PARAGRAPHE III L'ESTHÉTIQUE PSYCHIQUE ET L'ANALYSE
Si l'observation du monde physique chez Sainte Ter èse a été orientée dès le début vers des réalités cachées et mystiques, le monde psychique au contraire a été observé pour lui-même. Tandis que l'esthétique physique de notre écrivain n'a, malgré tout et pour ce motif, qu'une valeur secondaire, son esthétique psychique est de tout premier plan.
Pas plus que l'esthétique physique, l'esthétique psychique n'avait encore pénétré, au XVIe siècle, dans les littératures modernes. Si le sentiment vrai de la nature n'était pas « inventé », l'analyse sincère du moi profond l'était beaucoup moins. Le Moyen-Age tout entier avait pastiché saint Augustin par procédé de style. Depuis les Confessions, c'est-à-dire depuis près de mille ans, on semblait avoir oublié que les événements et les phénomènes du monde intérieur ont leur beauté particulière ; qu'il existe un « poème de la conscience », et que l'analyse du moi psychique peut lui fournir une abondante matière.
« Presque un millier d'années devait passer, dit Har nack, en parlant des Confessions de saint Augustin, avant que de nouveau chose pareille fut accomplie : pour la première fois, les poètes de la Renaissance, à son exemple, ont eu le cœur de se décrire eux-mêmes et de raconter au monde leur moi 1 ».
Harnack pense à Pétrarque et à son Secretum. Mais
i. A. Harnack, Augustins Konfessionen, cité par Mgr Battifol : Les origines littéraires des Confessions de S. Augustin, Revue des Jeunes, t. XXVII, ig2i,p. 125.
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qu'on veuille bien le remarquer, le Secretutn, qui n'est qu'un dialogue entre saint Augustin et le poète, s'inspire encore des Confessions. C'est toujours écrit à la manière du grand Docteur ou, si l'on veut, « à son exemple ».
L'autobiographie du mystique catalan, Ramon Lull, n'infirme en rien notre thèse ; car bien que les différentes aventures survenues à Lull y aient une signification symbolique et intérieure, cet ouvrage ne saurait être classé en littérature parmi les documents d'analyse psychologique.
Il faudra donc attendre Sainte Térèse pour voir paraître le premier monument littéraire de ce renouveau réaliste de la Renaissance qui, ayant fait litière des symboles, s'efforçait de voir l'homme tel qu'il est et de le pénétrer à fond.
Il y a quelque naïveté à affirmer qu'à la psychiatrie moderne revient la découverte de la « vie mentale en profondeur ». La science psychique ne date pas plus d'aujourd'hui que la littérature psychologique. L'esthétique psychique et la psychiatrie ont débuté à la Renaissance, puissamment aidées à ce moment dans les grands centres universitaires européens par l'étude de la physiologie. Toutes deux pourtant ont leurs racines dans ce grand mouvement philosophique et théologique du Moyen-Age qui s'est patiemment appliqué pendant plusieurs siècles à débrouiller l'écheveau des facultés mentales.
Au XVIe siècle, dans son traité De Anima et Vita, Vives parle déjà avec éloquence de la « tacita cognitio », de cette « experiencia cujuslibet intra seipsum ». Gomez Pereira s'attaquera à la théorie des i espèces intelligibles » dans le processus de la connaissance, édifiant à son tour ce qu'Hamilton appellera : le réalisme naturel. Salamanque reprend les théories combattues et s'efforce
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de concilier toutes les anciennes hypothèses avec les nouvelles découvertes scientifiques et les discussions contemporaines de la théologie. Bref, en ce XVIe siècle, toute l'exploration philosophique du moi humain est recommencée avec un désir très sincère de réalisme.
Ce réalisme psychologique se vulgarisera petit à petit, et notamment dans un nombre croissant de traités ascétiques où les spirituels abandonnent l'ancien verbalisme et le symbolisme vide, pour mettre à portée des lecteurs une doctrine de perfection qui choquât moins leurs exigences intellectuelles. Après avoir abusé des poncifs cent fois ressassés des sermonnaires moyenâgeux, ils commencent à faire de l'analyse in vivo. Ils se trouvent être ainsi les meilleurs vulgarisateurs des philosophes et des savants.
Sainte Térèse possédait bien ses auteurs ascétiques. C'est d'eux, et des théologiens qui la dirigent, qu'elle apprendra à distinguer les facultés de son moi. Ses documents autobiographiques, plus sincères et profonds que le Secretuni, plus réalistes que l'œuvre de Lull, se trouvent ainsi en rapport avec la Renaissance philosophique et plus particulièrement avec le néo-thomisme de Salamanque dont les principaux représentants, comme Banez, furent ses maîtres spirituels.
Mais ceux-ci ne lui enseignèrent que les premiers pas. Elle descendit seule plus avant dans ces troublantes solitudes de l'esprit. Elle y fit des découvertes que, dépourvue de la langue des philosophes et des savants, elle n'était pas capable d'exprimer. Elle les exprima néanmoins dans des livres d'un style tout nouveau, et dont on a pu dire qu'ils étaient « des flambeaux promenés aux cryptes de l'âme ». Sans s'en douter, elle inaugura ainsi dans la littérature moderne une esthétique nouvelle, l'esthétique psychique.
Ce qu'elle a fait est inouï. Elle eut d'abord à créer sa langue, car la science proprement dite s'exprimait
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encore en latin et la terminologie castillane des vulgarisateurs mystico-ascétiques était balbutiante et abondamment frottée de latinismes. De plus ses découvertes successives dans le monde intérieur étaient si surprenantes qu'elle ne trouvait pas de mots adéquats. Et néanmoins, malgré une torture avouée pour exprimer l'ineffable *, malgré sa flagrante ignorance théorique, ses descriptions d'âme sont d'une telle justesse que la critique littéraire s'accorde à lui reconnaître les mérites d'un écrivain classique. Avec son pauvre vocabulaire populaire, ignorant des mots savants à tournure latine, elle a rendu des états d'âme qui n'avaient point encore été exprimés ; elle en a dépeint certains autres, exprimés déjà, avec une précision telle que des théologiens comme saint Jean de la Croix ont déclaré le sujet épuisé 2. Elle les a décrits non seulement dans leurs cadres généraux et abstraits, comme tant d'écrivains de son temps, mais jusque dans les infimes et vivants détails de leur ambiance psychique ; et, après quatre siècles que se sont poursuivies ces investigations accomplies par elle avec tant d'audace, nos plus fins psychiatres modernes n'osent s'inscrire en faux contre ses affirmations 3.
Qu'on l'appelle avec la théologie catholique « science infuse » ou, avec la philosophie rationaliste, « aptitude innée », nous nous trouvons ici en présence d'un don supérieur au simple talent et propre au génie.