III. Les Pensées sur le Cantique des Cantiques
Il n'y a pas de livre sacré qui ait inspiré davantage les écrivains mystiques que le sublime dialogue d'amour connu sous le nom de Cantique des Cantiques. Il n'y avait pas non plus, à l'époque de Térèse, de thème plus dangereux à traiter que celui-là. Par ces temps de luthéranisme et de libre examen, tout commentaire de l'Écriture était déjà suspect. Un commentaire du Cantique l'était plus que tout autre à cette époque d'illuminisme. Que dire enfin, lorsqu'une femme s'en mêlait ! Louis* de Léon qui subit avec beaucoup de noblesse l'emprisonnement que lui infligea, malgré toute sa science, l'étroitesse craintive des théologiens de l'Inquisition, pour avoir osé commenter ce livre, disait avec une pointe de ressentiment : « Il (un dénonciateur qui s'était déclaré scandalisé par la lecture de son œuvre) dit que ce texte le scandalise ; pour moi, l'ayant traduit en espagnol, je n'ai pu m'empêcher de le scandaliser, car je n'avais pas d'autres mots pour traduire oscilla, ubera, arnica mea, formosa mea et d'autres choses de ce genre, vu que je ne connais d'autre espagnol que celui que m'ont enseigné mes parents et qui est celui dont nous faisons ordinairement usage ». « Le malheureux, dit-il encore, parce qu'il entend ici parler de baisers et qu'il est également question de baisers dans Ovide, en conclut que c'est ici un art d'aimer comme celui d'Ovide l ».
1. Luis de Léon, Los Nombres de Cristo; cit. par Cejador, Hist. de la lengua, t. III. p. 26.
444 l'œuvre
Térèse elle-même, dès le premier chapitre des Conceptos del Amor de Dios, éprouve le besoin de rassurer ses filles.
Quoi qu'il en soit, la peur de l'Inquisition sur ce terrain était si grande qu'un homme de valeur comme le P. Yanguas, voyant que Térèse avait dans son écrit touché à semblable sujet, lui ordonna presque sans examen de le jeter au feu. La Sainte obéit aussitôt. Mais le bon Père avait du respect humain, et lorsqu'on lui reprocha cet ordre ridicule, il répondit : « Je l'avais dit en plaisantant et pour éprouver son obéissance ».
Au fond l'œuvre de Térèse n'était pas un commentaire du Cantique mais un petit traité de l'Oraison, s'encadrant tout naturellement dans les paroles du Cantique qui revenaient le plus fréquemment dans l'Office et sur lesquelles ses filles lui avaient peut-être demandé des éclaircissements.
Nous ne savons pas qui avait ordonné cet écrit à la Sainte. Il paraît peu probable que ce soit le prudent Yanguas.
La date de composition n'est guère plus claire. On est généralement d'accord pour la situer entre 1571 et 1575. Il ressort en effet de l'Introduction que plusieurs fondations sont déjà réalisées, ce qui élimine la date de 1566 que donne LaFuente.De plus la Sainte rapporte un fait qui, d'après la chronologie de sa vie, établie notamment par la Relation XV, se passe le 17 avril 1571 : l'extase de Salamanque. D'autre part, une attestation du P. Banez à la fin d'une copie ancienne, la copie d'Albe, porte la date de 1575. Mais de 1571 à I575 quelle est la date précise ? Les arguments sont ici peu probants : Celui de Jérôme de Saint- Joseph, prétendant que si les Conceptos étaient postérieurs à 1573> date de composition des Fondations, la Sainte y parlerait non de deux livres déjà composés mais de trois, ne vaut rien ; car, comme nous l'avons dit, la
Sainte ne considérait pas les Fundaciones comme un livre, surtout comme un livre sur l'oraison. L'argument de Silverio prouve seulement que la Sainte n'a pas commencé les Conceptos à Ségovie en 1574. Celui des Carmélites de Paris, basé sur une déclaration d'Anne de l'Incarnation1, interprétée il est vrai, mais dans un sens très plausible, semble prouver au contraire que Térèse écrivit à Ségovie. Ce ne pouvait être le Castillo, composé seulement en 1577. Ce devait donc être les Conceptos.
Il y a moyen de concilier ces arguments qui ne sont contradictoires qu'en apparence. La Sainte peut ne pas avoir écrit ces Pensées d'un jet mais bien, comme il est plus probable, d'après ses loisirs et sa ferveur.
Elle peut les avoir commencées (le lien dans les idées en est plus relatif que dans d'autres œuvres) à Salamanque dès 1571, ou à Albe, ou à Avila, et les avoir terminées à Ségovie en 1574 ou Anne de l'Incarnation l'aura vue à l'œuvre. C'est alors qu'elle les aura montrées à Yanguas, qui lui ordonna ce que l'on sait.
On a cru dès le début, d'aucuns croient encore, que nous ne possédons qu'un fragment de cette œuvre. Je ne connais pas d'argument sérieux en faveur de cette hypothèse. Les dernières paroles du chapitre vu, le dernier, semblent au contraire indiquer une fin : « Je ne veux pas m'étendre davantage sur cette matière. Lorsque je commençai cet écrit, (il y a déjà du temps semble- t-elle dire), mon intention était seulement de vous donner, pour votre consolation spirituelle, le sens de quelques paroles des Cantiques (algunas) ; m'étendre davantage serait témérité. Et Dieu veuille que je ne sois pas tombée dans ce défaut ».
Isabelle de Saint-Dominique, le seul témoin qui affirme avoir vu l'original, ne parle d'ailleurs que de