‹ Sainte Térèse, écrivainChapitre 82 sur 108 · IV. Manière de visiter les Couvents de Carmélites · texte numérisé non relu

IV. Manière de visiter les Couvents de Carmélites

Déchaussées.

Le 22 mai 1578, la Sainte écrivait à Gratien : « Antonia nous a raconté tous les ordres que Votre Paternité avait donnés. Il y en a tant que nous en avons toutes été scandalisées. Veuillez croire, mon Père, que ces monastères vont bien et n'ont pas besoin qu'on les charge de cérémonies supplémentaires. Par charité ! que Votre Paternité ne l'oublie pas, mais qu'elle s'efforce toujours de faire observer les constitutions, sans plus ; si on les observe bien ce sera déjà beaucoup ».

Le P. Gratien n'avait pas ce seul défaut ; il était aussi trop doux dans ses visites ; il prêtait trop volontiers l'oreille aux fables des hystériques ou s'en laissait conter par les prieures. Ce n'était pas la première fois que Sainte Térèse le lui reprochait. Depuis trois ans qu'elle

le connaissait, elle avait eu le temps de l'observer. Elle dut lui en parler dès le début. Ce sera dans une de ces occasions que le P. Gratien lui ordonna, car il était d'une humilité extrême, de lui écrire en quelques pages quelle serait d'après elle « la meilleure manière de visiter les Couvents de religieuses déchaussées ». La Sainte, prise au mot, ne put refuser ; elle avoue que ce lui fut « une très grande mortification et qu'elle le fit avec une répugnance sentie ».

Quand cela se passa-t-il ? On n'est point d'accord sur la date. En terminant son opuscule la Sainte demande à Gratien, en retour de la mortification que cet écrit lui a coûtée, de lui rédiger à son tour quelques avis pour les Visiteurs ; « car, dit-elle, je compte me mettre maintenant à achever la rédaction des Fondations et on pourrait très utilement les y ajouter ». Il est clair qu'il ne s'agit pas de ses quatre dernières fondations mais de la rédaction commencée en octobre 1576 et qu'elle considérait comme l'achèvement définitif des neuf chapitres écrits antérieurement (voir ci-dessus p. 434). En ce cas la date de 1576 s'impose. La Sainte était écrasée d'occupations à cette époque. En juillet, elle avait écrit à son frère pour lui demander les papiers nécessaires à sa rédaction des Fondations. En les attendant, c'est-à-dire au mois d'août ou de Septembre, peut-être trouva-t-elle le temps de rédiger ces quelques avis. C'est aussi l'opinion du P. Silverio (t. VI, p. xxxiv).

L'autographe, qui originairement ne portait pas de titre, repose avec les Mss. du Camino et des Fundaciones dans le petit Camarin intérieur de l'Escorial. Il est de dimensions plus petites, mais est relié de même. L'écriture en est claire, sans corrections. Contrairement aux habitudes de l'auteur, le texte est divisé en paragraphes.

On se représente la Sainte, accablée d'occupations, mortifiée aussi de devoir donner ainsi des leçons à nos

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Supérieurs et pressée d'achever cette tâche ingrate, mais satisfaite néanmoins d'avoir l'occasion de dire nettement sa façon de voir dans une question si importante, écrivant sans relire mais non sans réfléchir. Le style est net, rapide, incisif. Si la grammaire souffre un peu de la vélocité de la plume, la syntaxe au contraire ne perd rien à la rapidité de la pensée. Et ce style clair, alerte, coulant de source, même sans se préoccuper de la question de date, fait penser tout naturellement au style de la seconde partie des Fondations.

L'opuscule lui-même est un petit chef-d'œuvre de mesure et de finesse psychologique. Comme dans les Constitutions, la Sainte sait trouver le juste sentier entre la faiblesse et la rigueur excessive. Elle fait preuve d'une géniale perspicacité dans ce qui concerne la psychologie de la femme et la manière de la gouverner. Le Visiteur; dit-elle, doit être bon et affable mais bien laisser entendre aux religieuses que pour les points essentiels de la Règle il ne cédera à aucun caprice. Il ne doit pas s'en laisser conter par les simples, les mécontentes, les hystériques ; qu'il soit convaincu que les religieuses peuvent avoir quelquefois raison contre les prieures. Il doit s'enquérir des moindres détails concernant la marche du monastère : les biens de la communauté, le travail manuel, la charité fraternelle, les conversations, les amitiés, le chant, etc., car là, dit la Sainte, où, comme dans nos monastères, il n'y a pas de grandes occasions de péché, le démon s'insinue par les toutes petites. Que le Visiteur ne permette pas aux prieures d'imposer aux religieuses des pénitences « de leur invention » ou des additions à la Règle ; que lui-même ne surcharge pas les pauvres religieuses qui ont déjà assez à supporter cette Règle et à retenir leurs obligations ; qu'il soit bon, mais qu'il laisse sentir qu'il agit non d'après des rapports mais d'après ses convictions à lui, car « ce qui importe surtout pour gouverner des femmes, dit-elle, c'est

qu'elles sachent qu'il y a une tête et que celle-ci ne changera pas « for cosa de la tierra » /

L'édition princeps du « Modo de Visitar » est celle de Madrid, 1613, chez Alonso Martin, publiée par le P. Alonso de Jésus Maria sous forme d'un tout petit volume de 102 sur 77 mm. Il est aujourd'hui presque introuvable ; je n'en connais pas d'autre que celui que m'a montré le P. Silverio.

D. Francisco Herrero Bayona a donné du manuscrit original une édition photolithographique (1883) en même temps que celle du Camino de Perfecion.

L'édition critique de Burgos publie l'œuvre au tome VI (1919).

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