point culminant vers les années 1569 à 1571. En 1571, en effet, ce désir de mourir est si véhément que le simple chant d'une novice, à Salamanque, la fait pâmer d'ardeur et entrer en cette extase d'agonie au sortir de laquelle elle composa la glose célèbre : Je meurs de ne pouvoir mourir. Or, les Exclamations reprennent ce même thème avec une insistance remarquable : C'est « la vie qui ne peut vivre absente de sa Vie » ; ce sont des plaintes amoureuses sur cette vie trop longue ; ce sont des cris de désir passionné vers Dieu, et des supplications à la mort trop lente. Luis de Léon assigne comme date aux Exclamations l'année 1569. Il n'y a aucune raison de rejeter en bloc son affirmation ; tout au plus peut-on dire que c'est là seulement la date de quelques-unes d'entre elles, et que d'autres, les dernières, dont la véhémence s'accroît, s'échelonnent sur ces trois années.
L'autographe que la Sainte ne destinait qu'à Dieu, dut se perdre très tôt. Il nous en reste deux transcriptions anciennes : la copie de Salamanque, conservée à l'Université parmi les copies corrigées par le P. Ribera en vue d'une édition des œuvres, — et la copie de Grenade, moins complète mais plus proche de l'édition princeps.
L'édition de Burgos (1917) reproduit pour la première fois ces deux transcriptions.
Les autres copies ou fragments conservés dans certains couvents d'Espagne ne sont que des reproductions de texte au moyen de caractères découpés dans d'autres écrits de la Sainte, ou des copies sans intérêt prises
sur une édition quelconque par des personnes pieuses pour leur usage personnel.
L'édition princeps des Exclamations est celle de Salamanque dans les Obras, chez Foquel, 1588; elles y sont publiées à la suite des Demeures. L'édition de Burgos les publie au tome IV à la suite des Moradas et des Conceptos.