V. Les Poésies
« Tout cela est nécessaire pour supporter la vie ! » lança Térèse en passant devant la cellule d'Agnès de Jésus. Celle-ci se demandait précisément, tout en recopiant quelques vers de la Mère qui l'avait chargée de ce travail, comment une femme aussi sainte pouvait s'occuper de semblables enfantillages. « J'en demeurai si confondue, dit-elle, que je me prosternai à terre ».
C'est que Térèse n'aimait pas les saints renfrognés, « santos encapotados » comme elle les appelait. Elle s'était fait de la joie une habitude et aimait donner libre cours à ses sentiments ; et il lui arrivait de renvoyer à sa cellule, non sans l'avoir tancée vertement, la religieuse qui se permettait de trouver en un moment de délassement qu'il eût mieux valu se recueillir en oraison.
Parfois ses sentiments d'amour étaient si forts qu'elle ne pouvait plus les réprimer. Alors elle prenait son tambourin \ sortait de sa cellule et, emportée par une ferveur croissante, se mettait à danser ; ses filles, c'était à l'heure de la récréation, accompagnaient le rythme de la danse avec des castagnettes ou en les imitant par des claquements de mains ; puis soudain la Mère se mettait à improviser, comme il est d'usage en Espagne et dans les pays méridionaux ; et sa voix, d'ordinaire rauque et peu propre au chant, était alors étrangement harmonieuse et douce.
Parfois cette ferveur lyrique atteignait un degré extraordinaire. &A ce moment, dit la Sainte elle-même, l'âme voudrait être toutes langues pour louer le Seigneur. Elle dit mille folies saintes qui vont droit au cœur de Celui qui la met ainsi hors d'elle. Je sais une personne
i. Il est encore précieusement conservé aujourd'hui à San José d'Avila parmi ses reliques.
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(la Sainte elle-même), elle n'est point poète pourtant, à qui il arrive d'improviser alors des strophes émouvantes et qui disent fort bien sa peine... Tout son corps et son âme, elle voudrait les faire voler en éclats pour dire combien cette peine est délicieuse... 1 ».
De semblables poésies, composées en pleine ferveur, semblent parfois banales après coup, même à leur auteur. C'est le cas pour les Poésies de Sainte Térèse. Improvisées ou rédigées sous le coup d'une impression spontanée, elles ont les qualités et les défauts des compositions semblables. Elles en ont la ferveur du mouvement et une réelle inspiration, parfois même une certaine fraîcheur d'expression ; elles n'échappent pas toujours à la banalité et leur faiblesse technique est grande 2.
Bulles de savon, expression passagère d'un sentiment fugace, beaucoup sont aujourd'hui perdues. Pour celles qui nous restent il y a pénurie complète d'autographes. Ceux que l'on conserve sont plus que suspects, et l'auteur de l'édition photolithographique de 1884, M. Selfa, s'est laissé prendre une fois de plus à des reconstitutions de textes au moyen de lettres découpées.
Par contre un assez bon nombre de copies, recueils de poésies, florilèges, dévotionnaires, nous ont conservé le petit nombre de Poésies qui semblent authentiques. La plupart de ces recueils anciens ont été copiés à leur tour vers le milieu du XVIIIe siècle, lors des travaux entrepris par les Carmes pour reviser et compléter les archives de l'Ordre. Ces transcriptions de recueils anciens sont aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale de Madrid. Les voici :
1. Vie, XVI. — 2. S. T. n'emploie que des mètres populaires, copias ou vilancicos à l'exclusion des mètres savants, sonnets, tercets ou octaves.
Ms. 1400 : le plus important : transcriptions faites par le P. André de l'Incarnation
a) du Recueil de Tolède : en 1759. Recueil d'une grande autorité ; renferme 16 poésies de la Sainte.
b) du Recueil de Cuerva, intitulé Vergel del Monte Carmelo : en 1759 ; renferme 5 poésies dont une n'est pas de la Sainte.
c) du Recueil de Madrid : en 1760. D'après les Carmélites de Paris * ce recueil remonte à 1606 ; il contient 5 poésies.
d) du Recueil de Guadalajara : en 1763 ; contient 5 poésies.
Ms. 12764 : Transcriptions de Lettres de la Sainte par le P. Juan de Jésus Maria, vers 1620 : renferme (de la p. 321 à 331) 12 poésies ; sans indication d'origine mais très probablement, vu la date et la probité du copiste, sur des documents autorisés.
Ms. 12763 : copies de Lettres de la Sainte : vers la même époque ; renferme 3 poésies.
Ms. 54Ç2 : transcription de petits traités de piété réunis par le P. Pedro de los Santos et Francisco de San Antonio vers le milieu du XVIIe siècle : renferme 13 poésies y compris les deux gloses ; exécuté probablement sur des documents anciens, conservés à Avila, mais avec peu d'exactitude. Ce Ms. mérite peu d'estime.
Ms. 7741 •' réunion de poésies diverses copiées par le P. Manuel de Santa Maria, sur de vieux cahiers de religieux défunts du monastère de Duruelo 2 (?) en 1773 ; contient 4 poésies de la Sainte.
Ms. 12Ç773 : 3 poésies sur deux feuillets qui ont appartenu au P. Antonio de la Madré de Dios. Datées de
1. Œuvres, t. VI, p. 325. — 2. Duruelo est une hypothèse ; car le mot indiquant la provenance de ce petit manuscrit a été raturé dans les quelques lignes écrites au xvme siècle par le P. Manuel sur la couverture de parchemin.
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Ms. 12411 et Ms. 860 : dévotionnaires dans lesquels on trouve la fameuse glose sur les mots : Vivo sin vivir en mi, etc. Le second porte la date de 162 1.
Ms. 295 : Les Carmélites de Paris signalent ce Ms. pour la poésie : Soberano esposo mio. Elle y a comme titre : Romance escrito ftor nuestra Madré Santa Teresa en la fondation de Soria. Silverio ne reconnaît pas l'authenticité de cette poésie.
L'édition de Burgos ramène à 31 le chiffre des poésies reconnues authentiques. Il faut être, en effet, extrêmement défiant de l'enthousiasme dévot. Il n'a cure de la propriété littéraire et se livre en l'honneur du Saint de son choix à des attributions fantaisistes.
C'est le cas pour Sainte Térèse. Ainsi « Ven Muette tan escondida » qu'on lui attribue, figure parmi les Rimas Sacras de Lope de Vega. Ne parlons plus du sonnet célèbre,
« No me mueve Dios para quererte »
il a fait couler trop d'encre. Quel qu'en soit l'auteur, ce n'est certainement pas notre écrivain. Il y a pour cela deux arguments péremptoires. Le premier, c'est que la technique en est savante et que la Sainte ne connaît d'autre technique que la technique populaire ; le second c'est qu'aucun recueil ancien ne le lui attribue.
J'ai éprouvé une déception bien grande en constatant que la pièce,
« En las enternas entranas »
n'était point sortie du cœur brûlant de Térèse. Ces quatre strophes chantaient si bien la Transverbération ! De plus elles rappelaient la fameuse poésie de Jacopone da Todi « In foco l'amor mi mise », et c'était un point de contact de plus, littéraire cette fois, entre l'âme de la grande Mystique espagnole et l'âme franciscaine. Enfin,
une légende raconte que la Mère fredonnait cette letrilla tandis qu'elle balayait les corridors du couvent ou qu'elle était à son rouet.
Il faut bien, hélas ! se rendre à l'évidence ; la pièce est de sa grande amie, l'illustre prieure de Séville et de Lisbonne, Marie de Saint- Joseph. Déjà la tradition la disait composée à Séville ; et la chronique portugaise de l'Ordre du Carmel la reproduit parmi les écrits que la grande prieure a laissés à Lisbonne.
Les Noëls sont extrêmement intéressants et le sujet inspirait beaucoup la Sainte. Ils sont tous « a lo pastoril » ; mais étant les plus naïfs, les plus populaires, et dès lors, les plus faciles des poèmes de notre écrivain, ils sont très suspects et l'un ou l'autre pourrait bien être l'œuvre d'une des filles de la Madré Teresa, qui n'était pas seule à improviser ce jour-là.
La splendide poésie de Soria
« Soberano esposo mio »
est-elle de la Sainte, comme le prétendent les Carmélites de Paris ? C'est fort douteux.
Mais aucune poésie n'a été plus malmenée que la plus célèbre de toutes, la fameuse glose : Muero porque no muero. D'abord les vers :
« Vivo sin vivir en mi Porque tal vida espero Que muero porque no muero »
ne sont point de la Sainte. C'est un estribillo populaire, comme le « Veante mi ojos », une letrille qui se chantait au couvent et que la Sainte a glosée. Gloser était une distraction littéraire de l'époque. Saint Jean de la Croix glosait aussi, et il glosa notamment cet estribillo. Or il se fit que certaines strophes de la glose de saint Jean étaient presque textuellement celles de la poésie de Sainte Térèse. Comme la Sainte avait composé sa
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glose en 1571, après l'extase de Salamanque \ et saint Jean de la Croix la sienne en 1578, on crut au plagiat. Il n'y eut pas de plagiat de la part de saint Jean ; il n'y eut qu'une confusion extrême entre les manuscrits, ainsi que l'ont démontré péremptoirement le P. Gerardo de San Juan de la Cruz 2 et le P. Silverio de Santa Teresa 3. Les deux gloses sont bien différentes, mais on a pris dès le début l'habitude de joindre les strophes de Saint Jean aux strophes de Sainte Térèse en attribuant le tout à celle-ci. On crut aussi que la Sainte avait fait deux gloses de ce même estribillo. Elle n'en fit probablement qu'une seule dont les copistes dissocièrent les strophes.
Tout ceci est confirmé par l'examen de la copie la plus ancienne et la plus autorisée : la copie de Tolède. On n'y trouve qu'une glose unique réunissant toutes les strophes des gloses séparées, mais omettant les six strophes qui sont soi-disant communes à Térèse et à Jean de la Croix. Nous trouvons exactement le même texte dans une autre copie ancienne de cette poésie faite à Valladolid par la Mère Marie de Saint-Albert.
Il faut donc se résigner à ne posséder que 31 poésies de Sainte Térèse, à moins que la critique ne vienne encore rogner sur ce nombre. Après toutes les recherches faites minutieusement par les Carmes au XVIIIe siècle, dans des archives que les révolutions et les guerres n'avaient pas encore bouleversées et saccagées, il est peu probable que l'on en trouve beaucoup de nouvelles. Celles que
1. Bien que j'aie reproduit dans ma IIe partie, en. iv, la légende qui veut que la Sainte ait improvisé sa glose immédiatement au sortir de l'extase, je reste assez sceptique devant cette tradition. Il est plus probable que la Sainte aura élaboré sa glose, à tête reposée si l'on peut dire, seule, dans sa cellule, mais étant encore sous le coup de l'événement, peut-être le jour même. — 2. Obras del Mistico Doctor S. Juan de la Cruz, éd. por el P. Gerardo de S. J. de la Cruz. Toledo 1914, t. III, p. 142. — 3. Obras de S. Teresa de Jésus, t. VI, p. lxii.
nous possédons suffisent à nous donner une idée du talent versificateur de la Sainte. Ce ne sont pas les poésies de Sainte Térèse, inférieures à celles de saint Jean de la Croix et de Louis de Léon, qui lui assureront la gloire littéraire.