IV. Le Vejamen
Le petit écrit précédent nous ramenait aux mœurs de « chevaleries pieuses » de l'époque ; celui-ci nous en rappelle les mœurs universitaires. Le mot vejamen signifie examen critique ou mieux vexation. Après avoir été interrogé solennellement dans la Salle des promotions de l'Université, et avant sa proclamation, le candidat au grade de docteur devait subir le Vejamen. C'est une sorte d'examen burlesque où le malheureux était criblé par ses camarades et ses professeurs de critiques ou
d'éloges bouffons. « Un professeur de l'Université relevait ses défauts physiques, intellectuels et moraux, tandis qu'un autre rehaussait au contraire toutes ses qualités. L'Espagne a conservé cet usage jusque vers 1830 1 ».
Vers 1576, Sainte Térèse avait entendu une parole intérieure dont elle ne parvenait pas à pénétrer le sens mystique. Le Seigneur lui avait dit : « Buscate en mi, cherche-toi en moi ». Pour en avoir l'interprétation exacte, elle consulta son frère Lorenzo de Cepeda, très avancé déjà dans les voies spirituelles, et ses confidents habituels, François de Salcedo, Julien d'Avila et le P. Jean de la Croix. Ceux-ci prirent la chose très au sérieux. Ils s'assemblèrent au parloir de San José à Avila pour en conférer et consultèrent même, semble-t-il, les religieuses du monastère. Le bon évêque d'Avila, D. Alvaro de Mendoza, qui assistait peut-être à leur tertulia, les engagea à mettre chacun par écrit leur opinion sur la question posée ; puis il remit le tout à la Mère Térèse en la chargeant d'en faire le Vejamen.
Celle-ci, toujours obéissante, prit sa plume la plus alerte et, bien que fatiguée d'avoir écrit des lettres durant toute la nuit précédente, rédigea en un tour de main ce petit chef-d'œuvre de finesse, de vivacité et de spirituel badinage. Elle n'est pas satisfaite : Le « saint gentilhomme d'Avila », auditeur assidu des cours de théologie chez les Dominicains, se voit menacé de l'Inquisition pour avoir dit en terminant qu'il n'a écrit que des sottises après avoir truffé son texte de citations de saint Paul. Quant à Julien d'Avila « qui a bien commencé mais qui finit mal », il a « le mérite d'être moins long que le Père Jean de la Croix ». Celui-ci se perd dans des considérations sublimes et dont il faut lui être reconnaissant, « mais qui n'ont que le tort de n'avoir
1. P. Grégoire de Saint- Joseph, Lettres de sainte Thérèse, Pustet, Rome, 1905 t. II, p. 52.
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rien de commun avec la question posée ». Enfin le bon Lorenzo se fourvoie manifestement « dans des questions auxquelles il n'entend rien » ; c'est montrer peu d'humilité, — il l'avoue d'ailleurs — que de se mêler de choses aussi sublimes ; mais il a répondu en vers, et cela vaut qu'on lui pardonne. Une lettre plaintive de Lorenzo, nous apprend que l'ironie lui fut pénible. Son illustre Sœur le consola. Elle s'y entendait d'ailleurs à merveille.
Si l'on réfléchit un instant à l'époque où fut écrit cepetit morceau, c'est-à-dire au début de 1577 l, on est réellement stupéfait de la robustesse intellectuelle de la Sainte.
Nous avons dit déjà, à propos du Château, qu'à ce moment particulièrement difficile, elle était assiégée de soucis, écrasée de correspondance et dans un état de santé très précaire. Elle éprouve des maux de tête atroces ; particulièrement au moment d'écrire le Véjamen. « J'avais la tête tellement fatiguée ce jour-là, écrit-elle plus tard à Lorenzo en réponse à ses plaintes 2, que je ne sais comment j'ai même pu accomplir cette tâche ; je me trouvais, en effet, accablée d'affaires et de lettres ». Or un esprit bien éveillé, sain et bien reposé n'aurait pas plus de lucidité, de pénétration et de brillant que n'en a ici cette personne harassée de fatigue.
L'autographe du Véjamen est conservé chez les Carmélites de Guadalajara. La critique de la réponse de D. Lorenzo fait défaut. Le document est endommagé du fait d'avoir été jadis divisé en huit morceaux. Il fut édité pour la première fois par le Vén. Palafox dans le volume des Lettres de la Sainte (Saragosse 1657). Le P. Silverio, dans son édition critique des œuvres, Tome VI, (Burgos 1919), se base sur les corrections du Ms. 12764 de la Biblioteca Nacional.
1. La date exacte est discutée et discutable. Ce fut certainement avant la fin de janvier. Le P. Silverio assigne comme date le Ier janvier. Le P. Grégoire de Saint- Joseph veut que ce soit le 27.