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PARAGRAPHE II

Nous avons analysé dans la seconde partie de cet ouvrage la sensibilité térésienne. Nous y trouvions un double élément : perceptivité aiguë, délicate émotivité.

Nous verrons plus loin, surtout en parlant du lyrisme de Sainte Térèse, ce qu'au point de vue littéraire a donné l'émotivité. Examinons d'abord ce qu'a produit sa perceptivité, son impressionabilité sensorielle si l'on veut, ou, plus simplement, son don d'observation.

Celle-ci, Térèse la darde sur un double objet : le monde physique, extérieur, et le monde psychique, intérieur. D'où, dans son expression, une double formule littéraire : l'esthétique physique et l'esthétique psycnique.

L'esthétique physique, c'est-à-dire la formule littéraire correspondant à l'expression du sentiment de la nature ou, plus largement, du monde extérieur, procédant de l'observation directe, était inconnue au début du XVIe siècle. A ce moment, en France, les écrivains ne se sont pas encore libérés des clichés idéalistes et conventionnels du Moyen-âge. Devant les chutes du Rhin à Schaffousen, à une époque où pourtant la philosophie tendait déjà à n'avoir d'autre guide que « Nature », Montaigne n'éprouve qu'une bonne indignation bourgeoise contre « l'incommodité de ces gros rochiers ». Ronsard et les poètes de la Pléiade sont évidemment plus sensibles aux charmes de la nature ; mais comme formule esthétique, ils n'ont fait que remplacer le cliché : ils échappent à la formule symbolique du Moyen-Age pour tomber sur la formule, moins conventionnelle cepen-

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dant, de l'Antiquité. Il faudra attendre encore deux siècles le Vicaire Savoyard et la rusticité sincère.

En Espagne, l'archiprêtre de Hita a des éclairs de réalisme; mais pas plus sous lui que sous le marquis de Santillane, dont les pastorales irréelles se passent invariablement « En el ver de prado de rosas fi or entes », le sentiment de la nature ne trouve sa formule réaliste. L'esthétique physique, favorisée par la philosophie néoplatonicienne, paraît avec Louis de Léon. Soudain, nous avons ici, non plus le vulgaire artifice littéraire se servant d'un cliché ancien retouché avec plus ou moins de personnalité, mais un sentiment individuel, fervent, nouveau de la nature. Sainte Térèse paraît ensuite. Enfin, dans le Simbolo de la Fe, Louis de Grenade donne, selon Menendez y Pelayo, « un des premiers essais de ce que nous appelons aujourd'hui l'esthétique physique * ». Celle-ci resplendit avec éclat dans les poésies de saint Jean de la Croix, le plus sublime poète du classicisme espagnol. Bien avant les poètes français, saint Jean a compris dans toute sa profondeur le langage muet du monde visible que, d'après les platoniciens de l'époque, il appelle « la musica silenciosa ».

Sans avoir nécessairement une préoccupation esthétique, du moins consciente, le mystique de tous les temps est un fervent de la nature.

D'abord parce qu'il est toujours un être à sensibilité aiguë ; ensuite parce que la nature lui est un livre vivant dont les mots et les phrases lui parlent de Celui qu'il aime :

« Tout ce qui peuple le monde m'invite à aimer ; les bêtes, les oiseaux, les poissons, tout ce qu'il y a sous l'abîme et dans l'air... Je veux inviter tout le monde à aimer et les vallées, les montagnes, les hommes à chanter, ainsi que l'abîme, les cieux et toute l'eau de la mer à inspirer mon amour 2 ».

i. Ideas esteticas, III, p. 126. — 2. Jacopone da Todi. Cfr. d'Ancona ; Studi sulla litt. italiana dei primi secoli, 1884, in-16.

504 l'œuvre

Enfin la nature est pour lui un lieu de silence et de repos où, mieux qu'ailleurs, il peut fuir le monde et tout ce qui offusque son regard de visionnaire :

« j Oh monte, oh f uente, oh rio !

i Oh secreto seguro deleitoso

roto casi el navfo

a vuestro almo reposo

huyo de aqueste mar tempestuoso 1 ! »

Mais si tous les mystiques ont eu, bien qu'à des degrés divers, ce sentiment de la nature, son expression esthétique, lorsqu'ils le traduisent, diffère chez eux d'après l'époque : Chez les mystiques du Moyen-Age, cette expression est surtout symbolique. Idylles profanes ou pastorales mystiques se servent sans scrupule des mêmes clichés. La Rose, symbole d'amour, est exploitée en saint Bonaventure. Les Vergers mystiques sont à la mode ; on plante, comme Suso, des « Mais spirituels » ; la poésie de Ramon Lull, un des mystiques les plus personnels de tout le Moyen-Age, n'est guère qu'une transposition dans le genre divin, mais géniale, de tous les clichés de la poésie des troubadours. On retrouve, par exemple, dans Les Cantiques de l'Ami et de l'Aimé, le très ancien cliché provençal de l'aube et de l'oiseau veilleur qui l'annonce : « Les oiseaux chantaient l'aube (le Christ) ; or l'aimé, qui est l'aube, s'éveilla ; et les oiseaux cessèrent de chanter, et à l'aube l'ami mourut pour l'aimé ». On voit ce qu'appliquée au Christ, cette phrase permettait de commentaires dévots, et on s'y livrait alors avec délices 2.

1. Obras del maestro fr. Luis de Léon ; éd. Ribadeneyra, Madrid 1918, t. XXXVII, 11, p. 3.

2. Cfr. Obras de Ramon Lull, J. Rosello, Palma ; 5 vol. in-40, t. II, a, 25. — V. aussi la trad. franc, de Marius André. M. G. Echegoyen prépare la publication d'une édition critique du Livre de l'Ami et de l'Aimé. « Les Cantiques de l'Ami et de l'Aimé, dit R. Lull lui-même, sont des paraboles abrégées qui nécessitent une exposition ou un commentaire». — « Unereli-

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Les Écritures et surtout l'idylle sacrée du Cantique des Cantiques était une mine d'images à laquelle les écrivains mystiques ne manquaient pas de s'approvisionner.

Avec l'école d'Ombrie et saint François d'Assise qui chante au Soleil et aux astres, avec Ruysbroeck l'Admirable qui composait ses écrits « in abdita sylvae », et avec quelques mystiques indépendants, l'union entre le sentiment direct et personnel de la nature et l'état d'âme mystique, déjà dès le Moyen-Age, se fait plus étroite et plus vraie. Ainsi, il y aura bientôt deux tendances ; la tendance des écrivains mystiques écrivant et pensant davantage dans la pénombre de leur cellule, et celle des écrivains mystiques réalistes, vivant au grand air, observant directement et puisant leurs images dans tout ce qui les entoure. Il existe, au point de vue littéraire, entre les oeuvres des représentants de ces deux tendances, la même différence qu'entre des toiles peintes dans une atmosphère d'atelier et des toiles de plein air.

L'école mystique espagnole, s'épanouissant en pleine Renaissance, sera, dans ses grands chefs du moins, nettement réaliste. Ses écrivains, comme Sainte Térèse, Saint Jean de la Croix, Louis de Léon, n'exprimeront que les résultats de leurs observations directes, au moyen d'images personnelles, tant en rendant compte de leurs expériences psychiques qu'en exprimant incidemment ce que leurs yeux ont vu dans le monde extérieur.

gieuse de Majorque a écrit un volume d'explications et de méditations sur les trente-deux premiers versets, et un disciple anonyme du Docteur Illuminé a composé un commentaire souvent ingénieux quoique trop long». (Cfr. Marius André, introd.) — Qu'on juge du genre par le passage suivant : « L'ami gisait sur un lit d'amour; les linceuls étaient de plaisirs, la couverture de langueurs. Et il était question de savoir si le coussin était fait de même drap que les linceuls ou que la couverture. L'Aimé vêtait son Ami d'un manteau, d'une cotte et d'une gonelle, et lui faisait un pourpoint d'amour, et une chemise de pensée et des chausses de tribulations et une guirlande de pleurs et de soupirs », n08 132 et 133... — Ainsi, même lorsque ces écrivains demandaient des images aux objets ordinaires, ils n'employaient ceux-ci. que pour leur valeur symbolique.

506 l'œuvre

Appliquons ces observations à l'œuvre littéraire de Sainte Térèse.

Sainte Térèse éprouvait pour la nature un sentiment d'affectueuse sympathie. Nous l'avons dit déjà *, et il est inutile d'y revenir.

Jusqu'à ce que Dieu lui ait donné par voie surnaturelle l'intuition des mystères, les considérations théologiques et abstraites la laissent froide ; mais la contemplation d'un paysage, la campagne, les fleurs, et l'eau lui sont un livre d'amour. Bien qu'en des œuvres didactiques les descriptions littéraires soient rares et ne se rencontrent que pour autant qu'elles aident à instruire ou à édifier, les œuvres de Sainte Térèse renferment çà et là des traits de poésie trahissant l'observation directe.

Tantôt c'est un simple mot, un détail passager qui nous la montre attentive à noter la poésie qui se dégage des choses ; tantôt c'est un symbole qu'elle rajeunit en lui donnant une couleur nouvelle ; tantôt enfin, une vraie description de choses vues.

Toutes les images poétiques, glanées dans les fragments d'Écriture qu'elle a lus, elle les a conservées dans sa mémoire : la biche blessée, « la cierva que va herida », la colombe de l'arche, « la paloma que envié Noé », l'épouse du cantique et son langage figuré ; et de ces symboles si usés déjà, son imagination sait faire un usage personnel et nouveau. Il en est de même des allégories que, comme nous l'avons dit, elle n'invente guère, mais qu'elle sait ajuster à l'enseignement qu'elle veut présenter. Car elle n'oublie pas qu'elle enseigne, et ici, comme dans l'exposition et la narration, elle a la volonté très nette et l'unique préoccupation de dire ce qu'elle voit « avec toute la simplicité et l'exactitude possible ».

i. v. IIe P. c. i et m.

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Ce souci d'exactitude et de réalisme lui fait trouver à l'occasion des images originales et très justes. En voici quelques exemples.

Bien qu'elle ne tint guère à l'Andalousie, Sainte Térèse eut toujours une grande affection pour sa fondation de Se ville.

Dans une lettre à Mariano l, elle vante les agréments de sa nouvelle maison. « Le jardin, dit-elle, est extrêmement agréable ; la vue est telle qu'on ne peut souhaiter mieux. L'habitation est fraîche : pareceme no se ha de sentir en ella et calor ».

Quant au patio, « parece hecho de alcorza », on dirait avec ses blanches colonnes d'albâtre, qu'il est fait d'alcorza, qui était une sorte de dragée faite avec du sucre neigeux.

Dans une autre lettre 2, elle décrit à Gratien le passage des religieuses de Malagon à leur nouveau monastère. Les pauvres filles! Elles avaient été bien mal dans leur ancien couvent. C'était une sorte de caveau humide et malsain, manquant d'air et de lumière, où elles ne cessaient d'avoir la fièvre. Et Sainte Térèse, qui montre les pauvres recluses sortant de leur caverne, a cette phrase : «On eût dit des petits lézards qui en été sortent pour se chauffer au soleil, que non parecian sino lagartijas que salen al sol en verano ».

Les Fondations et les Lettres renferment ainsi plusieurs de ces touches rapides qui révèlent l'esprit d'observation et le goût du trait descriptif.

Avec quel charme sobre elle nous décrit la solitude de Notre Dame del Socorro :

« Cette maison, dit-elle, est dans un désert au milieu d'une solitude vraiment délicieuse ; comme nous étions à peu de distance, les religieux sortirent en files bien ordonnées pour recevoir leur prieur. Ils allaient pieds nus et avec leurs pauvres manteaux de bure. Cela nous pénétra de dévotion ; moi surtout

i 9 mai 1576. — 2. Dec. 1579.

j'en fus profondément attendrie ; je me croyais aux temps fleuris (en aquel florido tietnpo) de nos bienheureux Pères. Au milieu de cette campagne ils ressemblaient à des fleurs blanches et parfumées ; (unas flores blancas olorosas) ; et je crois qu'en réalité ils le sont devant Dieu, car, à ce que j'en puis juger, il est servi là-bas dans leur monastère avec grande perfection. Ils entrèrent à l'église en chantant un Te Deum. Leurs voix étaient très mortifiées. L'entrée de l'église est sous terre ; c'est comme une entrée de grotte ; elle représente celle de notre Père Élie. En marchant, j'allais avec une telle jubilation intérieure qu'un voyage plus long encore en eût bien valu la peine x ».

A-t-on remarqué combien, lorsque le sujet s'y prête, elle aime le trait extérieur ? Elle voit les files bien ordonnées, les pieds nus, les robes de bure blanche, au milieu de ce délicieux paysage qui fait ressembler ces moines à des fleurs ; elle entend les voix mortifiées, et tout cela la remplit de jubilation.

Ce trait, même dans des descriptions plus longues, reste toujours sobre et précis. Sa description si pittoresque du petit ermitage de Duruelo, que nous avons déjà signalée à propos de la narration, rappelle par sa simplicité telles descriptions de la littérature mystique franciscaine :

Quand elle arrive, c'est le matin ; dans la fraîcheur de l'aube, le P. Antonio balaie le seuil de la chapelle ; il a ce visage de joie qui lui est coutumier, « con un rostro de alegria que tiene él siempre ».

Tandis qu'elle pénètre dans l'ermitage, ses regards édifiés s'arrêtent successivement sur la petite croix de bois du bénitier, sur l'image de papier, et sur le grenier qui sert de chœur, et dont l'une moitié est si basse que les religieux doivent se courber très fort pour entendre la Messe ; à chaque coin de la petite chapelle il y a deux petits réduits pleins de foin, où l'on ne peut se tenir que couché ou assis, avec leurs petites fenêtres ouvrant vers l'autel, et deux pierres servant d'oreiller et des croix et

i. Fondât. XX VIII.

des têtes de mort ; dans le toit, des ouvertures par où la neige tombe dru sur les pauvres ermites ; ceux-ci sont si perdus dans l'oraison, qu'ils ne s'aperçoivent pas, tandis qu'ils vont à Prime, que leur manteau en est couvert *,

Ces mille détails précis qui échapperaient à des yeux moins vifs, Térèse les note au vol.

Mêmes détails savoureux dans la description de la procession organisée lors de la fondation de Villanueva 2 : c'est le bonheur du peuple et c'est la joie du paysage ; ce sont les cloches que déjà la petite caravane entend de loin : « desde lejos oiamos et repicar de las campanas » ; c'est le chant et le jeu de l'orgue à l'église, et le caractère imposant du cortège : « iba la procesiân con harta autoridad » ; et, dans la campagne, les capes blanches et les voiles des Carmélites, et l'habit blanc et noir d'un dominicain qui se trouvait là, et les autels et les adresses le long de la route. En quelques traits sobres mais clairs et très suaves, Térèse a l'art de répandre sur toute cette description une atmosphère de liesse spirituelle qu'on chercherait en vain à produire par des effets de style plus conscients.

C'est bien ici ce mysticisme libre et cette tonalité de plein air dont nous parlions plus haut.

Il résulte de là que la plupart des œuvres de Sainte Térèse, sans renfermer de longues descriptions de Castille ou d'Andalousie, ont cependant une forte couleur locale. On ne peut lire ces pages sans évoquer les paysages castillans, tout comme la littérature franciscaine primitive évoque forcément les paysages d'Ombrie. Et comme ceci met une nuance très délicate sur la tonalité générale de l'ascétisme et du mysticisme térésien, pour se pénétrer pleinement de ces écrits et de la mentalité qu'ils reflètent, il faut au préalable s'être rempli les

i. Fondât. XIV. — 2. Ibid. XXVIII.

yeux et l'imagination de ces paysages sobres, aux lignes simplifiées, aux solitudes nues, de Castille-la- Vieille.

Car bien que les expériences extraordinaires des Mystiques, au moment où elles se produisent, se passent dans des régions qui semblent échapper à toute contingence, il reste vrai que, lorsque le mystique les relate par écrit, inconsciemment il les localise. Plus que d'autres, les esprits sans culture supérieure ont une tendance à la localisation précise. Ils n'abstraient point les faits des contingences, et n'universalisent point les événements ; pour eux, l'Histoire se joue dans leur ambiance quotidienne et se revêt de leurs costumes et de leurs mœurs.

Et c'est bien le cas pour Térèse, pour qui les démons ont une face de more et dans les poésies de laquelle les bergers de Bethléem ne sont autres que Gil, Bras ou Llorente, tels qu'on les rencontre encore, vêtus de peaux de moutons, dans les sentiers pierreux de la montagne avilaise. « Pour elle, la naissance du Christ arriva, non dans la Bethléem juive, mais en quelque fruste étable perdue dans les replis de la grande sierra, finement ourlée de ses premiers flocons de neige. Pour elle, l'étoile extraordinaire qui se leva à minuit dans les cieux de Judée, répand son rayonnement mystique sur les déserts givrés de Castille * ».

Térèse voit avec intensité ; elle dit ce qu'elle voit avec simplicité ; elle ne se perd point dans les abstractions, mais garde toujours un pied dans la réalité concrète. C'est tout le secret de son réalisme. De même que Zurbaran, voulant se libérer de toute formule, peindra plus tard ses frocs de moines avec l'unique préoccuparion de peindre ce qu'il voit, Térèse, libre de toute formule littéraire, n'a d'autre souci que de rendre ce qui lui a passé sous les yeux.

Elle aime d'ailleurs la précision, déteste les mots

i. Cfr. G. Cunninghame, op. cit., p. 4.

vagues et appelle les choses par leur nom. Lorsqu'elle nous décrit, par exemple, la maladie de Beatriz Ordonez ou celle de Catalina Godinez 1, elle ne se contente pas de nous dire que leurs souffrances furent atroces ou intolérables ; elle précise : elle nous parle d'abcès intérieur dans les intestins, de cancer au sein, de phtysie, d'hydropisie, d'ardeurs au foie brûlant la chemise, de vomissements putrides des poumons, d'extractions de pus, de saignées, de ventouses scarifiées, d'injections de sel, tout cela froidement, naturellement, comme si elle avait suivi à Salamanque les cours de quelque pérorant médicastre.

Nulle part, le réalisme de l'esthétique térésienne n'apparaît mieux que dans les admirables portraits qu'elle nous a laissés.

La Sainte, qui savait très finement observer les âmes, ne négligeait pas au besoin d'observer de son œil malicieux leur enveloppe extérieure. Que d'hommes révêques, théologiens, religieux, hidalgos, grandes dames, passèrent sous le regard scrutateur de ses deux yeux noirs, que, selon le chroniqueur, « elle avait un peu trop à fleur de tête 2 ». Elle les saisit très vite et les dépeint souvent par le trait physique, en d'innombrables portraits dont aucun n'est banal.

Celui de saint Pierre d'Alcantara est célèbre. Il serait à citer en entier. Ce qu'elle raconte de sa vie semble une biographie de la Légende Dorée. « Lorsque je fis sa connaissance, dit-elle, il était déj à très vieux, et si extrême était sa maigreur qu'on l'eût dit fait de racines d'arbres » ; et l'on voit le vieil ascète, peint comme par Ribera, si maigre qu'il en est devenu « noueux comme un tronc de chêne », avec un rayonnement d'infinie douceur sur la

I. Fondations, XXII. — 2. Ribera, Vida de la S. M. Ter. de]., IV, 1

face ; affable, discret, d'une conversation très mesurée mais piquante, « porque ténia muy lindo entendimiento » ; si modeste pourtant qu'en chemin il suivait les moines à la file, savait passer trois ans dans un monastère sans connaître un seul religieux et ne regardait jamais les femmes. « Et quand il vit approcher sa fin, il dit le Psaume Laetatus sum, et s'étant mis à genoux, il mourut, y hincado de rodillas, muriô 1 ».

C'est aussi dans les toiles des contemporains de la Sainte que l'on retrouve le visage du vieux carme inconnu qui apparaît au milieu d'une tertulia à la jeune Béatrice, à ses parents et à deux voisins, et « dont le visage rose et vénérable était si vieux, que sa barbe semblait faite de fils d'argents, ténia un rostro fresco y vénérable aunque tan viejo que parecia la barba como hilos de plata 2 ».

Térèse met souvent le personnage en scène et, pour décrire quelqu'un, il lui arrive fréquemment de nous suggérer en quelques lignes tout un tableau.

Parlant de sa petite nièce Teresita, récemment revenue d'Amérique avec son père Lorenzo, admise déjà au monastère et n'ayant pas encore douze ans, elle écrit à Gratien : « Elle est au couvent et porte déjà l'habit ; c'est le lutin de la maison ; son père ne se sent pas de plaisir, et toutes les religieuses en sont folles ; elle-même est comme un petit ange ; tiene una condicioncita como un dngel. Pendant la récréation, c'est elle qui mène la conversation ; elle s'y entend à merveille ; elle raconte des Indiens et de la mer, mieux que je ne saurais le faire 3 ».

Voit-on cette jolie scène de cloître : les nonnes rieuses entourant la gamine qui porte gravement son costume de carmélite et leur raconte, sans se lasser, des histoires qui émerveillent ces âmes naïves.

i. Vida XXVII. — 2. Fundaciones XXVI. — 3. Lettre du 27 sept. 1575 à Gratien.

Un jour, la Mère Marie de Saint- Joseph, prieure du monastère de Séville que Teresita venait de quitter pour le couvent de Tolède, écrit à Térèse pour lui en demander des nouvelles, ainsi que de la petite Bêla, sœur du P. Gratien. Et voici ce que, dans une lettre charmante, Térèse lui répond :

(a) « L'adresse de cette petite créature est extraordinaire. De quelques malheureuses poupées, représentant de minuscules bergers et de petites religieuses, et une statue de Notre-Dame, il n'y a pas de fête où elle n'invente quelque tableau dans son ermitage ou à la récréation. Elle y ajoute quelque couplet de sa façon qu'elle chante avec tant de grâce qu'elle nous ravit toutes. Elle ne me cause qu'un chagrin : je ne sais comment lui mettre la bouche ; car elle a une moue hautaine et rit très froidement, et cependant elle sourit toujours. Tantôt je lui dis d'ouvrir la bouche, tantôt de la fermer, tantôt de ne pas sourire ainsi. Elle dit que ce n'est pas sa faute mais celle de sa bouche ; et c'est vrai. Quand on a vu combien Térèse est gracieuse dans ses gestes et dans son attitude, on désire la voir encore. C'est la même chose pour Bêla; mais je ne le lui dis pas, et à vous je le dis en confidence. Ne le répétez à personne ; mais vous ririez bien à voir la vie que je mène pour former la bouche de Teresita. Je crois qu'une fois plus grande elle ne sera plus si froide ; en tout cas elle ne l'est pas dans ses paroles ! Et voilà vos deux petites peintes en pied, afin que vous ne pensiez pas que je vous mens lorsque je dis que l'une l'emporte sur l'autre. Je vous ai dit tout cela pour vous faire rire un peu x ».

Comme on le voit, ces portraits ont souvent le petit mot piquant qui en chasse la banalité comme l'épigramme et le « dicho » la font fuir de ses récits.

(a) tEsextrana la habilidad de esta criaturaquecon unos pastorcillos malaventurados yunas monjillas y una imàgen de nuestra Senora que tiene no viene fiesta que no hace una invenciôn de ello en su ermita 6 en la recreaciôn, con alguna copia a quien ella da tan buen tono, y la hace, que nos tiene e«spantadas. Solo tengo un trabajo, que no se cômo le poner la boca, porque la tiene frigidisima y se rie muy friamente y siempre se anda riendo. Una vez la hago que la abra, otra que la cierre, otra que no se ria. Ella dice que no tiene culpa, sir.ô la boca ; dice verdad. Quien ha visto la gracia de Teresa en cuerpo y en todo echarlo hâ m as de ver, que asi lo hacen acâ, aunque yo no lo confieso, y à ella se lo digo en secreto : no lo diga à nadie, que gustaria si viese la vida que traigo en ponerle la boca. Creo como sea mayor, no sera tan fria, al menos no lo es en los dichos. Hela aqui pintadas sus muchachas para que no piense que le m!ento en que hace ventaja a la otra. Porque se ria lo he dicho.. 1

I. Lettre du début de 1577 à Marie de Saint- Joseph. S" Térèse. 33

514 l'œuvre

En certains de ces portraits le détail physique disparaît presque entièrement. Térèse dépeint alors son personnage par sa physionomie morale. Ces portraits de caractère comptent parmi ses meilleures pages.

Certains d'entre eux sont brefs et brossés en quelques lignes. Voici par exemple celui de Don Francisco de Salcedo que tout Avila nommait : el caballero santo :

(a) « Ce gentilhomme est marié, mais de vie si exemplaire et vertueuse, si adonné à l'oraison et aux œuvres de charité, que sa bonté et sa perfection éclatent en toute sa personne. Et de fait il a contribué au salut de beaucoup d'âmes. Car ses talents sont si nombreux que malgré les obstacles qu'y pourrait apporter son état, il ne peut manquer de faire un grand bien. Excellent jugement ; il est très affable envers tout le monde ; sa conversation n'ennuie pas ; elle est suave et agréable ; joignez-y qu'elle est pleine de droiture et de sainteté ; aussi satisfait-elle tous ceux qu'il approche. Son unique but est le bien des âmes qu'il traite ; on dirait qu'il n'est préoccupé que de rendre à chacun tous les services possible et de faire plaisir à tout le monde x ».

D'autres sont plus longs, comme le très beau portrait de l'évêque d'Osma, au chap. xxx des Fundaciones ; ou encore celui de Béatrice Ordonez, religieuse à Valladolid, qui renferme une allusion aux autodafés. Il est trop long pour le citer ici. Il est vraiment classique. A tous les points de vue, c'est un morceau d'anthologie.

Parmi ces peintures de caractères, il en est quelquefois, rarement, qui sont universalisées, abstraites, réduites au type. Telle est la description du prédicateur cherchant l'éloquence humaine. Cette description souffre le rapprochement avec La Bruyère. Qu'on se

(a) « Es casado, mas de vida tan enjemplar y virtuosa y de tanta oraciôn y caridad, que en todo él resplandece su bondad y perfeciôn. Y con mucha razon, porque grande bien han venido a muchas aimas por su medio, por tener tantos talentos, que aun con no le ayudar su estado no puede dejar con ellos de obrar. Mucho entendimiento y muy apacible para todos, su conversation no pesada, tan suave y agraciada, junto con ser reta y santa, que da contento grande a los que trata. Todo lo ordena para gran bien de las aimas que conversa, y no parece tray otro estudio, sino bacer por todos lo- que el ve se sufre, y contentar a todos ».

i. Vida, XXIII.

l'esthétique physique et l'image 515

rappelle le célèbre portrait des Caractères dans le chapitre « De la Chaire » : « Le discours chrétien est devenu un spectacle. L'orateur cherche par ses discours un évêché.., etc. »

Pour être moins sévère, le portrait de Térèse n'est ni moins incisif, ni moins juste. Voici comment elle s'exprime au sujet de ces prédicateurs au zèle prudent et flattant leur auditoire, dont parle précisément La Bruyère :

(*) « En voici un qui prêche un sermon avec l'intention de faire du bien aux âmes. Mais il n'est pas si détaché des petits profits humains qu'il n'ait quelque secret désir de plaire, ou de s'attirer de l'honneur ou du crédit ; peut-être même à cause de son talent de prédicateur est-il en droit d'aspirer à quelque canonicat. Ainsi en est-il de beaucoup d'autres choses..; l'intention est bonne, mais on prend bien garde de ne rien perdre par son zèle et de ne point mécontenter. On craint la persécution ; on tient à être bien avec les rois, les grands et le peuple. On fait tout avec cette prudence que le monde honore. Or, celle-ci abrite de grosses imperfections; on l'appelle discrétion ; Dieu veuille qu'elle mérite ce nom * ».

Ces portraits moraux révèlent le talent d'analyse psychologique. Ceci nous écarte un peu de l'esthétique physique et nous amène à l'esthétique psychique dont nous ne parlerons qu'au paragraphe suivant.

Toutefois il est bon de signaler déjà que toute l'esthétique physique de Térèse n'a qu'un rôle subsidiaire. Car les images que, grâce à sa fine perceptivité, elle recueille dans le monde extérieur, elle ne les reproduit guère pour elles-mêmes ; elle a une tendance marquée

(a) * Predica uno un sermon con in tento de aprovechar las aimas ; mas no esta tan desa sido de provechos humanos, que no lleva alguna pretensiôn de contentar, u por ganar honra u credito, u que si estâpuesto a llevar alguna calonjia por predicar bien. Ansi son otras cosas que hacen en provecho de los prôjimos muchas y con buena intenciôn ; mas con mucho aviso de no perder por ellas ni descontentar. Temen la persecusiôn ; quieren tener gratos los reyes y seùores y el pueblo ; van con la discreciôn que el mundo tanto honora. Esta es la amparadora de hartas imperfecione? porque le ponen nombre de discreciôn, y plega al Seùor que lo sea •.

i. Conceptos, VII.

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à les faire servir à un usage pratique ; elle s'en sert pour mieux faire comprendre les enseignements qu'elle donne, les états d'âme qu'elle dépeint, les phénomènes mystiques dont elle veut rendre compte. Elle n'a rien du littérateur de profession qui étale des images pour le seul plaisir. Elle se souvient toujours qu'elle enseigne et qu'il faut dire « le plus simplement et le plus exactement possible ». Aussi, dans ses ouvrages didactiques, nous ne trouvons plus guère l'image que dans l'allégorie et la comparaison.

Quelle est donc chez Sainte Térèse la valeur littéraire et esthétique de l'image dans ses allégories et dans ses comparaisons ?

Dans l'œuvre de notre écrivain, la part de l'imagination est, somme toute, restreinte. Nous l'avons dit, sa faculté imaginative n'est pas de celles qui forgent et créent. Avec sa perceptivité très fine, elle voit nettement. Mais les images ne font que passer en elle sans s'attarder ; car tout son être est dardé vers l'action. Sous ce rapport, la comparaison entre les écrits du bienheureux Lull, de sainte Mechtilde, du bienheureux Suzo, de sainte Catherine de Sienne, de sainte Catherine de Gênes, de sainte Angèle de Foligno, est suggestive : on remarque chez Sainte Térèse, en même temps qu'un plus grand réalisme d'idées, une plus grande sobriété dans le symbolisme.

Les principales allégories que Sainte Térèse emploie dans ses œuvres sont les suivantes : Le verger mystique et les quatre manières de l'arroser (Vida) ; le pèlerinage vers les eaux vives (Camino) ; le château aux multiples demeures taillées dans un seul diamant (Castillo), avec l'allégorie subsidiaire du papillon mystique. En outre, quelques visions allégoriques, comme celle du grand

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champ où elle se voit entourée d'ennemis armés de lances, d'épées, de dagues et d'estocs, (Vida, xxxix) et celle du petit bosquet plein d'une étrange musique d'anges et d'oiseaux, où les vertus dansent en rond (Relacion xliv).

A y regarder de près, ces allégories sont peu originales, sauf la première qui est aussi la plus réaliste. Le pèlerinage vers la source d'eau vive est une allégorie bien usée. L'écrivain, il est vrai, la renouvelle par ses considérations sur les mérites de l'eau. Mais ces considérations ne manquent pas de recherche, et il n'y a point de chapitre peut-être où la Sainte tombe davantage dans la préciosité.

L'allégorie du bosquet et la ronde des vertus est un pur cliché que la Sainte d'ailleurs ne développe pas.

Le symbole du château mystique trouve des ancêtres dans la littérature hagiographique, dans la littérature ascétique et dans les romans de chevalerie a lo divino. Il n'est nouveau que par l'usage que l'auteur en fait. C'est dire qu'il est plus une trouvaille intellectuelle qu'une création de l'imagination.

Quant à l'allégorie du petit papillon, l'image fondamentale en a déjà été employée ; peut-être Térèse, en entendant raconter « comment se cultive la soie », en a-t-elle retrouvé l'application pour son compte, mais Dante, bien au courant de la littérature dévote de son temps, chantait déjà :

« Non v'accorgete voi, che noi siam vermi

Nati a formar l'angelica farfalla

Che vola alla giustizia senza schermi ».

(Purgat. X, 124).

Je voudrais cependant m'attarder un moment à cette image, telle que la présente notre écrivain, parce qu'elle est tout-à-fait typique de sa façon d'écrire :

J'ai dit déjà plus haut que l'image guidait fréquem-

518 l'œuvre

ment sa plume. On le verra par cet exemple l. Employant le style allégorique, Térèse emploiera plus volontiers le mot imaginatif que le mot réel et nu ; elle dit ce qu'elle voit, ce qui frappe le sens ; elle ne parlera donc pas d'œufs du ver à soie, mais d'une semence, una simiente, qui est le mot figuratif et contenant l'image; ou plus loin et mieux encore : granos de pimienta pequenos, de minuscules grains de poivre.

« Lorsque arrivent les chaleurs et que les mûriers commencent à se couvrir de feuilles, cette semence se met à vivre ; elle est morte jusqu'à ce qu'elle puisse prendre cette nourriture ; avec ces feuilles de mûrier ils grandissent ».

Voit-on comment l'image seule guide la plume de l'écrivain ? Aussi longtemps qu'on ne voit qu'une semence, pronom et verbe sont au singulier ; une fois que les petits vers apparaissent, sans que le nom ait jamais été exprimé, pronom et verbe se mettent au pluriel. Bien des changements d'accord que l'on juge arbitraires chez Térèse pourraient s'expliquer par cette logique de l'imagination.

« Une fois grands on leur donne de menues branches et là, avec leurs petites bouches, ils vont filant la soie qu'ils tirent d'euxmêmes et tissent de minces cocons où ils s'enferment. Ce ver (cette fois au lieu du grouillement des petites chenilles, l'œil ne s'intéresse plus qu'à un seul animal devenu grand) qui était grand et laid y meurt; puis, de la même coque sort une petite phalène blanche des plus gracieuses ».§

Cette description que la Sainte reproduit d'après ouïdire, donc sur le seul travail de sa mémoire imaginative, et dont elle tire une de ses meilleures allégories, est typique de son style : En écrivant elle suit simplement le cours des images selon l'enchaînement logique que lui en fournit l'imagination ; et l'on constate que la logique de cette faculté, qui est la logique des femmes,

i. Castillo, V, 2.

l'esthétique physique et l'image 519

est souvent plus proche du réel que la logique même du raisonnement.

Peu capable d'inventer une fiction allégorique, par la tournure même de son imagination, Sainte Térèse, est au contraire d'une puissante originalité dans la comparaison.

Tandis que la plupart des écrivains moralisants et didactiques ont un faible pour l'allégorie, Sainte Térèse, avec sa tournure réaliste, lui préfère la comparaison simple. Sa perceptivité aiguë, tournée non vers les abstractions idéologiques mais vers les bonnes et honnêtes choses qui l'entourent, lui en fait découvrir qui sont extrêmement personnelles et en même temps lumineusement justes. Le monde réel et vivant qu'elle a sous les yeux, les mœurs de l'époque, la nature, les animaux, les menus objets de la vie domestique lui fournissent tour à tour le moyen de faire pénétrer quelque sublime enseignement dans les frustes intelligences de ses filles.

Comment faire un choix dans ces comparaisons innombrables ? Presque toutes méritent d'être citées.

L'époque, le tempérament de l'écrivain, et quelquefois le sujet, lui en suggèrent un grand nombre empruntées à l'art militaire ; c'était alors qu'Osuna parlait de l'artillerie du diable et du coton d'humilité au moyen duquel il fallait amortir le choc de ses boulets ! Térèse a plus de goût ; et ses comparaisons du porte-étendard dans la bataille, des mercenaires à la solde de leur capitaine, du roi qui se retire dans sa ville fortifiée, ne choquent pas le bon sens.

Il faut avoir lu les comparaisons invraisemblables de certains écrivains dévots de son temps pour apprécier le mérite de la sobriété térésienne. La Sainte n'aime pas la recherche et reste simple dans ses comparaisons comme partout ailleurs : Elle songe au petit berger

520 l'œuvre

tout ahuri (pastorcillo embobado), plus attentif à regarder le riche brocard du manteau royal que le roi luimême ; et c'est l'âme plus occupée des consolations de Dieu que du Dieu des consolations. Elle songe au chrétien captif en terre barbaresque; et c'est l'âme en état de péché. Celui qui néglige de se servir des dons divins, la fait penser à l'homme qui tient sa cuenta de perdones x dans son tiroir. Dieu qui sait tirer le bien du mal, lui rappelle le marchand de thériaque qui avale d'abord du poison pour prouver l'efficacité du remède. Quant au jeu d'échec qu'elle a joué jadis dans la maison paternelle, elle ne se souvient plus de « cette vanité » que « pour faire échec et mat au roi du ciel 2 ».

Elle a toujours beaucoup aimé, dit-elle, comparer l'âme à un jardin mystique où le Seigneur descend se promener. Par dessus tout elle aime l'eau, l'eau dont saint François disait : « Notre sœur l'eau est chaste », l'eau qu'elle chante en tant de pages, l'eau qui lui parlait de Dieu et dont elle dit : « S'il n'y avait plus d'eau pour laver que deviendrait le monde 3 ! » « Je ne trouve rien, dit-elle, qui soit plus apte à faire comprendre certaines choses de l'esprit que cette comparaison de l'eau 4 ».

Elle voit les grâces comme un fleuve, et ses péchés comme une mare croupissante. Elle montre l'âme dans certains états de ferveur consciente, impatiente d'aimer, de poser des actes, toujours insatisfaite, en proie à un bouillonnement de désirs qu'elle compare « à ces petites fontaines que j'ai vues quelquefois et qui, en jaillissant, ne cessent, dans le mouvement ascendant de leurs ondes, de lancer le sable. Cette comparaison, explique-t-elle,

i. C'était un dizain bénit par le pape. Un certain nombre d'indulgences était attaché à la récitation de prières déterminées sur chaque grain. On conserve encore deux cuentas de perdones dans l'égUse Saint-Christophe à Salamanque. (V. Polit, V, p. 160, n. i). — 2. Chemin, XVI. — 3. Ibid , XIX. — 4. Château, IV, 2.

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me paraît peindre au naturel les âmes qui sont en cet état : l'amour ne cesse de bouillonner et de projeter de nouveaux actes; il ne peut demeurer en soi, tout comme cette eau ne veut demeurer enfermée dans la terre, mais la rejette loin d'elle ' ».

Les âmes au contraire qui, inconscientes de leur ferveur, éprouvent une sorte d'atonie spirituelle, sont « comme des navigateurs poussés par un vent très doux; ils avancent beaucoup sans savoir comment 2 ». Enfin l'âme accablée de bienfaits est « comme un navire surchargé qui va couler à fond 3 ».

L'union ayant été comparée par elle allégoriquement à la pluie du ciel qui tombe sur le sol, l'âme que le Seigneur enlève dans le ravissement, est comparée aux vapeurs de la terre que le soleil ou les nuées attirent et enlèvent, a Je ne sais, ajoute-t-elle, si la comparaison est juste, mais il est certain que la chose se passe ainsi4». On ne saurait rendre par une image plus délicate et plus adéquate cette opération immatérielle de Dieu attirant vers lui sans résistance possible l'âme, pur esprit. Lorsque le corps est enlevé à la suite de l'âme et qu'il y a lévitation, la Sainte avec un merveilleux instinct esthétique sent la nécessité de matérialiser un peu la comparaison, tout en rendant cette fois l'idée d'impétuosité et de force avec laquelle cette opération se produit : « Vous sentez, dit-elle, cette nuée s'élever ou, si vous le voulez, cet aigle puissant vous emporter sur ses ailes5 ».

Ses comparaisons tirées du règne animal sont souvent délicieuses : la vipère, le perroquet, l'aigle et les abeilles ; les crapauds, les lézards, les petits ânes de Castille si sympathiques et si doux et une foule d'autres animaux sont là, devant Térèse, lui offrant leurs services, tandis qu'elle rédige ses sublimes enseignements.

i. Vie, XXX. — 2.Ibid., XXX. — 3. Cast., VII, 3. — 4.Ff#, XX.—

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