‹ Sainte Térèse, écrivainChapitre 89 sur 108 · Lettre du 2 janv. 1577 à Lorenzo de Cepeda · texte numérisé non relu

Lettre du 2 janv. 1577 à Lorenzo de Cepeda

effet, fait usage de deux sceaux : l'un le monogramme du Christ, JHS, l'autre, la Calavera> ou la tête de mort. On voit par le passage cité auquel des deux allaient ses préférences.

La lettre écrite, le feuillet était plié de manière à ce qu'on n'en puisse violer le secret. Le pli était assuré au moyen d'une languette de papier introduite dans une ouverture pratiquée en travers du feuillet. Sur cette ouverture, après insertion de la languette, on posait le sceau. On écrivait ensuite l'adresse, certaines indications complémentaires, et le montant du port convenu d'après le poids du paquet et la distance. Comme nous l'avons vu, le port complet n'était payé qu'après livraison de la missive au destinataire.

Térèse en général ne datait ses lettres que du jour, rarement du mois. Elle ne mettait l'année que pour les lettres d'Amérique. La date du jour était en chiffres romains ; elle n'employait pas les chiffres arabes. D'autres fois elle citait le nom de la fête du jour ou du Saint de l'office. La prieure de Séville, Marie de Saint- Joseph, a daté de mémoire, mais souvent avec peu d'exactitude, beaucoup de lettres de Sainte Térèse. Certaines de ces dates ont été corrigées après coup par la Mère Marie de Saint- Albert.

La portion de l'épistolaire écrite au temps des intrigues de la persécution des Mitigés, particulièrement de l'année 1577 à 1579, présente un intérêt spécial. Comme les routes et les messagers étaient peu sûrs et que ses lettres pouvaient tomber entre des mains ennemies, Sainte Térèse employa à cette époque pour tous ceux dont elle parle, des surnoms destinés à dérouter les noninitiés. Et c'est, à travers toute cette partie de sa correspondance, une série de pseudonymes. José est le Christ ; An gela ou Llorencia, la Mère elle-même. Les anges sont les Inquisiteurs ; les aigles, les Carmes réformés ; les oiseaux nocturnes, au contraire, sont les miti-

468 l'œuvre

gés ; les corbeaux désignent probablement les Jésuites; les chats sont les Mitigés ou certains prêtres ou religieux. Les papillons, las Mariposas, sont les Carmélites de la Réforme; les cigales, les Cigarras, sont les Carmélites de la Règle mitigée, peu astreintes au silence et à la réclusion. Enfin une série de noms propres dont l'identification peut être discutée : Ardapilla pour le licencié Padilla, Carillo pour le P. Jésuite Salazar, appelé aussi Esperanza, parce que Sainte Térèse l'espérait pour l'Ordre des Carmes, Eliseo ou Pablo pour Gratien, Gilberto pour le Nonce ou le Roi ; Santelmo désignait le Père Olea, Jésuite, Joannes, le général Rubeo, Macario, Antoine de Jésus, Mathusaletn, le vieux Nonce Ormaneto, Melquisedec, le président du conseil royal Covarrubias, Peralta, l'orgueilleux Tostado, Seneca ou Senequita, saint Jean de la Croix, petit de taille et sentencieux.

Vers la fin de sa vie, et surtout au moment où, écrasée par cette correspondance intense qui la tenait parfois jusqu'à trois heures du matin, la Sainte sentit sa santé défaillir, les médecins lui défendirent d'y consacrer autant de temps. Elle se servit alors de secrétaires. Les mieux connues sont Isabelle de Saint-Paul et surtout Anne de Saint-Barthélémy, qui selon une tradition apprit à écrire en une nuit sur le commandement de la Mère.

Fatalement, beaucoup de lettres sont à jamais perdues. Les unes, les premières surtout, lorsque Térèse n'était encore qu'une simple religieuse ignorée, furent détruites comme dénuées d'intérêt ; d'autres furent mutilées par la dévotion des disciples ; ceux-ci rognèrent une signature, ceux-là en découpèrent les lettres pour reconstituer ou constituer des autographes ; d'autres s'en servirent comme talisman ou pour des usages de thérapeuthique dévote. Quelques-unes furent des signes de contradiction dans les pugilats que se livrèrent certains ordres religieux ou dans les contes-

tations qui surgirent au sein même de la réforme peu après la mort de la fondatrice. La Fuente estime qu'un tiers à peine de l'Épistolaire est parvenu jusqu'à nous.

On s'est livré à des conjectures multiples pour expliquer le fait, assurément étrange, que nous ne possédons pas une seule lettre à saint Jean de la Croix. Poursuivi et arrêté par l'Inquisition, racontent certains chroniqueurs, ce dernier se hâta de détruire ces lettres qu'il portait constamment sur lui. D'autres prétendent, avec plus de probabilité, que se sentant pour cette pieuse propriété quelque attachement sensible, l'ardent ascète de la Nuit Obscure aurait brûlé, en un jour de généreux renoncement, ces lettres auxquelles il tenait peut-être plus qu'à aucune autre chose au monde.

Dès les dernières années de la vie de Sainte Térèse mais surtout après sa mort, ses dévots commencèrent à apprécier la valeur de cette inestimable correspondance où battait encore le cœur de la Mère. Il se forma ainsi des groupes ou collections de lettres que leurs propriétaires conservaient jalousement. Il n'en fut malheureusement pas toujours ainsi de leurs successeurs.

On connaît aujourd'hui :

La collection des lettres adressées au Père Gratien. Celui-ci légua, en 1607, « un paquet de lettres de l'épaisseur de trois doigts » à sa fille spirituelle Da. Béatrice Ramirez de Mendoza, Comtesse del Castelar, qui fonda deux couvents : celui des Jéronimes déchaussées de Madrid, dit las Carboneras, et celui des Carmélites d'Alcala de Henarès. Elle leur partagea sa collection. Le couvent d'Alcala a conservé dix lettres ; celui des Carboneras de Madrid n'en a gardé aucune. Elles se sont dispersées comme des feuilles mortes.

La collection de Valladolid : Ce sont les lettres, — une bonne cinquantaine, — adressées à Marie de Saint- Joseph, qui fut aussi prieure à Lisbonne. En 1588, ces

470 l'œuvre

lettres passèrent au Dr. José Sobrino Morillas qui se trouvait alors à Lisbonne. Celui-ci les remit à son frère, le Dr. Francisco Sobrino, qui recherchait en ce moment des autographes de la Sainte. Le Dr. Sobrino finit par les remettre aux Carmélites de Valladolid. C'est dans ces lettres que la Mère Marie de Saint- Albert corrigea les dates ajoutées approximativement et de mémoire par la Mère Marie de Saint- Joseph.

La collection de Séville : Elle comprenait environ une vingtaine de lettres. En 1610, les Carmélites de Séville en possédaient déjà une certaine quantité. Le Père Gratien et le Père Francisco de Santa Maria, après cette date, en ajoutèrent encore quelques-unes. Certaines se sont perdues, d'autres ont été mutilées. Lorsque le Père Thomas d'Aquin les copia, en 1760, elles étaient réunies en un volume superbement relié.

Les Carmes déchaussés de Madrid possédaient une dizaine de lettres.

Les Carmélites de Sainte- Anne à Madrid possédaient encore, au XVIIIe siècle, selon le témoignage du P. André de l'Incarnation, une collection importante de lettres. Elles n'en ont plus aujourd'hui que 4 dont certaines incomplètes ; parmi elles se trouve la plus ancienne en date, celle du 31 décembre 156 1, adressée à Laurent de Cepeda.

Toutes les autres lettres de la Sainte se sont éparpillées dans les couvents d'Espagne ou ailleurs : Il y en a à Salamanque, à Calahorra, à Consuegra, à Guadalajara, à Saragosse, à Burgos ; il y en a même à l'étranger, à Paris par exemple. Inutile d'ajouter que l'examen de leur authenticité requiert une extrême prudence.

Malgré la dispersion de ces collections et la disparition d'un grand nombre de lettres, nous conservons heureusement des copies authentiques, exécutées sur ces collections anciennes. Ces copies, faites ou groupées pour les archives générales du couvent de Saint-Her-

ménégilde à Madrid, sont conservées aujourd'hui à la Biblioteca Nacional. En voici le relevé :

i) Ms. 12764 : Copie de 118 lettres, en 2 parties, avec d'autres documents 1, exécutée, vers 1620, par le P. Juan de Jésus Maria. Beaucoup de lettres sont apocryphes.

2) Ms. 12763 : Sans date, (probablement la seconde moitié du XVIIe s.), ni nom d'auteur. Contient 155 lettres. Parmi elles se trouve la partie de la collection des lettres au P. Gratien encore conservée à ce moment aux Carboneras à Madrid.

3) Ms. 13245 : C'est la superbe copie faite au milieu du XVIIIe siècle, en même temps que celle des autres œuvres de la Sainte, par les PP. André de l'Incarnation, Manuel de Sa. Maria, Thomas d'Aquin, pour les archives de Saint-Herménégilde. Elle renferme la collection de Valladolid (copie exécutée en 1757), la collection de Séville (copie exécutée en 1760 par le P. Thomas d'Aquin) et des copies de lettres de Salamanque et d'autres points de Castille.

4) Ms. 1874122: autre cahier, copie de quelques lettres.

5) Mss. 6613, 6614 et 6615 : contiennent des lettres corrigées.

6) La Fuente (qui ne donne pas les n08 des Mss. de la B. N., non encore classés en 1861), prétend que les Carmes de Madrid devaient posséder dans leurs archives de Saint-Herménégilde encore deux manuscrits ; ils sont en effet constamment cités par le P. André de l'Incarnation, sous les n08 10 et 28. Il ne les a pas découverts à la B. N. Jusqu'à ce jour on n'a pas été plus heureux.

En 1636, à Madrid, dans l'édition des Œuvres, chez Diego Diaz, fut imprimée pour la première fois une

1. Nous avons déjà cité ce Ms. à propos des Poésies, v. p. 461.

472 l'œuvre

lettre de Sainte Térèse. Un demi-siècle se passa avant qu'une édition conséquente des Lettres vît le jour. On n'en voyait d'ailleurs pas l'utilité, ou l'on avait des raisons pour ne pas publier ces lettres.

En 1657, parurent à Saragosse 65 lettres annotées d'après une compilation basée sur celle de Juan de Jésus Maria, par le Vén. Palafox.

A la mort de Palafox il restait encore 107 lettres non éditées. L'Ordre en confia l'annotation au P. Pierre de l'Annonciation. Ce travail fut publié en même temps que celui de Palafox, en 1674, dans l'édition des Obras chez Francisco Foppens, à Bruxelles. C'est la première fois que sont imprimées au complet toutes les lettres inventoriées jusqu'alors.

Il fallut attendre jusqu'en 1778 l'édition de Doblado (Madrid) pour voir publier 82 lettres nouvelles. En 1793, la même édition donna en un volume supplémentaire 77 lettres avec 8y fragments. Malheureusement ces éditions n'utilisèrent pas les travaux exécutés entretemps par le P. André de l'Incarnation et ses compagnons. Et bientôt les événements politiques du début du XIXe siècle allaient retarder jusqu'en 1861 cette utilisation nécessaire.

En attendant, des traductions, paraissant à l'étranger, ajoutent des lettres nouvelles. Celle de l'abbé Migne (1840-45 et 1859-60) publie trois lettres inédites.

L'édition des Obras de Palomino (1851) donna ces lettres pour la première fois en Espagne.

En 1861 parut l'édition de Rivadeneyra. Grâce à l'utilisation des travaux des Carmes du XVIIIe siècle, D. Vicente La Fuente parvint à mettre au jour 403 lettres de la Sainte, dont un grand nombre d'inédites. Ce travail ne saurait être définitif. Il exige une révision complète due à une étude plus approfondie des documents du XVIIIe siècle, beaucoup de lettres publiées

par La Fuente ne présentant pas les garanties d'authenticité suffisantes.

Ce même travail a été repris par le P. Grégoire de Saint- Joseph pour sa traduction française des Lettres de Sainte Thérèse. En ajoutant certains fragments inédits, des lettres nouvelles, et d'autres documents d'apparence épistolaire, comme le Vejamen, l'auteur de cette traduction porte le chiffre des Lettres, dans sa 2e édition, à 452. Toutefois ce travail qui, pour l'appareil critique, diffère peu du précédent et s'appuie visiblement sur lui, éveille les mêmes appréhensions.

Espérons que sous ce rapport pleine satisfaction nous sera donnée par les derniers tomes, impatiemment attendus, de l'édition de Burgos.

Page 1