Vie XX
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Quand elle parle, non sans une bonne indignation, contre les mauvais directeurs, demi-lettrés, toujours craintifs et gonflés de prudence, « unos medios letrados espantadizos », elle s'apitoie sur la pauvre âme « qui se sent des ailes d'aigle et qu'on force à marcher comme un oison bridé * ». Certains directeurs, dira-t-elle ailleurs, ne font autre chose «qu'enseigner à être, dans la vie spirituelle, le crapaud des jardins qui se contente de donner la chasse à de petits lézards 2 ». Il est vrai que le crapaud « aurait grand tort de vouloir se mettre à voler3 ». «Vouloir faire les anges tandis que nous sommes encore sur la terre c'est folie 4»ou, comme dira Pascal, c'est s'exposer à faire la bête. En effet « le Seigneur préfère que nous allions en petits ânes pour tirer la noria, hechos asnillos para traer la noria del agua. Ils vont les yeux fermés et sans comprendre ce qu'ils font ; et pourtant ils puiseront plus d'eau que le jardinier avec tous ses efforts 5 ». Et l'on voit, comme aujourd'hui encore près de quelque vieux puits, dans les champs brûlés, le petit bourriquot, les yeux couverts d'un sac, tourner docilement en rond.
Sachons tout faire servir au bien, dit Térèse après saint Paul. « Ne soyons pas comme l'araignée qui convertit tout ce qu'elle mange en poison, mais comme l'abeille qui le convertit en miel 6 ». Soyons des abeilles surtout en l'oraison : « que la volonté laissant tourner ce moulin de l'entendement, se recueille dans la ruche et ne vole pas à la poursuite des autres facultés ; car si aucune abeille ne rentre dans la ruche mais si toutes s'en vont à la poursuite les unes des autres, on ne fera pas beaucoup de miel, mal se podria labrar la miel 7 ». Comptons d'ailleurs un peu sur le Seigneur qui, lorsqu'il voit l'âme fatiguée d' une longue oraison, « vient soulever de terre cette petite oiselle et la met danslenidpourqu'elles'yrepose 8 ».
i. Vie, XXXIX.— 2. Ib., XIII. — 3. It>., XXII.— 4. Ibid. — 5. Ib., XXII. — 6. Fond., VIII, Cam., XXVIII. — 7- Vie, XV. — 8. Ib., XVIII.
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Enfin certaines comparaisons révèlent la femme de ménage, la bonne Madré Priora, écrivant une page de mystique après avoir fait la chasse aux toiles d'araignées dans les corridors du couvent, tandis que le puchero chante doucement sur le feu ; car « le Seigneur se promène à la cuisine, parmi les pots et les casseroles 1 ». Dans la quiétude il semble parfois qu'il ne reste qu'une petite étincelle, un dernier petit charbon incandescent. Si l'on veut se forcer à de grandes considérations, « a fuerza de brazos », on l'étouffera avec ces grosses bûches ; il faut entretenir le feu par de petites pensées très simples, « de menus brins de paille qu'on y dépose avec humilité 2 », ou encore « en disant de temps en temps quelque courte parole suave, comme quelqu'un qui donne un souffle (que da un soplo) sur une mèche fumante pour la rallumer ; mais si cette mèche brûle, laissez-la, vous ne feriez que la tuer 3 ». En allumant son feu avec quelques brindilles sèches qui flambent d'une flambée brusque, puis noircies s'en vont subitement en cendres, il arrive à la bonne Mère de penser que c'est là tout l'homme, qui n'est après tout que « quelques brindilles de romarin sec 4 ».
A table elle se souvient que « comme le pain se mange avec tous les aliments5», ainsi l'oraison ne peut jamais aller sans l'humble connaissance de soi. En assaisonnant ses aliments de quelques grains de sel, elle songe à ces misérables petits actes de dévotion « que no tienen peso ni tomo », que l'on tient pour de grandes mortifications et qui sont aussi menus que ces grains de sel qu'un oiseau emporterait dans son bec, « unas cositas menudas como sal... que parece un pdjaro se las llevara en el pico 6 ».
L'eau bénite lui produit l'impression d'un bon verre d'eau fraîche par une journée torride 7 ; et la carafe d'eau claire qui est là devant elle sur la table et dans laquelle à la clarté d'un rayon de soleil elle voit danser de
i. Fond., Y. — 2. Vie, XV. — 3. Chemin, XXXI. — 4. Relut., III. 5. Vie, XIII.— 6. Ibid., XXXIX. — 7. Ib., XXXI.
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petites poussières lui donne l'idée de la souillure minuscule qui se voit dans la limpidité d'une âme traversée par la lumière du Saint-Esprit 1. Et si, dit-elle encore, des grâces toutes puissantes en soi n'atteignent point leur efficacité plénière, ce n'est pas la faute de Dieu, « comme ce n'est pas la faute du soleil si ses rayons ne resplendissent point avec le même éclat lorsqu'ils donnent sur un morceau de poix ou sur un morceau de cristal 2 ».
Tout en écrivant dans sa cellule, elle garde ses idées de bonne ménagère dont le grand souci est que tout soit propre, reluisant, bien lavé et pour laquelle la découverte de la dernière toile d'araignée est un triomphe.
Parlant de la présence de Dieu dans l'âme et de l'âme en Dieu, « c'est comme l'éponge, dit-elle, qui aspire l'eau en soi a;>. Elle compare l'âme recevant dans l'union une connaissance croissante d'elle-même « à une pièce où le soleil entre à flots ; il n'y a plus de toile d'araignée qui ne se montre ». Et l'eau 4 enfin, l'eau encore, l'eau toujours, l'eau dont la propriété, sublime à ses yeux, est de « limpiar cosas no limpias, rendre propre les choses qui ne le sont pas», que de comparaisons ne lui suggère- t-elle pas !
Comme on le voit par ces quelques exemples, la Sainte tire ses comparaisons de son milieu ambiant et les prend aussi simples que possible ; pas d'images hétéroclites ni de figures alambiquées.
Parfois, et c'est rare, lorsque la doctrine est particulièrement importante ou subtile, la Sainte entasse une succession d'images. Par exemple lorsqu'elle veut faire comprendre la différence entre les fiançailles et le mariage spirituel :
« L'union (des fiançailles spirituelles) est semblable à l'union de deux cierges de cire, si rapprochés qu'ils ne donnent qu'une seule lumière, ou encore à la mèche, à la flamme et à la cire du cierge ; ils ne font qu'un ; mais cependant on peut séparer les cierges l'un de l'autre de sorte que l'on ait deux cierges ; on peut aussi séparer
i. Vie, XX. — 2. Relat., LVII. — 3. Ib., XLV. — 4. Vie, XIX.
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la mèche de la cire. Ici (dans le mariage mystique) c'est comme la pluie qui tombe dans une rivière ou dans une fontaine ; toute l'eau se mêle et l'on ne peut séparer l'eau de la rivière et l'eau tombée du ciel. Ou bien c'est comme si un petit ruisselet se jetait dans la mer ; pas moyen de l'en séparer; ou enfin, comme si en une chambre il y avait deux fenêtres par lesquelles pénètre un flot de lumière ; ce flot divisé en pénétrant dans la chambre n'y fait ensuite plus qu'une seule lumière x ».
Il faut renoncer à citer d'autres comparaisons ; ces quelques exemples auront suffi à notre but : Qu'elles rappellent les bestiaires ou les lapidaires du Moyen- Age, comme celle de la pierre médicinale enfermée dans un étui d'or 2 ; qu'elles nous révèlent certaines coutumes et croyances de l'Espagne au XVIe siècle, ou qu'elles soient simplement empruntées à la nature et à la vie quotidienne, les comparaisons térésiennes témoignent d'un esprit d'observation très éveillé et d'un goût tourné vers un sain réalisme, cherchant à exprimer des choses vues et faisant appel, pour mieux les dire, aux réalités ambiantes.
Il nous reste à étudier le rôle de l'image dans la relation que Sainte Térèse nous fait de ses visions.
Quelle corrélation y a-t-il entre l'imagination térésienne et son observation du monde extérieur d'une part, et d'autre part la descripton de ses visions ?
« Dieu, dit J. K. Huysmans 3, adapte presque toujours la forme de ses visions à la façon dont les pourraient imaginer ceux qui les reçoivent. Il tient généralement compte de leur complexion, de leur tournure d'esprit, de leurs habitudes. Il ne réforme pas leur tempérament pour les rendre capables de considérer le spectacle qu'il juge nécessaire de leur montrer ; il ajuste au contraire ce
i. Cast., VII, 2. — 2. Ibid., VI, 9. — 3. Ste Lydwine de Schiedam, Paris, Pion, 1908, p. 172-3.
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spectacle au tempérament de ceux qu'il appelle à le contempler ; cependant les saints, qu'il favorise, voient ces tableaux sous un aspect inaccessible à la faiblesse des sens ; ils les voient intenses et lumineux, dans une sorte d'atmosphère glorieuse que les mots ne peuvent énoncer, puis, sans qu'ils puissent faire autrement, ils les rapetissent, ils les matérialisent, en essayant de les articuler dans un langage humain et ils les réduisent ainsi, à leur tour, à la portée des foules ».
C'est bien le cas de SainteTérèse. Elle a toujours beaucoup aimé « les belles images 1 ». Elle aimait à en aviver sa dévotion et sa joie fut grande lorsqu'on lui dit que la perfection n'exigeait pas qu'elle écartât ces représentations sensibles.
Ses yeux d'enfant ou de jeune fille s'arrêtèrent sans doute sur tels tableaux de piété exposés dans les palais de la vieille noblesse castillane. Elle avait rencontré telle diablerie dans les élucubrations amusées et sinistres d'un de ces peintres primitifs espagnols, si pleins de réalisme et de force. Elle avait trouvé telle représentation du Paradis ou de l'Enfer sur un vitrail ou dans quelque timpan de cathédrale, comme à Avila même, au portail des Apôtres, et fort probablement elle s'était arrêtée longuement et pleine d'admiration devant un de ces grands retables d'or, si nombreux dans les églises d'Espagne, s'amusant à décomposer la symbolique synthèse des scènes multiples entourées d'une auréole d'anges et dominées tout au sommet par la Sainte Trinité. Ses regards ne s'émerveillèrent-ils point sur les couleurs d'un Gallegos et sur les brocarts somptueux, les capes de soie verte, les bottes de cuir tailladé et les riches harnais de ses hommes d'armes ? Ses yeux ne se mouillèrent-t-ils point devant les Madones très dévotes et les Christs aux lèvres pourpres d'un Bouts ou d'un Vander
i. Vida, IX.
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Weyden, dont déjà l'Espagne possédait les œuvres ? La vue d'une statue réaliste du Christ flagellé « couvert de plaies », dans un oratoire d'Avila, la bouleverse toute. En relatant une vision, il lui arrive de nous dire : « Il me parut qu'elle ressemblait un peu à l'image que me donna la comtesse l » ou, « cette Sainte Humanité me fut représentée telle qu'on la peint ressuscitée » 2, ou enfin, « le Christ se mit entre mes bras, comme on peint habituellement la sixième angoisse (de la Vierge) 3 ».
Il y a donc chez Térèse une connexion très certaine entre l'image perçue jadis au dehors et la vision intérieure ; et cette connexion est consciente, puisque pour exprimer, bien faiblement peut-être, ce qu'elle a vu en vision, elle fait appel à ces représentations imagées.
L'art ne fut pas seul à lui fournir des images. Ses lectures y contribuèrent pour leur part. Nous renvoyons ici au chapitre des Sources 4.
i. Relat., XXV. — 2. Vie, XXVIII. Gratien déclare à ce sujet [Union del aima con Cristo, c. v) que T. fit peindre une de ses visions, un Christ ressuscité, muy hermoso con corona de espinas y llagas ; elle donna cette image à Gratien qui en fit don au duc d'Albe. — 3. Relation, LVIII. — 4. Prenons par exemple une lecture faite dans la Vie de sa sainte de prédilection : Ste Catherine de Sienne. On sait avec quelle fréquence et quelle intensité d'émotion la mystique italienne parle du Sang de J.- Ch. Supposons un moment Térèse, venant de lire avec ferveur une de ces pages. Elle songe à ce sang du Christ dont la sainte siennoise avait soif d'être inondée et à ses oreilles retentit sans cesse l'appel de Catherine mourante : « O sang ! sang !... » L'imagination pleine de cette image, Térèse va communier. Or, ce jour-là, le Christ veut se communiquer à elle. Il se peut fort bien que concurremment avec cette communication se soit produite pour Térèse la vision ou plutôt la sensation qu'elle raconte dans la fameuse Relation du Dimanche des Rameaux ; elle s'y sentit soudain la bouche pleine de sang, et finalement couverte de sang chaud et vivant des pieds à la tête. Cette sensation, son imagination y est pour une grande part, mais Dieu s'en est servi pour rendre sa communication sensible.
Ainsi l'un écrivain mystique copie souvent inconsciemment l'autre ; à la suite de lectures il a le désir naturel d'éprouver les mêmes sensations. Cf. p. ex. l'acte si fréquent chez les mystiques, hommes et femmes, de coller les lèvres à la plaie du côté et d'y boire ; de là, l'identité des images dans l'expression de ces sensations ainsi que dans celle des choses vues et des phénomènes éprouvés.
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Quelles sont donc les principales images que Sainte Térèse emploie dans la relation de ses visions ?
Dans tout ce qui touche aux visions célestes, à celles de la Divinité et de l'Humanité glorieuse du Christ, elle a une prédilection pour la lumière. Ceci rapproche sa conception paradisiaque de la conception dantesque. Tandis qu'à certains écrivains mystiques du Nord, le Paradis apparaît « selon une donnée flamande dont usèrent les peintres du XVe siècle, sous l'aspect d'une salle de festin aux voûtes magnifiques, les viandes... servies sur des nappes de soie verte, dans des bassins d'orfèvrerie et le vin versé dans des coupes de cristal et d'or1», chez Sainte Térèse au contraire comme chez Dante, le Paradis est immatérialement lumineux.
La Divinité, qui lui apparaît parfois comme un trône entouré d'anges et soutenu par les quatre animaux apocalyptiques 2, lui apparaît aussi, en vision intellectuelle : « a manera de una nube de grandisima claridadz ». Elle est encore « un muy claro diamante 4 ».
De même que le Paradis dantesque, les régions les plus élevées de la Mystique térésienne, les chambres les plus intimes du diamant de l'âme, celles dont le démon est définitivement exclu, baignent dans cette immatérielle lumière.
L'Humanité du Christ est toujours décrite avec les termes de lumière et de blancheur : Sa chair est lumineuse, ses mains sont immatériellement blanches ; sa bouche est d'un merveilleux dessin, mais la Sainte ne parvient pas à voir la couleur, ni la grandeur de ses yeux. Elle le voit presque toujours ressuscité :«siefnpre la carne glorificada 5 ». Savonarole, s'adressant à Jésus tandis que Madeleine pleure à ses pieds, exprime les mêmes images dans une de ses Laudes.
i. Huysmans, Ste Lydwine de Schiedam, p. 174. — 2. Vie, XXXIX. — 3. Ca<t. VII, 1. — 4. Vida, XL. — 5. Ibid., XXIX.
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« Jésus, splendeur du ciel, lumière éblouissante. C'est votre douce et belle main, c'est votre blanche et pure lumière qui ont poussé Marie à pleurer sur le temps perdu. Votre doux, gracieux et saint visage brillait à ses yeux d'un vif éclat et réchauffait fortement son cœur attendri ».
Et Sainte Térèse :
« Il vous semblera peut-être, mon Père, qu'il n'était pas besoin d'un grand courage pour contempler des mains et un visage si éclatant. Les corps glorifiés sont si éblouissants et la vue d'un objet si naturellement beau cause une telle béatitude qu'on en est hors de soi ! »
et plus loin :
a La beauté et la blancheur d'une simple main dépasse tout ce nous pouvons imaginer x ».
Un jour, fête de saint Paul, elle voit non plus une main ou des lèvres mais le corps tout entier « como se fiinta resuscitado2 ». Et voici ses impressions. Elle ne décrit pas le corps du Christ, mais elle dit simplement :
(a) « Ce n'est pas un éclat qui éblouit ; c'est une blancheur suave, une splendeur qui rayonne du dedans, charme délicieusement la vue et ne la fatigue pas plus que la lumière en laquelle baigne cette beauté si divine. Quant à cette lumière, elle est si différente de celle d'fci-bas, que la clarté de notre soleil semble terne devant elle. Quand on s'en est empli les yeux, on voudrait les fermer pour toujours. Il y a entre ces deux clartés autant de différence qu'entre une eau très limpide coulant sur du cristal et en laquelle se mire le soleil, et une eau toute trouble qui, sous un ciel de lourds nuages, courrait sur de la terre. Ce n'est pas qu'on voie un soleil, ni que cette lumière ressemble au soleil. Non, mais cependant cela paraît une lumière naturelle et c'est l'autre qui semble artificielle. C'est
(a) « No es resplandor que dislumbre, sino una blancura suave y el recplandor inf uso que da deleite grandisimo a la vista y no la cansa ni la claridad que se ve para ver esta bermosura tan divina. Es una luz tan diferente de la de acâ, que parece una cosa tan dislustrada la claridad del sol que vemos en comparaciôn de aquella claridad y luz que se représenta a la vista que no querrian abrir los ojos después. Es como ver un agua muy clara que corre sobre crista.1 y réverbéra en ello el sol, a una muy turbia y con gran nublado y corre por encima de la tierra. No porque se représenta sol, ni la luz es como la del sol; parece, en fin, luz natural.y estotra cosa artificial Es luz que no
i. Vida, XXVIII. — 2. Ibid.
S'" Térèse. 34
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une lumière qui n'a point de nuit ; comme elle reste toujours lumière, rien ne la peut troubler. Enfin, elle est tellement belle, que la personne la plus intelligente du monde, en s'y efforçant toute sa vie, ne pourrait encore se l'imaginer1 ».
Douze ans plus tard elle en donnera cette description plus délicate encore :
(a) « La splendeur de Celui qui se montre est comme une lumière qui rayonne du dedans ; il est comme un soleil qui serait recouvert d'une chose aussi délicate que du diamant, si un semblable voile pouvait se confectionner. Son vêtement semble fait de la plus fine batiste 2 ».
Peut-on tirer de la parole humaine une expression plus délicate et en même temps plus objective de ces choses immatérielles ?
Le degré même de lumière implique un degré de réalité dans la vision :
« En certaines circonstances, ce que je voyais ne me semblait être qu'une image, (une image vivante, expliquera-t-elle) , mais en beaucoup d'autres il m'était évident que c'était Jésus-Christ luimême : cela dépendait du degré de clarté avec lequel il daignait se montrer à moi 3 ».
Tout ce qui vient du ciel, la Vierge, les Saints et les saints personnages encore vivants ont chez notre écrivain ce caractère de lumière et de blancheur.
Sainte Térèse ne s'est guère arrêtée à des descriptions d'anges. En effet, sauf de très rares exceptions, elle ne les voyait point en vision imaginaire. Elle nous a laissé de l'ange de la Transverbération, dont le récit a inspiré l'œuvre du Bernin, une description classique :
tiene noche sino que, conn siempre es luz, no la turba nada. En fin.es de suerte que por gran entendimiento que una persona tuviese, en todos los dfas de su vida podria imaginar eômo es ».
(a) « Su resplandor es como una luz infusa y de un sol cubierto de una cosa tan delgada como un diamante si se pudiera labrar. Como una holanda parece la vestidura... '.
i. Vie, XXVIII. — 2. Castillo, VI, 9. — 3. Fi<XXVIII.
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<a) « IlapluauSeigneurdem'accorderparfois la vision que voici : Je voyais près de moi, du côté gauche, un ange, sous une forme corporelle. C'est fort rare que je le voie ainsi. Voici comment le Seigneur voulut que cette vision se produisît. Cet ange n'était pas grand ; il était petit mais fort beau ; son visage enflammé semblait indiquer qu'il appartenait à la plus haute hiérarchie où tous, paraît-il, sont embrasés d'amour. Ce sont, je pense, ceux que l'on nomme Chérubins, car ils ne disent jamais leur nom... Je lui voyais entre les mains un long dard tout d'or et à la pointe du fer il y avait un peu de feu. Il me semblait qu'il me passait ce dard au travers du cœur et l'enfonçait jusqu'aux entrailles. Quant il le retirait on eût dit que le fer les entraînait après lui 1 ».
Notez que celui-ci est un Chérubin, ange de l'espèce la plus élevée et la plus immatérielle. Dante dans ses 'descriptions d'anges est moins réaliste. Aux rangs inférieurs, l'ange est « une belle créature vêtue de blanc, dont le visage rayonne, comme on voit trembler l'étoile du matin ». Mais plus il s'élève dans la hiérarchie angélique plus les figures s'éthérisent : C'est une voix, une splendeur, un rayonnement d'ailes, un souffle qui frappe le visage et, dans la sphère des Chérubins, celle d'où sort l'ange de Sainte Térèse, ce n'est plus au chant XXVIII du Paradis, qu'une symphonie fluide d'immatérielle lumière.
La relation LIX rappelle la délicatesse de touche de fra Angelico ou d'un tercet du Paradis.
(b) a Je me représentai intérieurement une lumière ; et je vis venir par la route le P. Gratien, joyeux, le visage blanc. C'est sans doute cette lumière que je voyais qui lui donnait ce visage blanc, car
(a) « Quiso el Seùor que viese aqui algunas veces esta vision : Via un ângel cabe mi hacia el lado izquierdo en forma corporal, lo que no suelo ver sino por marav'lla... Esta vision quiso el Senor la viese ansi : no era grande sino pequeûo, hermoso mucho, el rostro tan ecendido que parecia de los ângeles muy subidos que parecen todos se abrasan. Deben ser los que Uaman Querubines que los nombres no me los dicen. ... Viale en las manos un dardo de oro largo, y al fin de el hierro me parecia tener un poco de f uego ».
(b) « en lo interior se me representô unaluz y vi que veniafel P. Gracian) por el camino alegre, y rostro blanco,aunque de la luz que vi debiô hacer blanco el rostro que ansi
i. Vie, XXIX.
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c'est ainsi qu'ils m'apparaissent tous dans le ciel ; et je me suis dit que c'était la splendeur et la lumière qui rayonnait de Notre-Seigneur qui devait leur donner cette blancheur * ».
La robe dont la Vierge et Saint Joseph revêtent la Sainte le jour de l'Assomption dans le Couvent de Santo Tomâs aux portes d'Avila est aussi « de mucha blancura y claridad ». Quant à la Vierge, elle la décrit comme suit :
« La beauté de Notre-Dame m'apparut merveilleuse. Je ne discernai pourtant aucun trait en particulier, je vis seulement la forme de son visage. Elle était vêtue d'habits blancs d'une splendeur éclatante ; mais c'était un éclat suave et sans rien d'aveuglant 2 ».
Tout est blanc, tout est lumineux.
Les visions infernales, au contraire, sont noires et sombres. Elles sont accompagnées de tout l'appareil dont l'imagination populaire entourait ces sortes de visions : faces boucanées, odeurs de soufre, manifestations violentes.
Les diableries du peintre flamand Jérôme Bosch, ne jouirent en aucun pays de plus de popularité qu'en Espagne. Philippe II en acquiert pour lui-même et en parle dans ses lettres à ses enfants. Une foule de plagiaires plus ou moins talentueux répandent ses œuvres par la péninsule. Dans ces tableaux l'union du grotesque et du fantastique convenait parfaitement aux croyances, aux superstitions, aux vieilles légendes populaires de Castille et d'Aragon, où le peuple donnait au démon de petits surnoms familiers et ridicules.
C'est bien ce diable populaire et grotesque que nous retrouvons chez Térèse : être de figure horrible, cornu, à bouche démesurée, crachant des flammes, capable de
me parece lo estân todos en el cielo; y he pensado s' de el resplandor y luz que sale de Nuestro Senor les hace estar blancos ».
i. Relation, LIX. — 2. Vie, XXXIII.
l'esthétique physique et l'image 533
grandes violences, perpétuellement en colère, mais vaincu moins par le signe de la croix que par le rire et l'eau bénite.
« J'étais un jour dans un oratoire. Il m'apparut du côté gauche. Sa figure était abominable. Je regardai particulièrement sa bouche, parce qu'il me parlait ; elle était épouvantable. On eût dit qu'il lui sortait du corps une grande flamme, toute claire, sans ombre. Il me dit avec une expression terrible que je m'étais sauvée cette fois de ses griffes, mais qu'il m'y rattrapperait bien. J'avais grand'peur et je me signai. Il disparut, et revint de suite 1 ».
Une autre fois, c'est un moricaud horrible, montrant des dents blanches en grinçant de fureur :
« Je vis près de moi un négrillon très affreux. Il grinçait des dents, comme désespéré de ce qu'il perdait là où il croyait gagner. Moi, dès que je le vis, je me mis à rire, sans aucune crainte. Car il y avait là quelques-unes de mes compagnes qui ne savaient que faire et comment me porter remède dans les tourments qu'il me faisait endurer. Car il me faisait donner de grands coups du corps, de la tête et des bras, sans que j'y puisse rien ; et le pire était le bouleversement intérieur. Je n'osais demander de l'eau bénite par crainte de les effrayer et pour qu'elles ne sachent point qui c'était.
» J'ai souvent expérimentéqu'iln'ya rien de plus efficace pour le mettre en fuite. Il fuit aussi devant le signe de la croix, mais il revient. La force de l'eau bénite doit être grande ! 2 »
Il ne lui manque même pas les cornes que lui attribue la croyance populaire ; car Térèse dans une vision voit des diables « entourant de leurs cornes la gorge du prêtre » qui disait la messe 3.
Avant de partir le démon laisse après lui « une forte odeur de soufre » ; toujours il se livre à des violences et tourmente terriblement la Sainte ; il la frappe ; une nuit il veut l'étouffer. Ses mauvais tours sont parfois moins méchants : il se contente, comme un soir des âmes, de venir s'asseoir sur son livre d'heures.
Le meilleur moyen c'est de rire de ses « espantojos », de lui « faire la figue » et de s'en moquer en le traitant
i. Vida, XXXI. — 2. Ibid. — 3. lbid., XXXVIII.
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sans respect de « pato » ou de « pateto » ou encore de « sucia bestia 1 ».
Nous sommes loin, devant ce diable réaliste et populaire, du démon théologique de saint Ignace, «Tlnimicus Naturae », du « Satan » littéraire de Milton, du « Rebelle » abstrait de Bossuet, ou du « Grand Ver » de Dante. Tous ces démons sont pompeux. Térèse, peintre populaire, exprime ses visions diaboliques sous les couleurs simples et non moins fortes d'un J. Bosch, avec les mêmes intentions paréné tiques que lui. Ce sont les diableries réalistes du Moyen-Age, que nous retrouvons en certaines pages de la Divine Comédie et qui, pour mieux faire trembler le peuple, commençaient par le faire rire.
Populaire et réaliste aussi, tendant à faire impression sur les sens, la vision térésienne de l'Enfer :
Parfois elle se le représente comme une mare puante, pleine de serpents, où le malheureux qui y tombe est mordu à l'envi : « metida en aquel lago hediondo, lleno de serpientes, que la que mas pudiere, la dard mayor bocado 2 ».
Peut-être cette image des Exclamations sent -elle, comme nous l'avons dit, la figure d'éloquence d'un Granada, ou celle de quelque prédicateur à l'imagination fulgurante et tonnant contre l'hérésie en quelque journée rouge d'autodafé.
Par contre la célèbre description de l'Enfer racontée dans la Vida est d'une originalité et d'une puissance de réalisme qui égale comme effet physique les plus puissantes créations de Bosch :
(a) « Un jour étant en oraison, je me trouvai tout d'un coup, sans savoir comment, transportée en enfer. Je compris que Dieu voulait me montrer la place que les démons m'y tenaient préparée et que
(a) « Estando un dia en oraciôn me halle en un punto, toda sin saber como, que me pareria estar metida en el infierno. Entendi que queria el Sefior que viese el lugar que los demonios alla me tenlan aparejado, y yo merecido por mis pecados. Ello fué en
i. « Sale bête » (sic). V. p. ex., Camino, XVI. — 2. Exclamac. XI.
j'avais méritée pour mes péchés. Ce fut un très court moment ; mais je vivrais encore longtemps qu'il me serait impossible d'oublier cette vision. L'entrée ressemblait à une de ces ruelles longues et étroites, et fermée au-dessus de ma tête comme un four bas, et obscure et étroite. Le sol semblait détrempé ; c'était comme de la fange extrêmement sale d'où se dégageait une odeur pestilentielle et où grouillaient des bêtes veDimeuses. Au bout de la ruelle se trouvait une cavité taillée dans un mur comme une niche. Je m'y vis placée. J'étais horriblement à l'étroit, mais tout ce que je voyais était délicieux en comparaison de ce que je sentis. Il est impossible d'en donner la moindre idée... J'eus la sensation d'un feu qui me brûlait l'âme. Je ne saurais en expliquer la nature. En même temps mes souffrances corporelles étaient atroces. J'en ai cependant souffert déjà de terribles, les plus grandes, au dire des médecins, qui se puissent souffrir ici-bas : car lors de ma paralysie tous mes nerfs se contractèrent, sans parler de toute sorte d'autres maux que j'ai endurés, par exemple ceux que m'infligea le démon. Eh bien, tout cela n'est rien en comparaison de ce que je souffris là, avec l'idée que ces maux dureraient éternellement. Tout cela n'est rien en comparaison de cette agonie de l'âme, de cette angoisse, de cette oppression, de cet étouffement, de cette désolation si amère, et sans remède, de ce désespoir si déchirant que je renonce à les dépeindre. Dire qu'on vous arrache à chaque instant l'âme, c'est peu ; car en ce cas c'est un autre qui vous ôte la vie, mais ici c'est l'âme elle-même qui se déchire. Oh ! ce feu intérieur, et ce désespoir qui vient s'ajouter à ces tourments horribles, comment le décrire. Je ne voyais personne qui me les infligeait, mais je me
brevisimn espacio ; mas aunque yo viviese muchos afios, me parece impos'ble olvidârseme. Pareciame la entiada a manera de un callejôn muy largo y estrecho, a manera de horno muy bajo y escuro y angosto ; el suelo me pareciô de un agua como lodo muy sucio y de pesti;enc;al olor y muchas sabandijas malas en él ; a el cabo estaba una concavidad metida en una pared a manera de una alacena, adonde me vi meter en mucho estrecho. Todo esto era deleitoso a la \ista en comparaciôn de lo que alli senti. Esto que he dicho va mal encarecido.
t Estotro me parece que aun principio de encarererse, como es no le puede haber, ni se puede entender ; mas senti un fuego en el aima que yo no puedo entender como poder decir de la manera que es. Los dolores corporales tan incomportables que con haberlos pasados en esta vida, gravfsimos y sigun dicen los médicos,los mayores que se pueden acâ pasar porque fué encogerseme todos los nervios cuando me tullf, sin otros muchos de muchas maneras que he tenido, y aun algunos como he dicho causados de el deioonio, no es todo nada en comparaciôn de lo que alli senti, y ver que habfan de ser sin fin y sin jamas césar. Esto no es, pues, nada en comparaciôn de el agonizar de el aima un apretamiento, un ahogamiento, una afleciôn tan sentible y con tan desesperado y afligido descontento que yo no se cômolo encarecer. Porque decir que es un estarje siempre arrancando el aima, es poco; porque aun parece que otro osacaba la vida ; mas aqul el aima mesma es la que se despedaza. E caso es que yo no se como encarezct aquel fuego interior, y aquel desesperamiento sobre tan gravlsimos tormentos
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sentais brûler et couper en morceaux. Mais je dis que ce feu et ce désespoir intérieur sont ce qu'il y a de plus terrible.
« Dans cet endroit pestilentiel où le moindre espoir de soulagement est à jamais banni, pas moyen de s'asseoir ni de s'étendre. L'espace manque dans cette espèce de trou dans le mur. Car ces parois, horribles à voir, vous étouffent de leur poids. Aucune lumière, mais les ténèbres les plus denses. Et pourtant, chose étrange, dans cette obscurité, on voit tout ce qui peut affliger la vue. Cette fois là, le Seigneur ne voulut pas m'en montrer davantage * ».
Cette page, merveilleuse par la nouveauté et la force de l'image et par la puissance de l'effet obtenu, — par exemple l'impression d'étouffement corporel et spirituel, — par l'originalité de certaines expressions, — par exemple cette « agonie de l'âme », — est certainement une des plus fortes de toute la littérature espagnole 2.
Nous ne nous arrêterons pas à d'autres visions comme celle de la colombe aux ailes de coquillage et d'autres encore 3. Les exemples donnés suffisent amplement, croyons-nous, pour faire apprécier l'extraordinaire talent descriptif de notre écrivain.
y dolores. No via yo quién me los daba, mas sentiame quemar y desmenuzar a lo que me parece ; y digo que aquel fuego y desesperaciôn interior es lo peor.
«Estando en tan pestilencial lugar, tan sin poder esperar consuelo, no hay sen tarse, ni echarse, ni hay lugar, aunque me pusieron en este como agujero hecho en la pared ; porque estas paredes que son espantosas a la vista, aprieten ellas mesmas y todo ahoga ; no hay luz sino todo tinieblas escurisimas. Yo no entiendo como puede ser esto, que con no haber luz lo que a la vista ha de dar pena, todo se ve. No quiso el Senor entonces viese mâs de todo el infierno ».
i. Vie, XXXII.
2. Qu'on compare cette description à celle de Ludolphe de Saxe, de Grenade, de saint Ignace, qu'à tort ou a raison on a dit influencée par celle de Cisneros dans YExercitatorio de la Vida espiritual (Montserrat 1500), on verra combien celle de T. est originale et les surpasse toutes.
3. Par souci d'exactitude et de réalisme, S. T. situe la plupart de ses visions dans l'espace : Les unes sont à gauche, telles les visions de démons, la gauche étant le côté néfaste; telles aussi les visions où l'amour est particulièrement en cause comme ici, la gauche étant le côté du cœur : « hacia el lado del corazon », dit-elle parfois. Les autres sont à droite : le Christ, la Vierge, les âmes du Purgatoire. Quand il y a deux personnages, par exemple la Vierge et St Joseph, le moins élevé ea dignité est à gauche.
l'esthétique physique et l'image 537
La description de l'Enfer renfermait, comme nous avons pu le constater, certaines touches psychiques, descriptions intérieures d'un état d'âme. Il est temps d'étudier ce nouvel aspect du génie littéraire de Sainte Térèse.