PARAGRAPHE I LA COMPOSITION, L'EXPOSITION, LE RÉCIT
« J'écris comme je parle, je n'ai d'autre souci que d'employer des mots qui signifient bien ce que je veux dire, et je le dis le plus simplement possible ; l'affectation ne convient à aucune langue 1 ». Ces préceptes littéraires nouveaux, rédigés vers 1533 par son illustre contemporain, l'humaniste Juan de Valdès dans le Dialogo de la Lengua, Sainte Térèse aurait pu les signer. Elle aussi déclare « raffoler de clarté et de simplicité 2 ». « Je n'ai point voulu, dit-elle, mettre à cette œuvre (la Vida) plus de soin ni de temps qu'il ne m'en a fallu pour l'écrire ; je n'ai fait que relater ce qui s'est passé en moi avec toute la simplicité et l'exactitude possible 3 ».
Autant que de sa langue, la caractéristique de son style est donc une spontanéité absolue, maintenue dans de justes limites par son infaillible instinct de la mesure.
Cette spontanéité s'étend d'abord à la composition. Pas d'édifice savant, ni de plan laborieusement écha-
1 Dialogo de la lengua. Édit. Boehmer : Romanische studien, t. XXII, 1895. — 2. Lettre du 8 nov. 1581 à Marie de S. Jos. — 3. Vida XL.
faudé. Notre écrivain trouve le sien au courant de la plume : « J'écris comme le Seigneur me donne à entendre ou selon que je me rappelle, car ne sachant pas d'avance ce que je vais dire, je ne saurais écrire d'après un plan apprêté ; et je crois que le mieux est qu'il n'y en ait point * ».
Il est du moins toujours des plus simples : La Vida est écrite au fil des souvenirs ; dans les Fundaciones Térèse ne fait que rédiger les notes de son carnet de route ; les Conceptos ne sont qu'une glose autour de quelques textes ; au fond du Camino, du Castillo et du petit Traité de la prière dans la Vida, il y a une image centrale, un cadre à idées, qui n'a même pas toujours le mérite de l'originalité.
Prenons par exemple le Castillo, le plus « composé » de ses ouvrages : La Sainte prétend en avoir conçu le plan dans une vision 2. Quoi qu'il en soit, elle répartit ses idées en gradation ascendante de sublimité, en sept séries de demeures d'un même château de lumière. Elle respecte jusqu'au bout cette architecture générale. La proportion des divers corps de logis est déjà relative. Telle demeure comprend un seul chapitre ; telle autre en comporte onze. Toutefois l'harmonie idéologique reste intacte. Qu'on veuille remarquer ici que si l'idée chez Térèse déforme fréquemment le plan, jamais le plan ne déforme l'idée. Mais lorsque nous pénétrons dans les différentes chambres, nous voyons qu'il y règne dans l'ornementation et dans l'ameublement, c'est-àdire dans l'agencement des concepts secondaires, tout le gracieux désordre coutumier à notre écrivain. Par là, la Sainte se sépare nettement de toute littérature savante, comme la Divine Comédie et le Paradis perdu, où divisions et subdivisions du plan sont proportionnées jusque dans les détails.
i. Chemin, prologue. — 2. V. ci-dessus P. III, ch. 11 et m.
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Bien que l'on puisse préférer la spontanéité un peu désordonnée de la Sainte à une répartition scolastique souvent froide et sans vie qui donnerait à son œuvre le dur aspect d'un traité de théologie, l'absence de plan raisonné, dans une œuvre didactique comme la sienne, entache celle-ci d'indéniables défauts.
Sainte Térèse tombe dans des redites. Elle les soupçonne mais passe sans les contrôler. Elle saute à pieds joints dans des digressions interminables : « Comme je me suis éloignée de mon sujet!», dit-elle, mais elle continue sans les supprimer. Enfin certains chapitres sont souvent si décousus que cela tourne au bavardage. Mais comme un souci d'académisme aurait nui à son style ! car toujours son babil est agréable et ses digressions intéressantes.
Térèse, qui n'avait aucune prétention au beau langage, avait néanmoins assez de goût pour sentir la première ces imperfections ; mais elle se calomnie lorsqu'elle dit : « mon style est pesant », « il ne peut que vous fatiguer », « il manque d'élégance * ».
Ces défauts n'ont pas échappé à ses panégyristes. Certains d'entre eux les ont érigés en qualités ; d'autres, surtout les Romantiques, ont tâché d'en détourner l'attention en célébrant Térèse comme un génie affectif. Et ceci contribua pour une bonne part à fausser sa physionomie littéraire. Sans doute on peut souscrire au jugement de Sanchez Moguel : « La spontanéité... était la grande loi de sa composition 2 ». Mais est-ce à dire, comme il l'écrit plus loin, que dans son œuvre les mérites intellectuels cèdent le pas aux dons émotifs ? C'est bien l'idée que se font encore aujourd'hui ceux qui n'ont fréquenté cette œuvre que d'une façon superficielle. D'où l'attribution à Sainte Térèse d'apos-
i. CaminoXVl — Fundac. prologue — Castillo, VI, 4. — 2. El lenguaje de S. T. p. 102.
trophes passionnées au Christ et de sonnets d'un lyrisme émouvant.
Or cette idée est fausse et diminue singulièrement les mérites littéraires de notre écrivain. Son génie est plus complet. Sans doute l'œuvre de la Vierge d'Avila vibre toute d'une ferveur continue qui, presque à chaque page, éclate en une soudaine poussée de sensibilité ; mais cette sensibilité merveilleuse est soutenue et dirigée, qu'on ne l'oublie pas, par une intelligence de femme des plus pénétrantes et des plus robustes qui se soient jamais vues. Et c'est ce qu'il faut affirmer tout d'abord. Avant tout femme de tête, comme fondatrice, directrice de conscience et même comme mystique, Sainte Térèse l'est aussi comme écrivain. Il ne faut pas confondre la formation intellectuelle avec l'intelligence. Si l'on remarque dans la composition de ses ouvrages une faiblesse d'ailleurs bien relative, c'est qu'il lui manque la discipline scientifique que reçurent un saint Jean de la Croix ou un Louis de Léon.
Et ce n'est point que sa méthode soit mauvaise ; elle déroute seulement un peu notre routine scolastique, qui supporte mal de voir traiter des matières aussi élevées sur ce ton dégagé.
Mais où Térèse d'Avila se classe tout de suite parmi les écrivains de pensée, c'est dans l'exposition.
Sainte Térèse emploie trois procédés d'exposition : la glose, l'allégorie, l'exposition directe.
Elle n'a employé la glose qu'en deux de ses œuvres : Le Camino et les Conceptos. Sa glose des premiers versets du Cantique renferme des idées sublimes, mais le style, surtout dans les premiers chapitres, en est traînant, bridé, retenu, malgré quelques envolées passagères. Par contre son commentaire du Pater dans l'énorme litté-
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rature sur le sujet est peut-être le plus beau qui ait été écrit. L'auteur, il est vrai, ne se tient guère au mot à mot d'un commentaire théologique. Sans donner dans l'excès contraire qui, selon le goût de l'époque, faisait de la glose un exercice d'acrobatie exégétique, donnant à certaines paroles de l'Écriture une portée rare et d'un symbolisme précieux, elle interprète avec clarté et simplicité, sinon toujours dans le sens verbal, du moins en un sens accommodatisse qui ne s'éloigne jamais des limites du vraisemblable. Les versets du Cantique comme les demandes du Pater lui servent de cadre fixe pour développer ses pensées sans s'écarter de l'unité.
C'est aussi chez elle le rôle de l'allégorie, rôle encore une fois subalterne, prétexte à développements ou simple soutien de sa puissante pensée.
Le genre dévot est celui qui se prête le mieux au symbolisme. Cette littérature, surtout au Moyen-âge, a connu des virtuoses de l'allégorie. Ce langage symbolique, imagé et d'une interprétation conventionnelle, est ce que dans la « littérature mystique » ont apprécié surtout nos « mysticisants » modernes. Il prête à l'illusion. Il est particulièrement fréquent, comme procédé d'exposition, chez les hétérodoxes. Chez Sainte Térèse il n'existe pour ainsi dire pas. Les idées sont exposées sans symboles. Dans le Traité de l'Oraison, le Castillo, le Carnino, il n'y a d'allégorie que dans le cadre et les lignes en sont sobres. Contrairement au littérateur de profession qui emploie l'image pour l'image et s'amuse à la trouver belle, notre écrivain n'emploie l'image que pour l'idée ; jamais elle n'est développée pour elle-même ; l'image ici n'a qu'un rôle utile, jamais une intention d'art. Encore les images que Térèse emploie pour les besoins de l'exposé sont-elles de bonnes et honnêtes images, à interprétation facile, non des symboles obscurs, nécessitant un long com-
mentaire, comme en alignent Ramon Lull ou saint Jean de la Croix. Elle craint par trop de paraître savante.
Il en est ainsi de ses allégories, qui sont peu nombreuses, comme de ses comparaisons, qui foisonnent. Balançant entre le désir d'être claire et la crainte de faire la savante, elle les emploie en s'excusant. Comme s'il y avait en cela quelque soupçon de préciosité ou de recherche de beau langage, elle se justifie :
« Je devrai me servir d'une comparaison, malgré mon désir de les éviter ; car je suis femme et j'aimerais écrire avec simplicité ce qu'on me commande * ».
Et ailleurs : « Cela pourra paraître bien impertinent de me faire comprendre à l'aide de comparaisons, mais je me dis que peut-être cela vous sera d'une grande utilité, à vous en particulier, mes filles, car, étant sans lettres, tout nous est nécessaire, à nous autres femmes, pour parvenir à nous faire une idée exacte des choses 2 ».
Donner une idée exacte, voilà bien ce qu'elle poursuit avant tout : « Je ne fais que relater... avec toute la simplicité possible ».
Et voilà pourquoi, n'ayant d'autre souci que d'écrire comme elle parle, « et d'employer des mots qui signifient bien ce qu'elle veut dire », elle se sert le plus volontiers de l'exposition directe.
Térèse, comme nous l'avons vu, possède un certain nombre d'idées générales : Tout passe, Dieu seul est tout, rien n'a de valeur que l'amour, l'amour se prouve par les œuvres, la grande pourvoyeuse d'amour est l'oraison, etc. Toutes ses idées secondaires gravitent, multiples, autour de ces quelques centres vers lesquels elle ne cesse de faire converger ses enseignements. Or,
i. Vida, XI. — 2. Camino XXVIII.
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malgré ses digressions et sa faconde, à travers les dédales d'une syntaxe quelquefois raboteuse, Térèse sait merveilleusement enfiler ses idées.
Peu d'écrivains spontanés du classicisme espagnol, sans excepter Cervantes dont les manuscrits sont si raturés, savent poursuivre une pensée avec autant d'opiniâtreté. Et pourtant sa dialectique n'a été formée ni à Alcala, ni à Salamanque ; elle a ses racines dans les couches profondes du bon sens populaire. C'est tout le secret de sa force.
Ëcoutez-la, par exemple, combattre la fausse humilité des âmes qui, se croyant indignes, ne veulent pas reconnaître les grâces que Dieu leur fait et dès lors négligent de s'en montrer reconnaissantes et d'en profiter :
« Pourquoi, expose-t-elle en substance, s'il est bien de se rappeler les bienfaits généraux de Dieu, création, incarnation, passion, serait-il mal de se rappeler que l'on s'occupait jadis de frivolités et que maintenant par sa grâce on n'aime à parler que de Lui ? Voici un bijou. Si je me rappelle qu'il m'a été donné, cela ne m'excite-t-il pas à aimer le donateur ? Et si j'en reçois plusieurs, cela ne m'excite-t-il pas davantage ? Et si je me dis qu'une âme pauvre et misérable comme la mienne ne méritait même pas le plus petit d'entre eux, cela ne me donnera-t-il pas de nouvelles forces pour servir et n'être pas ingrate ? Dieu nous donne ces bijoux pour en faire bon usage. Sinon il les reprend. Comment en ferai-je usage si je ne comprends même pas que j'en suis riche ? Comment aurai-je une horreur vraie de ce qu'il y a ici bas, si je ne touche quelque gage de ce qu'il y a là-haut ? Comment désirer vraiment que tous vous aient en horreur, si vous n'avez quelque preuve que Dieu vous aime ? Notre naturel, si inerte qu'il ne s'attache qu'au présent, a besoin de ces faveurs pour réveiller la foi. Il se peut que je parle pour moi, en imparfaite que je suis. A d'autres peut-être la foi toute seule suf-
fira pour faire des œuvres très parfaites. Mais pour moi, tout cela m'est nécessaire 1 ».
Comme c'est simple et pourtant convaincant. Et il y a des pages entières sur ce ton.
D'autres fois le style devient bref, rapide, abrupt. L'écrivain est nerveux. C'est la conséquence d'un mouvement naturel. Cela se remarque en effet dans les passages où la Sainte veut insister sur un point particulièrement important ou lorsqu'elle sent qu'on la contredit. La voici qui insiste sur la nécessité du détachement complet pour ses filles :
(a) « N'allez pas croire, mes sœurs, que pour ne pas satisfaire les mondains vous manquerez de nourriture ! C'est moi qui vous le dis. N'essayez jamais de trouver votre subsistance par des combinaisons humaines ; vous mourriez de faim ! et ce serait bien ! Les yeux sur votre Époux ! Lui vous soutiendra ; si Lui est satisfait, ceux qui vous aiment le moins vous donneront à manger, même à contre-cœur; vous l'avez vu par expérience. Si, agissant ainsi, vous mourez de faim, bienheureuses les religieuses de San José ! Ne l'oubliez pas, pour l'amour de Dieu : vous avez renoncé aux revenus, renoncez au souci de la nourriture ; sinon, tout est perdu ! Le Seigneur veut que certains aient des rentes. Que ceux-là aient aussi ces soucis, à la bonne heure ! c'est très bien, c'est leur vocation. Mais nous, mes filles ? cela n'a pas de sens ! 2 »
Presque tout le Camino est écrit dans ce style impérieux et qui n'admet pas de réplique !
Térèse affectionne la tournure interrogative, comme en conversation :
(a) * No penséis, hermanas mias, que por no andar a contentar a los del mundo os ha de faltar de corner, yo os asiguro ; jamâs por artificios humanos prétendais sustentaros, que moriréis de hambre, y con razôn ; los ojos en vuestro esposo ; él os ha de sustentar ; contento él, aunque no quieran, os daràn de corner los menos vuestros devotos, como lo habéis visto por expiriencia. Si haciendo vosotras esto murierdes de hambre, bienaventuradas las monjas de San Josef. Esto no se os olvide, por amor del Seùor; pues dejàis la renta, déjà el cuidado de la comida; s< no, todo va perdido. Los que quiere el Sefior; que la tengan, tengan enhorabuena esos cuidados, que es- mucha razôn, pues es su llamamiento, mas nosotras, hermanas, es disbarate ».
i. Vida, X. — 2. Camino, IL S'« Térèse. 31
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(a) « Vive Dieu! Qu'est-ce qui nous étonne ? La réalité n'est-elle pas plus étonnante encore ? Ne nous approchons-nous pas du très Saint-Sacrement ? 1 »
Et plus loin :
(W « Vive Dieu ! et que faisons-nous au couvent ? pourquoi laissons-nous le monde ? que venons-nous faire ici ? à quoi pouvonsnous mieux nous employer qu'à construire dans nos âmes des demeures à notre Époux, et d'en venir au point que nous puissions lui demander un baiser de sa bouche ? 2 »
Lorsqu'elle sent la contradiction elle est plus nerveuse encore :
(c) « Je vous le dis souvent, mes Sœurs, et je veux vous le laisser ici par écrit pour que vous ne l'oubliiez pas : que dans cette maison, et cela est même vrai pour toute personne qui a soif de perfection, on fuie de mille lieues des expressions comme : o j'ai eu raison ; on ne m'a pas fait raison ; c'est sans raison qu'on en a agi ainsi envers moi ». Que Dieu nous délivre de ces mauvaises raisons ! Il paraît bien qu'il y avait quelque raison à infliger à notre bon Jésus tant d'injures sans raison ! La religieuse qui ne voudrait porter de croix que celle qu'on lui donne avec raison, je me demande ce qu'elle fait ici. Qu'elle s'en retourne dans le monde ; là même d'ailleurs toutes ces belles raisons ne la protégeront pas. Est-ce que vous vous figurez peut-être que vous pouvez souffrir tant que vous ne méritiez davantage ? Quelle raison est-ce là ? Je vous avoue que je ne la comprends pas. Ou
(a) « j Vâlame Dios ! i Que nos espanta ? i Nos es de admirar mâs la obra ? i No nos llegamos al Santisimo Sacramento ? »
( b) « Vâlame, Dios, £qué haeemos losrelisiosos en el monesterio? i a que dejamos el mun , do? iqué venimos? £en que mejor nospodemosemplear quehaceraposentosennuestras aimas a nuestro Esposo y llegar a tiempo, que le podamos declr que nos dé beso con su boca ? »
(c) « Muchas veces os lo digo, hermanas, y ahora lo quiero dejar escrito aqui, porque no se os olvide, que en esta casa, y aun toda persona que quisiere ser perfeta, huya mil léguas de « razôn tuve », « hiciéronme sinrazdn », « no tuvo razôn quien esto hizo conmigo i : de malas razones nos libre Dios. i Parece que habia razôn para que nuestro buen Jésus sufriese tantas injurias, y selashiciesen,y tantas sinrazônes ? La que non quisiere llevar cruz, sino la que le dieren muy puesta en razdn, no se yo para que esta en el monesterio ; tôrnese al mundo adonde aun no le guardarân esas razones. I Por ventura podéis pasar tanto que no debâis mâs? iQué razon es esta ? Por cierto,
i. Conceptos I. — 2. Conceptos II.
nous sommes épouses de ce grand roi, ou non. Si nous le sommes, y a-t-il au monde une femme honorable qui ne veuille, quoiqu'il lui en coûte, avoir sa part des avanies qu'on inflige à son mari ? 1»
Quelquefois elle y va plus rondement encore. Voici une consolation :
(°) «Le Seigneur est avec les affligés. Vous croyez cela ou vous ne le croyez pas. Si vous le croyez, de quoi vous tourmentez-vous?*»
Malgré cette allure nerveuse qui sent la passion, on remarque dans son exposé un effort constant de précision et d'objectivité : Les termes « souvent », « quelquefois », « ordinairement », ne viennent pas sans permission sous sa plume, surtout quand la matière est épineuse : « Dans des questions difficiles, bien que je croie comprendre et dire la vérité, j'emploie toujours cette façon de parler : « il me semble ». Elle se reprendra souvent en précisant : « digo lo ordinario » ou « un dia, lo mas, o poco mas ».
Et ainsi, lorsqu'elle argumente, elle serre souvent très étroitement sa pensée : Qu'on lise par exemple ses exposés de certains points discutés, comme la défense de la méditation de l'humanité du Christ pour les contemplatifs, ou ses doctrines sur l'extase, ou ses précisions sur le discernement de l'origine des locutions ou des visions surnaturelles. L'argumentation, sans jamais faire appel à des syllogismes d'école ni à des exégèses savantes, est toujours claire, complète et concluante comme le bon sens lui-même.
Mais comme cette dialectique s'attarde rarement dans le raisonnement aride et fait vite appel, pour ache-
yo no la entiendo... U somos esposas de tan graa rey, u no. Si lo somos, i que raujer honrada hay que no participe de las deshonras que a su esposo hacen aunque no lo quiera por su voluntad ?... »
(a) f EstaelSeûorconlos afligidos. O creis esto,u no; silo creéis, ,;de que os matais?»
i. Catnino XIII. — 2. Camino XXIX.
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ver de convaincre, à la sensibilité — car ce docteur reste toujours femme — elle atteint fréquemment l'éloquence. Térèse cesse alors d'être simplement le professeur qui enseigne ; elle se révèle prédicateur, et touche même au lyrisme. Nous reviendrons sur cet aspect de son génie dans un autre paragraphe. Mais, je le répète, cet exposé clair, cette dialectique incisive et de bon sens, cette chaude éloquence, procèdent seulement en ordre subsidiaire et corrélatif du sentiment ; ils ont leurs racines profondes dans le jugement et la raison.
Et c'est ainsi que dans l'œuvre de Sainte Térèse règne une merveilleuse unité. Une même inspiration, un même souffle la traverse toute. Qu'elle parle des premières étapes de l'oraison, qu'elle raconte les péripéties de ses fondations, qu'elle énumère froidement les préceptes de ses Constitutions ou qu'elle lance vers le ciel ses Exclamations tragiques, la Sainte n'a qu'une seule chose en vue à laquelle elle revient sans cesse et ramène tout : Lui ! parler de Lui ! Le faire aimer, « / y servirle mds ! »
Dès lors tout s'enchaîne, toutes les idées maîtresses se font suite, révélant une âme où tout est unifié. Cela est vrai de chaque ouvrage comme de l'ensemble de ses ouvrages ; ses digressions, même les plus longues, nous laissent dans cette atmosphère une et homogène d'aspiration vers le Divin, sans jamais la briser. Et cette géniale unité, c'est moins le sujet traité qui la cause que la pensée soutenue de l'écrivain.
La spontanéité de Sainte Térèse qui la pousse à improviser la composition, mais révèle dans l'exposition toute la robuste lucidité de son intelligence, fait aussi le grand charme de ses récits.
L'art du récit appartient en propre à l'Espagne.
Est-ce un legs de l'Orient arabe ? ou ce peuple qui pendant des siècles vécut en action les plus étonnantes histoires, a-t-il acquis cet art à force de les revivre en paroles pendant les générations subséquentes ?
Quoi qu'il en soit, l'espagnol aime à parler ; il parle bien ; il manie avec une souplesse de virtuose sa belle langue sonore ; il aime le dicho agudo ; il a le don de la narration, et le conte ou la « nouvelle courte » font encore le principal mérite de sa littérature d'aujourd'hui.
Térèse aussi raconte avec une joie visible. Elle y met toute la vivacité d'expression, toute la rapidité alerte, toute la sobriété des meilleurs conteurs classiques. Plus d'un de ces récits brefs enchâssés dans ses lettres ou répandus à foison dans ces deux grandes narrations qui s'appellent la Vida et les Fundaciones, soutient la comparaison avec les meilleures pages de Cervantes pour sa grâce malicieuse, sa bonhomie souriante et sa force expressive.
Il y a dans l'étude du style narratif de Sainte Térèse à distinguer les narrations étendues, poursuivies dans le détail, et les récits brefs, brossés en quelques touches légères, gracieuses et désinvoltes.
Ces récits brefs sont toujours rapides, incisifs, écrits, comme dit Montaigne, en ce style leste et parlé, «tel sur le papier qu'à la bouche, non point tant délicat et peigné, comme véhément et brusque», qui fait tout le charme de la langue térésienne.
(*) « Un peu auparavant, deux jours peut-être, nous arriva un autre incident qui nous mit en assez mauvaise posture : Nous passions le Guadalquivir en barque. Lorsqu'il s'agit de passer les chars sur le bac, il fut impossible de traverser le fleuve à
(a) « Poco an tes, no se si dos dias, nos acaeciô otra cosa que nos puso en un poco de aprieto.pasandoporunbarco a Guadalquevi: que altiempo del pasar los carros,noera posible por donde estaba la maroma, sino que bablan de torcer el rlo, aunque algo ayudaba la maroma, torciéndola también ; mas acertô a que la dejasen los que la
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l'endroit où était tendue la corde. Il fallut prendre le courant de biais ; on se servit du câble en tirant sur lui également de biais. Mais voilà que ceux qui le tenaient le lâchèrent, ou je ne sais ce qu'il y eut, mais le bac s'en alla à la dérive sans corde, ni rames, avec le char. J'avais grand'pitié du passeur qui se désolait, et cela me touchait plus que le danger lui-même. Nous voilà toutes à prier ; les autres jetaient des grands cris.
« Il y avait là un gentilhomme en un château sur la rive, qui nous regardait. Touché de compassion, il envoya du secours. A ce moment on n'avait pas encore lâché la corde. Nos compagnons s'y cramponnaient de toutes leurs forces. Mais la violence du courant était telle qu'elle les entraînait ; quelques-uns même furent renversés. Un fils du batelier m'émut grandement. Son souvenir m'est resté vivant. Il pouvait avoir dix ou onze ans ; sa désolation de voir le chagrin de son père était vraiment extraordinaire. Mais Dieu n'envoie jamais les épreuves sans miséricorde ; il en fut de même ici : car voici que le bac s'échoua sur un banc de sable, et comme l'eau était basse d'un côté on put nous porter secours. La nuit était venue et nous aurions eu bien du mal à trouver notre chemin, si l'homme accouru du château ne nous avait guidés * » .
C'est la manière simple, le style direct des conteurs primitifs. Parfois même notre écrivain simplifie sa manière jusqu'à réduire ses phrases à de simples notations ; l'effet en est renforcé :
(*) « Le chagrin de mon père était grand de ne m'avoir pas permis de me confesser; cris et prières à Dieu, en grand nombre2».
tenian,u no se como f ué, que la barca iba sin maroma ni remos con el carro. El barquero me hacia mucha mâs lâstima verle tan f atigado, que no el peligro ; nosotras a rezar ; todos yoces grandes.
tEstaba un caballero mirândonos en un castillo que estaba cerca, y movido de lâstima enviô quien ayudase, que aun entonces no estaba sin maroma, y tenian de ella nuestros hermanos, puniendo todas sus fuerzas ; mas la fuerza del agua los llevaba a todos de manera, que daba con alguno en el suelo. Por cierto que me puso gran devociôn un hijo del barquero, que nunca se me olvida. Paréceme debia haber como die/, u once aûos, que lo que aquel trabajaba de er a su padre con pena, me hacia alabar a Nuestro Sefior. Mas como Su Majestad da siempre los trabajos con piadad, ansi fué aqui ; que acertô a detenerse la barca en un arenal, y estaba hacia una parte el agua poca, y ansi pudo haber remedio. Tuviéramosle malo de saber salir al camino, por ser ya noche, si no nos guiaran quien vino del castillo ».
(a) « La pena de mi padre era grande de no me haber dejado confesar ; clamores y oraciones a Dios, muchas ».
i. Fundvciones, XXIV. — 2. Vida, V
L'idée chez Térèse agit toujours directement sur le style. Lorsque l'histoire est simple et que les péripéties se suivent logiquement, elle enfile ses phrases avec une rapidité paisible. Lorsque la situation est inextricable, le procès embrouillé, la douleur sans remède, la voici qui truffe la pensée principale de petites incidentes courtes qui font haleter la phrase : La fille de l'Adelantado de Castille, la petite Casilde de Padilla est au désespoir : restée seule dans le monde, elle voudrait comme ses sœurs prendre le voile, mais on l'a fiancée toute petite malgré elle, et elle n'y voit pas de remède :
(a) o Ceci d'une part ; d'autre part l'idée qu'il n'y avait rien à faire, parce qu'elle ignorait qu'étant fiancée elle pouvait encore être religieuse ; elle ne l'avait pas encore demandé ; cela la désolait ; et par dessus tout, elle aimait tant son fiancé qu'elle ne parvenait pas à se décider. Et ainsi elle passait ses jours dans la peine ■ s.
Il y a dans ces narrations de délicieux traits de naïveté. Tissée d'ignorance quiète et de sublime simplicité, celle-ci rappelle en bien des endroits la sérénité naïve des Fioretti : Telle l'histoire de cette fille d'hidalgo qui s'en va la nuit baiser les pieds nus des servantes auxquelles de jour elle a été obligée de commander 2 ; tel le trait de cette petite castillane de race qui, par pénitence, revêt la lourde cotte de mailles de son père et la porte à même les chairs 3 ; telles enfin les délicieuses anecdotes au sujet de l'obéissance au monastère d'Avila 4.
Cette limpidité de l'idée, qui se reflète dans le style, n'exclut pas une malicieuse bonhomie. La plupart de ces petits récits, que nous sommes trop compliqués
(a) « Por una parte esto, por otra parecerle que no ténia remedio porque no habia venido a su noticia que siendo desposada podia ser monja, hasta que lo preguntô, tralala fatigada, y sobre todo, el amor que ténia a su esposonoladejabadeterminar, y ansi pasaba con barta pena ».
i. Fundac., X. — 2. Fundac, XXII. — 3. ibid. — 4. ibid., XVIII.
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pour comprendre, sont écrits par la Madré Teresa pour amuser ses filles, ces petites brebis de la Vierge « esas ovejitas de la Vïrgen ». Elles avaient bien besoin de rire un peu pour soutenir leur immolation quotidienne. Or la mère aime visiblement à leur raconter les petites malices de femme que lui ont coûtées ses fondations : c'est un provincial grincheux auquel il faut arracher quelque faculté ; un évêque méfiant dont il faut obtenir une autorisation ; des moines concurrents dont il faut endormir la vigilance ; c'est ce bon vieux provincial Alonso Gonzalez, « viejo, y harto buena cosa y sin malicia », victime d'un peu de chantage spirituel, qui, menacé de toutes les foudres du ciel, finit par accorder tout ce qu'on voudra : « Je lui en dis tant, et parlai si éloquemment du compte qu'il rendrait à Dieu s'il osait empêcher une si belle œuvre ... qu'il s'adoucit beaucoup x ».
Il n'est pas rare de voir la Sainte dégager elle-même, sans avoir l'air d'y toucher, la petite leçon philosophique et humaine que recèlent ses traits : On cherche le bon chanoine Prudencio pour qu'il signe un cautionnement. On le trouve finalement dans la rue, arrivant au trot paisible de sa mule. « Il leur demanda où ils allaient ; ils répondirent qu'ils allaient à sa recherche pour qu'il leur signât ce cautionnement. Il se prit à rire ; il dit : Quoi ! c'est de cette manière que vous me proposez de répondre pour une telle somme ? Et sur l'heure, du haut de sa mule, il signa ». Et Térèse ajoute : « Par les temps qui courent, c'est un digne sujet de méditation2».
Certaines de ces réflexions, terminales, ironiques, relevant en quelques mots tout le sens d'une anecdote qui sans cela serait peut-être banale, révèlent un art consommé et placent notre écrivain parmi les meilleurs conteurs d'Espagne.
Qu'on relise le trait de Fray Antonio, premier moine
i. Fundac, XIII. — 2. Ibid., XXIX.
de Duruelo. Chargé de recueillir les objets de première nécessité pour la nouvelle fondation, le bon Père revient finalement avec cinq horloges.
« Il n'était bien pourvu que d'horloges. Il en apportait cinq. Cela m'amusa beaucoup. Il me dit que c'était pour bien régler les heures, car il ne voulait pas être pris au dépourvu. Avec cela, je crois qu'il n'avait même pas encore de quoi dormir1».
A quelque temps de là la Mère s'en revient visiter le petit ermitage en compagnie de deux marchands, pieux bourgeois de Médina. Elle trouve le père Antonio sur le seuil de la cabane, le balai à la main.
(a) « Le Carême suivant, me rendant à la fondation de Tolède, je passai par là. J'arrivai le matin. Le père Antoine était occupé à balayer le seuil de la chapelle avec ce visage de joie qu'il a toujours. Je lui dis : « Eh ! mon Père, qu'est-ce là ? Qu'a-t-on fait du point d'honneur ?» — « Je maudis le temps où j'en eus ! » me répondit-il, m'exprimant ainsi tout son contentement. En entrant dans la petite chapelle, je fus saisie d'admiration en voyant l'esprit que le Seigneur avait mis là. Et je n'étais pas seule de mon avis ; j'avais avec moi deux marchands de Médina, de mes amis, qui ne faisaient que pleurer : il y avait tant de croix ! tant de têtes de morts ! 2 »
Peut-on ironiser plus finement la bourgeoise piété, capitonnée de bien-être, de ces deux marchands qui pleurent devant l'effrayante austérité du réduit : Il y avait tant de croix ! tant de têtes de morts !
Les sept béates de Villeneuve s'enfermaient pour réciter l'office en commun. Mais elles ignoraient le latin,
(a) t Viniendo alafundaciôndeToledo.mevine poralli.Lleguéuna maûana; estab* el padre Fray Antonio de Jesûs barriendo la puerta de la ilesia, con un rostro de alegria que tiene él siempre. Yo le di je : « £que es esto, mi padre? £qué se ha hecho la honra ? » Dijome estas palabras, diciéndome el gran contendo que ténia » : Yo maldigo el tiempo que la tuve». Como entré en la ilesita quedéme espantada de ver el espiritu que el Seûor habia puesto alli. Y no era yo sola, que dos mercaderes que habian venido de Médina hasta alli conmigo, que eran mis amigos, no hacian otra cosa si no llorar. i Ténia tantas cruces ! j tantas calaveras ! »
i. Fundac, XIV. — 2. ibid.
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savaient à peine lire, et n'avaient que de vieux bréviaires dont le texte ne concordait pas. On s'imagine le charivari. Et la Sainte ajoute, en souriant charitablement : « Debian decir pocas verdades ! Ce qu'elles devaient en dire d'hérésies ! »
Ce mélange de naïveté et d'ironie qui donne à ces récits brefs une saveur si originale, est assaisonné des expressions que l'on sait, de ces mots populaires, de ces formules de conversation pleines de couleur et de chaleur, qui en achèvent le pittoresque.
Elle y parle de « prendre les diables à bras le corps », de « faire la nique à tous les démons » ; elle dit qu'il ne faut pas aimer Dieu à coups de poings, « amar a punas », ni vouloir la perfection « a fuerza de brazos ». Elle sait et elle écrit que « nous sommes pires que des bêtes » et elle dit à Dieu : « Comment avez- vous voulu faire un jardin de fleurs si suaves en un fumier aussi puant » ; « petite fourmi que Dieu veut qui parle » je ne puis rien ; et « il me suffit de penser que je suis femme pour que les ailes me tombent, para caerseme las alas » ; et les jours où la rafale des mitigés est particulièrement violente, ce jour-là elle résume la situation en écrivant avec ironie, mais une ironie un peu triste : « no estamos para copias, ce n'est pas jour de chansons ! »
Les narrations étendues, comme celle des sept béates de Villeneuve, présentent ces mêmes qualités de rapidité, de coloris, d'ironie alerte et de sobriété classique ébauchées dans les récits brefs.
lu' Autobiographie, type d'un genre jusqu'alors inconnu dans la littérature espagnole, et les Fondations qui lui sont supérieures au point de vue du style, renferment une série de narrations étendues dont certaines sont des morceaux d'anthologie.
Les premières pages de l'Autobiographie renferment de savoureux détails sur les Enfances, « las Moçedades » comme on disait alors. L'auteur nous y raconte sa jeunesse, son entrée au couvent, ses premières ferveurs, ses maladies, ses premières relations avec ses directeurs ; puis commence la minutieuse analyse de sa vie intérieure et de ses grâces troublantes, entrecoupée d'anecdotes et de traits. Chemin faisant, Térèse souligne d'un trait de plume certains travers de son temps : l'abus de l'étiquette, « qui pèse comme un dur esclavage sur ceux que l'on appelle Seigneur », et la chatouilleuse sensibilité de ses contemporains sur les questions de tratamiento et de pundonor.
Nous reviendrons sur l'analyse psychique ; mais ici déjà, parlant de l'art narratif térésien, il importe d'en signaler la simplicité et le naturel, dans un genre qui depuis Pétrarque jusqu'à Jean- Jacques Rousseau, Goethe, Musset, Tolstoï, a favorisé si souvent l'affectation et le manque de sincérité. Dans les histoires dont Térèse est l'héroïne on sent, malgré l'humilité de l'auteur, le désir très loyal d'être objectif. D'où un sain réalisme. Ce réalisme dans les scènes de la vie quotidienne, est une innovation dont Sainte Térèse a tout le mérite. Blanca de los Rios 1 dit à propos de la narration de la mort d'Alonso de Cepeda, le père de Térèse : «C'est la première scène de la vie familière et intime contée avec une absolue simplicité ». Et cette opinion sera confirmée par ceux qui ont quelque connaissance de l'histoire de la littérature espagnole.
Il y a dans la Vida plus d'un récit émouvant et même tragique ; par exemple, lorsque la Sainte nous raconte une de ces angoisses d'âme qui la bouleversaient toute et la torturaient dans la partie la plus délicate de son cœur :
i. Influjodela Mistica. Madrid, 191 3, p. 43.
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Un jour, un confesseur peu clairvoyant, (plusieurs confesseurs peut-être), jugeant que ses visions ne sont que phantasmes diaboliques, lui ordonne, à chaque fois que le Christ lui apparaît, de lui faire le geste de mépris appelé « hacer higas x ». Et voilà Térèse écartelée entre l'obéissance et l'amour. Elle ne peut se convaincre que ce n'est pas son Époux divin qu'elle aperçoit et tremble de faire le geste grossier qu'on lui impose ; mais elle ne peut se résoudre à ne pas obéir :
(*) «Ce geste de faire la figue au moment delà vision me causait une peine inouïe ; car lorsque je voyais le Seigneur devant moi, on m'aurait mise en pièces, que je n'aurais pas pu croire que c'était le démon ; et ainsi c'était pour moi un genre de pénitence bien pénible. Pour ne pas devoir faire ainsi toujours le signe de la croix, je tenais une croix en main. C'est ce que je faisais d'ordinaire; le geste de mépris, moins souvent; cela me coûtait trop. Je songeais aux outrages que les juifs lui avaient faits, et je le suppliais de me pardonner : puisque je ne le faisais que pour obéir à celui qui tenait sa place, qu'il daignât ne pas m'imputer à péché un acte qui m'était imposé par les ministres de son Église. Il me disait de ne pas m'en chagriner ; que je faisais bien d'obéir ; qu'il se chargeait de manifester la vérité. Quand on m'interdit l'oraison il en parut irrité. Il me dit de déclarer à mes confesseurs que cela c'était de la tyrannie. Il me donna des preuves pour me faire comprendre que ce n'était pas le démon. J'en donnerai plus loin quelques-unes 2 ».
(a) «Dâbame estedar higas grandisimapenacuando via esta vision del Senor. Porque cuando yo le via présente, si me hicieran pedazos, no pudiera yo créer que era demonio y ansi era un género de penitencia grande para mi ; y por no andar tanto santiguàndome, tomaba una cruz en la mano. Esto hacia casi siempre ; las higas ro tan contino, porque sentia mucho. Acordâbame de las injurias que le habian hecho los judios, y suplicâbale me perdonase ; pues yo lo hacia por obedecer a él que ténia en su lugar, y que no me culpase, pues eran los ministros que El ténia puestos en su Ilesia. Deciame que no se me dièse nada, que bien hacia en obedecer ; mas que él haria que se entendiese la verdad. Cuando me quitaban la oracion, me pareciô se habia enojado. Dijome que les dijese que ya aquello era tirania. Dàbame causas para que entendiese que no era demonio ; alguna dire después ».
I. « Faire la figue ». Cela consistait à montrer le pouce, à poing fermé, entre l'index et le médius. Des amulettes de corail ou de jais reproduisaient ce geste. On les employait pour conjurer certains maléfices. — 2. Vida, XXIX.
J'ai cité ce récit pour sa sobriété. Le fait que la Sainte rapporte a dû la bouleverser au delà de toute expression ; on sent bien qu'elle frémit encore en le rapportant. Or, ceci est remarquable, elle le relate avec une simplicité et une sobriété de termes rare pour un écrivain dont on a prétendu faire un être de pure affectivité. Il n'y a dans la relation de ce douloureux souvenir presque pas de termes affectifs ; elle rapporte très simplement le mot du Christ lui disant de répéter à son confesseur « que aquello era tirania ». Que l'on compare, en de telles narrations, au style précis et sobre de Térèse, l'exaltation d'une sainte Angèle de Foligno, par exemple.
Même remarque pour la relation classique et tant citée de la Transverbération. Elle occupe à peine une page ; mais quelle page ! C'est au point que, dans la narration de cette grâce, dont le seul souvenir devait griser la Sainte d'un frémissement d'amour, on ne sait ce qu'il faut admirer le plus, de la sobre exactitude des mots ou de l'impression poignante d'émotion contenue que ce récit renferme.
Les Fundaciones, comme nous l'avons vu, sont plus un journal de route que la Mère destine à servir de lecture récréative et édifiante aux filles de ses monastères qu'un récit d'explorations psychiques et d'épreuves secrètes. Ce livre a donc un tout autre caractère. Le sujet en étant moins grave, le style en est plus coloré, le trait malicieux plus abondant. Il renferme d'innombrables narrations. C'est un petit roman d'aventures qui a pour cadre, non les forêts chimériques et les châteaux enchantés d'impossibles chevaleries, mais de bonnes villes et villages et routes et auberges d'Espagne, et comme personnages, non des fées, des devins, des chevaliers d'une perfection ou d'une malice abstraite, mais des muletiers, des évêques, des béates, des religieux, des
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princes, des ducs de ce temps-là, bref le même décor multicolore et réaliste qui encadre les aventures de l'Ingénieux Hidalgo ou celles de Lazarillo de Tormès.
Il faudrait connaître à fond l'Espagne du XVIe siècle, sa topographie et ses vieilles coutumes, pour suivre à travers les péripéties de ce roman réaliste la caravane de la Fondatrice pèlerinant le long des routes de Castille et d'Andalousie.
Autour des chars aux roues pleines trottent dans la poussière, sur des mules ou de maigres haridelles, les gentilhommes, les prêtres, les religieux qui accompagnent la fondatrice. Les hidalgos portent, comme Lorenzo ou Gaïtan, la cotte serrante et la fraise aux godrons plissés ; les prêtres, comme le bon Julien d'Avila, «l'écuyer servant de cette dame vagabonde», ont le chef couvert du monumental chapeau aux bords relevés en tuile. En tête des équipages marchent les muletiers et les guides, ceux-là en culotte et veste courtes, portant sur l'épaule d'énormes châles de couleurs, ceux-ci vêtus du costume de la province que l'on traversait.
On ne suit pas toujours les chemins battus ; on passe les sierras par les lacets et les atajos (chemins de traverse) qui serpentent sur le versant des plateaux dont la pierre brûle sous les pieds. On marche sous le soleil torride ou par des nuits glacées, claires et sèches, tandis que le vent âpre balaie les étendues ; et dans les lents chariots à bâche dont les essieux grincent et où. les religieuses en guise de clôture ont tendu des toiles, on étouffe ou on gèle. En traversant un bosquet ou au tournant d'une roche, on se perd ; la caravane est coupée, comme sur la route de Salamanque. On passe des gués terribles où les chars s'embourbent. Quand il n'y a point de gué, il faut s'engager, comme aux environs de Burgos, sur des pontons invisibles recouverts par l'inondation ou sur de méchants bacs ; et l'on risque de périr corps et biens, comme au fameux passage du Guadalquivir. Le
danger passé, on en rit et on se promet d'en faire la relation pour celles qui sont restées à la maison.
Dans la sierra, les chariots roulent au bord d'affreux précipices et c'est miracle qu'ils ne s'y abîment point. Une nuit, ce sont des taureaux, menés aux torils de Médina pour la fête du lendemain, qui passent en trombe devant la petite caravane effrayée. Comme on voyage de compagnie, bandits et picaros sont moins à craindre. On fait halte dans les ventas, encombrées de muletiers ou de ce ramassis de truands, d'aventuriers et de soldats que la Sainte qualifie de « gente infernal ». Les chambres sont des sortes d'étables à porcs, pleines de toiles d'araignées et d'animaux immondes ; les lits sont de telle structure qu'on aime mieux dormir à terre ; la nourriture, la olla aux garbanzos, est souvent un innommable brouet.
Parfois, comme dans la terrible venta de Albino, muletiers, picaros et soldats se livrent des batailles endiablées. Et tandis que, tapies dans une mauvaise grange, les pauvres nonnes murmurent des prières et lèvent les yeux au ciel, on n'entend que cris, jurements, vociférations, hachés de coups d'arquebuse. Pendant tout ce temps, la Sainte a la fièvre, le soleil la brûle.
(a) « Ce fut une fièvre d'un genre bizarre; on m'eût dit tombée en léthargie tellement j'étais privée de mes sens. Mes sœurs se mirent à me jeter de l'eau sur le visage ; mais cette eau était si chaude de soleil qu'elle ne rafraîchissait pas.
o Je n'omettrai pas de vous dire le triste gîte que je reçus dans cette nécessité : ce fut une chambrette sous les tuiles ; elle n'avait pas de fenêtre ; si on ouvrait la porte, le soleil y pénétrait en plein. Notez que ce soleil-là n'est pas comme celui de Castille ; il est bien plus insupportable. On me fit coucher dans un lit ; mais quel
(a) « Fué (Je tal suerte, que parecfa ténia modorra, segun iba enajenada. Elias a echarme agua en el rostro, tan caliente de sol que daba poco refigerio.
«No os dejaré de decir la mala posada que hubo para esta necesidad : fué darnos una camarilla a teja vana ;ella no ténia ventana, y si se abria la puerta, toda se henchia de sol. Habéis de mirar que no es como el de Castilla por alla siuo muy mâs importune Hiciéronme echar en una cama, que yo tuviera por mejor echarme en el suelo ;
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lit ! j'eus préféré me coucher sur le sol : il était si haut d'un côté et si bas de l'autre que je ne savais comment m'y tenir; car il semblait fait de pierres pointues. Ah ! quelle chose que la maladie ! quand on se porte bien on souffre tout facilement.
« Bref, je trouvai préférable de me lever et de nous remettre en route : j'aimais mieux subir le soleil de la campagne que celui de cette chambrette l ».
Ce ton enjoué pour raconter tant de misères et cette aptitude à noter la physionomie extérieure des choses à une époque où l'observation était quasi ignorée en littérature, est tout à fait remarquable. Nous ne retrouverons cette même verve et cette observation réaliste que dans le Lazarillo de Tormès et les romans picaresques.
Qu'on relise l'aventure burlesque du grenier de Salamanque 2. La Sainte est enfermée dans un grenier à paille avec une vieille sœur. C'est le soir des Trépassés ; le glas sonne ; l'obscurité envahit le grenier ; il fait lugubre. L'habitation vient d'être évacuée par les étudiants qui l'occupaient. La vieille sœur toute tremblante, s'imagine qu'un des étudiants est resté, à son intention, caché dans la maison. Elle meurt d'inquiétude. Puis, à entendre le glas, des pensées macabres lui viennent qu'elle émet sans se douter qu'elle pourrait bien communiquer sa frayeur à Térèse. Celle-ci heureusement se domine et invite placidement la Sœur Maria del Sacramento à se coucher dans la paille comme elle et à dormir . . .
Les meilleures pages des Novelas Ejemplares, si vantées, ne valent certainement pas ce récit spirituel et alerte, plein d'une ironie à fleur de peau.
Logeant comme des picaros au hasard des auberges
porque era de unas partes tan alta, y de otras tan baja, que no sabia cômo poder estar, porque parecfa de piedras agudas. j Que cosa es la enfermedad ! que con salud todo es fàcil de sufrir. En fin, tuve por mejor levantarme y que nos fuésemos, que mejor me parecfa sufrir el sol del campo, que no de aquella camarilla n.
i. Fundac.,XXlV. — 2. Fundac.,XIX.
ou dans des ruines qui seront le futur monastère, faisant la sieste dans la fraîcheur d'un bosquet, à l'ombre d'une roche ou sous le grand pont de Cordoue, non sans avoir disputé la place à une bande de pourceaux, la Sainte et ses compagnes arrivent en terre andalouse.
Ah ! ce terrible voyage d'Andalousie et cette mémorable arrivée à Cordoue par un matin de printemps ! C'est un des épisodes de ce roman qu'on relira toujours.
« Il eût été intéressant, dit G. Cunninghame l, de connaître les impressions de Térèse à la vue de la cité moresque dont les murs jaunes, crevassés par le soleil et les siècles, en ce chaud matin de mai blanchoyaient dans la pâle lumière de l'aube. Sans doute elle lui apparut comme à nous, avec ses vieux moulins arabes dans le fleuve et ses maisons plates s'échelonnant en désordre sur la berge du Guadalquivir, tandis qu'au-dessus de leur masse, tâchée çà et là d'un bouquet de palmiers, ses minarets légers et ses tours d'églises étincelaient au soleil comme des perles ».
(a) « Ce qui nous arriva le jour suivant fut bien pis encore.
« Nous avions accéléré notre marche pour arriver de bonne heure à Cordoue et pour pouvoir entendre la messe sans être vues de personne. On nous guida vers une église qui est au delà du pont, pour que nous y fussions plus seules.
« Comme nous nous disposions à franchir le pont, il se fit que nous n'avions pas la permission pour faire passer les chars. C'est le corregidor qui doit la donner. Avant qu'on nous l'apporte il se passa plus de deux heures, car ce monde n'était pas levé. Pendant ce temps les gens s'approchaient nombreux pour savoir qui étaient ces voyageurs. Nous ne nous en inquiétions guère car nos chars étaient bien couverts et on ne pouvait nous voir 2 ».
(a) « Dimonos mucha priesa por llegar de maûana a Côrdoba para oir misa sin que nos viese nadie; guiâbannos a una ilesia que esta pasada la puente, por mâs soledad. Ya que ibamos a pasar, no habia licencia para pasar por alli carros, que la ha de ldar el corregidor. De qui a que se trajo, pasaron mâs de dos horas, por no estar levantados, y mucha gente que se llegaba a procurar saber quién iba alli. De esto no se nos daba mucho, porque no podian, que iban muy cubiertos i.
i. Op. cit., p. 483. — 2. Fundac, XXIV. S«« Térèse. ?a
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Ici on regrette presque la sobriété du style térésien lorsqu'on sait les nombreux détails que le narrateur omet et qui nous auraient intéressés. Il faut, pour compléter son récit, lire la relation de Julien d'Avila qui était un peu le capitaine de l'expédition.
« Tandis qu'elles sont là à attendre, dit encore G. Cunninghame, le soleil éparpillait ses étincelles sur la large nappe du fleuve, éclaboussant d'or les moulins et les huttes et les rues pouilleuses et tortueuses, et transformant le tout en une ville de féerie. Sous le souffle chaud l'air vibre ; les moustiques commencent à mordre ; et les religieuses regardent timidement à la dérobée à travers l'ouverture des bâches ».
En fin Maître Julien revient et avec lui le permis de passer :
(a) «Donc la permission arriva. Mais cette fois ce furent les chars qui se trouvèrent plus larges que la porte du pont ! Il fallut les scier, ou faire je ne sais quoi, ce qui nous prit encore du temps ».
En attendant, la foule s'était amassée, cette foule andalouse, encore la même aujourd'hui, sale, déguenillée, « où chaque hidalgo a l'air d'un vagabond, et où chaque vagabond a des airs d'hidalgo. Elle regardait les charriots bizarres, et les lazzis allaient leur train. Et cette foule bariolée, gamins nus, gitanes flétries, vieillards boucanés, jeunes filles aux cheveux d'ébène, un œillet dans les dents, enveloppées de leur grand châle de couleur voyante, et nonchalamment accoudées aux parapets et tout ce bruit, les appels gutturaux de ces demi-maures, les sonnailles des mules, les glapissements des chiens, les cris des coqs l », vont poursuivre les pauvres religieuses jusqu'à l'église !
(b) « Finalement nous arrivâmes à l'église ; le P. Julien d'Avila
(a) * Cuando ya vino la licencia no cabian los carros por la puerta de la puente ; fué menester aserrarlos, u no se que, en que se pasô otro rato ».
(b) « En fin cuando llegamos a la ilesia, que habia de decir misa el Padre Julian
i. Cunninghame, op, cit. p. 484.
devait y dire la messe. Mais voilà qu'elle se trouva pleine de monde ! Cette église en effet était dédiée au Saint-Esprit, ce que nous ignorions, et il y avait grande fête et sermon.
c Quand je vis cela, je m'en chagrinai beaucoup; à mon avis, il valait mieux nous en aller sans messe que d'entrer dans ce tohubohu. Ce ne fut pas l'opinion du Père Julien ; et comme il était théologien, nous dûmes toutes nous ranger à sa façon de voir. Nos autres compagnons eurent peut-être adopté la mienne ; et nous aurions eu tort. Il est vrai, je ne sais si je me serais fiée à moi seule. Nous mîmes pied à terre près de l'église. Personne ne pouvait voir nos visages, car nous portions de grands voiles baissés. Mais rien qu'à voir ces voiles et nos manteaux de bure blanche et nos alpargates, voilà tout ce monde en émoi ! C'est probablement la secousse que ceci me donna qui m'enleva toute fièvre ; car le saisissement fut extrême pour moi et tous mes compagnons.
« A peine entrées dans l'église, un brave homme s'approcha de moi et s'offrit à nous donner une place à l'écart. Je le suppliai de nous mener à quelque chapelle ; il le fit, en ferma la grille et ne nous quitta qu'après nous avoir reconduites dehors.
«Ceci, mes filles, ne vous paraîtra peut-être rien. Mais je vous assure que ce fut un des mauvais moments de ma vie, car tout ce monde s'agitait comme si des taureaux avaient fait irruption. Aussi, je brûlais de quitter ce lieu, bien qu'il n'y eût aux environs aucun endroit propice à la sieste. Nous la fîmes sous un pont ».
Et toutes ces aventures se suivent ainsi, s'enchaînent en une incroyable variété sans que l'intérêt se relâche un seul instant, depuis la fondation de Médina jusqu'à
de AvUa, estaba llena de gente ; porque era la Vocaciôn del Espiritu Santo, lo que no habiamos sabido, y habîa gran fiesta y sermon.
«Cuando yo esto vi diôme mucba pena, y, a mi parecer, era mejor irnos sin oir misa que entrar entre tanta baraûnda. Al Padre Juliân de Avila no le pareciô ; y como era teôlogo, hubimonos todas de llegar a su parecer ;que los demâs companeros quizâ siguieran el mio, y fuera mas mal acertado, aunque no se si yo me fiara de solo mi parecer. Apeàmonos cerca de la ilesia que aunque no nos podia ver nadie los rostros porque siempre llevâbamos delante de ellos vélos grandes, bastaba vernos con ellos y capas blancas de sayal, como traemos, y alpargatas para alterar a todos ; y ansi lo fué. Aquel sobresalto me debia quitar la calentura del todo ; que cierto, lo fué grande para mi y para todos.
c Al principio de entrar por la ilesia.se llego a mi un hombre de bien a apartar la gente. Yo le rogué mucho nos llevase a alguna capilla ; hizole ansi, y cerrôla, y no nos dejô hasta tornarnos a sacar de la ilesia.. ..Yo os digo.hijas, que, aunque esto no os parecerâ quizà nada, que fué para mi uno de losmalos ratos que he pasado; porque el alboroto de la gente era como si entraran toros. Ansi no vi la hora que salir de alli de aquel lugar ; aunque no le habia para pasar la sieste cerca, tuvimosla debajo de una puente.
cette torturante fondation de Burgos qui acheva la Sainte et dont elle mourut.
La sobriété du style ne se perd pas davantage ; car malgré le caractère extraordinaire des aventures, assez proches souvent du merveilleux, auquel l'esprit des voyageurs était disposé, le récit ne perdra pas ce ton de réalisme bonhomme et ironique qui attribue certes à Dieu la conduite des événements, mais ne cesse point pour cela de les considérer du côté humain.
Aussi le style reste simple ; jamais d'emphase, même dans les situations les plus difficiles ; pas de rhétorique dans le malheur et une joie franche lorsqu'on en est sorti.
Toutes les histoires que la Sainte raconte ne sont pas des aventures personnelles. Elle donne certains récits dont elle n'a fait qu'entendre la relation. Ceux-ci ne sont pas inférieurs aux premiers et on les dirait pris sur le vif tant le dessin en est net et le réalisme précis : Je renvoie par exemple à la biographie de Catherine de Cardone 1 et à l'étrange histoire de la petite Béatrice Chavès accusée par deux servantes d'avoir voulu empoisonner sa tante avec du sublimé 2; je renvoie surtout à l'histoire de la vocation de Casilde de Padilla, la fille de l'adelantado de Castille 3.
Sur un fond très sérieux, on retrouve dans cette narration quelque chose de la grâce espiègle du Lazarillo ; et le récit des expédients de Casilde pour entrer au monastère et tromper la vigilance de sa mère, de ses criados et de sa nourrice qui l'en empêchent, annonce déjà la verve picaresque de Cervantes, de Quevedo et d'Aleman.
En voici un détail : La petite, sous bonne escorte, — sa mère et sa nourrice — assiste aux offices dans la chapelle d'un couvent. Fine mouche, elle ouvre l'œil. Or, voici que sa mère entre dans un confessionnal. L'occa-
i. Fundac, XXVIII. — 2. Fundac, XXVI. — 3. Fundac, XL
sion est là. Elle dépêche sa nourrice vers un religieux qui passe pour demander une messe. Alors, c'est la cage ouverte :
« A peine la vit-elle partie, elle fourra ses chapins l dans sa manche, releva sa jupe, et courut de toutes ses forces vers notre monastère... En viéndola iday metiô sus chapines en la manga, y alzô la saya, y vase con la mayor priesa que pudo ».
On la voit, en cette phrase rapide, enlever ses chapins, les fourrer dans la manche, puis, avec une grâce de ménine, relevant sa petite jupe à volants pour mieux courir, s'évader prestement tandis que là-bas, sans méfiance, dans l'ombre d'une chapelle absidale, la vieille gouvernante, prise au piège, négocie la messe avec le bon dominicain.
Quand on s'aperçoit du subterfuge, il est trop tard. La petite a pris du champ. Avant d'être rattrapée, elle aura eu le temps de se barricader derrière la grille du monastère.
Il est superflu de citer davantage. Ces quelques traits suffiront à faire apprécier les dons littéraires de Sainte Térèse dans la narration. Certains de ses récits doivent être placés parmi les meilleures pages de la littérature classique d'Espagne et j 'estime que, quand nous n'aurions conservé d'elle que cet incomparable livre des Fondations, il suffirait à assurer sa gloire littéraire.
i. Le Chapin était une chaussure haute que les femmes portaient par dessus le soulier. Certains atteignaient une hauteur invraisemblable, ce qui rendait la marche très difficile. Devant le Roi, cette chaussure était de rigueur. Les femmes du peuple portaient aussi des chapins mais moins hauts. Un jour une femme enleva les siens pour en frapper Térèse sur la tête.