‹ Sainte Térèse, écrivainChapitre 94 sur 108 · P. ex. Vie, XI et XII et prol. du Château · texte numérisé non relu

P. ex. Vie, XI et XII et prol. du Château

2. Cfr : Cantique Spirituel, I P. str. XIII : « Ce serait ici le lieu de spécifier les caractères des diverses espèces de ravissements, d'extases, d'élévations et de vols de l'esprit que l'on observe chez les contemplatifs. Mais... je laisse ce soin à des personnes plus compétentes que moi. Notre bienheureuse mère, Thérèse de Jésus, a consacré à ces états spirituels des pages admirables. » trad. Hoornaert, p. 113).

3. « L'autobiographie de Ste Thérèse, dit notamment Ribot, peut nous inspirer pleine confiance. C'est... l'œuvre d'un esprit délicat, très habile à observer, sachant manier sa langue pour exprimer les plus fines nuances ». Psychologie de l'attention, p. 143.

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Parlant surtout de l'analyse de Térèse en profondeur, je ne puis m'attarder à ses observations de psychologie générale.

Celles-ci sont répandues à foison dans toute l'œuvre. Elles sont particulièrement abondantes, surtout en ce qui concerne la psychologie féminine, dans le Camino et dans le Modo de Visitât.

Elles sont justes et pénétrantes comme les aphorismes populaires ; elles en ont aussi la netteté. Elles ont en plus une élégance malicieuse qui trahit une intelligence supérieure. Si elles n'ont pas toujours la concision raffinée des Pensées de Larochefoucauld, elles en ont souvent la vivacité, avec plus d'optimisme. Elles rappellent Pascal par la tournure élevée, mais elles sont moins abstraites et plus imagées. Et c'est Pascal, en effet, qu'on se rappelle le plus volontiers en lisant ces judicieuses observations. Pascal comme Malebranche les connaissait. On a parlé parfois du style pascalien de Sainte Térèse. C'est plutôt le style térésien de Pascal qu'il faut dire. Telle phrase des Pensées est comme ébauchée en Sainte Térèse. D'ailleurs on la lisait beaucoup à Port- Royal, avant même qu'Arnaud la traduisit. Si Térèse diffère dans sa tournure d'esprit et dans son style de son contemporain Montaigne, elle a avec Malebranche et Pascal plus d'un point de contact. Elle les devance assurément dans les fondements de leur enseignement dogmatique ; la doctrine du P. Malebranche que l'homme doit se connaître en Dieu et à la mesure de Dieu pour se connaître dans la vérité, vient en droite ligne de Sainte

Térèse.

Mais la grande originalité de l'esthétique psychique térésienne n'est pas là. Elle consiste surtout dans l'ana-

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lyse de ces états d'âme étranges qu'on appelle les états mystiques et des phénomènes qui les accompagnent.

Il faut étudier cette esthétique dans ces admirables traités de mystique expérimentale qui s'appellent : la Vida et le Castillo.

Je ne veux pas empiéter sur un terrain qui n'est pas le mien ; je laisse au théoricien de retracer l'ordre méthodique de la doctrine. Encore est-ce moins la doctrine qui nous intéresse ici que son expression littéraire. Ce qui importe pour nous, c'est de démontrer avec quelle géniale précision de termes et en quelle forme aisée et savoureuse cette femme, dépourvue de formation théorique, a signalé les étapes de l'introspection totale du moi ; avec quelle vertigineuse audace, n'ayant qu'un faible bagage verbal, elle avance à travers les plus subtils méandres de ce labyrinthe intérieur ; avec quelle précision enfin elle atteint et démarque définitivement le pôle intérieur de l'esprit.

Sa tâche était des plus périlleuses : Il lui fallait descendre dans les profondeurs de son âme ; se rappeler des faits de conscience passés depuis un temps plus ou moins long ; les ramener au jour, au risque de les voir se décolorer subitement, comme ces poissons abyssaux aux couleurs chatoyantes qui, ramenés à la surface, deviennent en un instant ternes et gris ; il fallait encore les manier, avec quelle prudence ! pour en faire une délicate analyse ; les exprimer enfin, au risque de les déformer définitivement.

En matière d'amour, il est des choses si frêles, si délicates, des sentiments dont les radicelles ténues plongent si profondément dans la substance de l'âme, qu'on a peur de les briser pour jamais en voulant les enfermer dans l'étau brutal des paroles : « cosas tan delicadas que aunque el entendimiento las entendiô de presto, no las sabré decir ' ». Térèse a trouvé des mots pour les dire ;

i RelacionLIV.

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de cette lutte à armes inégales entre la surabondante richesse de son information et l'indigence de son vocabulaire théorique, elle sort admirablement victorieuse ; et devant ces géniales trouvailles on ne sait ce qu'il faut admirer davantage, ou du génie qui en a découvert la formule, ou de l'amour qui les a inspirées.

Ignorant la logique des systèmes, notre écrivain ne suit que la logique des faits. Elle dit avec simplicité ce qu'elle sent avec acuité : « lo que yo pretendo declarar es que siente el aima 1... » Elle ne quitte jamais le terrain expérimental : « no dire cosa que no la haya experimentado mucho 2 ». Elle n'a garde de toucher au comment théorique : « car ceci, dit-elle, est l'affaire des théologiens, porque esto es de letrados 3 ». Ne lui demandons donc pas de raisonnements métaphysiques, mais simplement les conclusions de cette clairvoyance intuitive qui, selon Jôrgensen 4, est à la base de toute esthétique psychique et qui affirme d'emblée avec une sûreté étonnante ce qu'au terme de pénibles démonstrations nous livrent les in-folios pesants des métaphysiciens.

Sainte Térèse nous reproche durement d'ignorer notre moi véritable, c'est-à-dire notre âme. « A peine savonsnous en gros que nous en avons une 5 ». Nous en ignorons la profondeur pour n'y avoir jamais jeté la sonde d'une réflexion attentive et patiente. C'est ce qu'en son langage sincère elle appelle : « gran bestialidad 6 >\ Pour elle qui s'est tant scrutée et qui a touché les limites extrêmes du conscient, elle localise nettement les faits de la conscience dans la profondeur où ils se produisent.

A la périphérie du moi se trouve la matière : Là, « en esta groseria del cuerpo 7 », se produisent les faits cor-

i et 2. Vida XVIII. — 3. Ibid. XXVIII. — 4. S. Catherine de Sienne, Paris, Beauchesne igi9,p. 78. — 5 et 6. Castillo I, 1. — 7. Ibid, V, 1.

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ticaux où dominent les sens, l'imagination, les facultés animales. Celles-ci sont « la gente de arriba, la gent d'en bas », acoquinée souvent avec le grouillement bestial des fossés du Château. Elles s'efforcent de limiter le moi à sa périphérie matérielle; et la Sainte pose d'emblée ce paradoxe apparent qui est le fond du Christianisme, que la sensibilité animale est limitative de l'amour.

Si nous sommes compliqués, si l'amour pur nous est impossible, c'est précisément parce que nous vivons à la périphérie. Il faut s'efforcer de vivre en profondeur. L'amour pur n'est réalisable que dans la silencieuse unité du centre où la gent turbulente n'est plus admise.

Avec une précision calme et réaliste, avec une absence d'emphase méritoire, Térèse les analyse, ces actions et ces réactions du corps et de la sensibilité dans leur effort pour brouiller le travail de l'esprit. Elle démêle et dévoile leur action compliquée et sournoise avec une finesse qui ne s'était pas vue jusque-là.

Car rien de plus subtil que ces incursions de la chair et de la sensibilité dans le domaine de l'esprit. Les « couleuvres, vipères et choses venimeuses», dont le rôle est de ramper dans la boue des fossés, se glissent dans l'enceinte et l'on croit voir se manifester l'esprit, où simplement c'est la sensibilité qui agit. De là, telle fausse humilité, de là, telles « dévotionettes, devocioncillas », de là, cette pusillanimité dans l'amour à laquelle Térèse ne cesse de revenir : et l'on s'embourbe en « ce bourbier de craintes et de couardise ; me voit-on, ne me voit-on pas ? en suivant cette voie ne m'arrivera-t-il pas mal ? oserais-je entreprendre cette œuvre ? et si c'était de l'orgueil ?.. x ». De là encore ces larmes niaises que l'on prend pour de la ferveur, et qui ne sont que les faiblesses d'un tempérament sans virilité. « Il faut ramener cet amour au dedans et au lieu de laisser déborder la marmite parce

i. Castillo, I, 2.

Su Térèse. 35

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qu'on aura attisé le feu sans discrétion, modérer la cause de l'embrasement * ».

Mais cette action limitative ne s'arrête pas aux premiers paliers de l'esprit. Elle s'infiltre en des couches plus profondes. De ci, de là, comme une vigie attentive la Sainte signale ses incursions. C'est ici notamment qu'avec une merveilleuse finesse de touche, une ironie délicate et une rigoureuse méthode elle décrit ces amoureuses transies du divin, au tempérament faible et trop tendre, qui lentement, suavement, sensuellement, se laissent envahir par une torpeur douce, se prennent d'un goût maladif pour l'Eucharistie, n'osant bouger ni des bras, ni des yeux, ni des lèvres, et « s'imbibent de néant», s'imaginant avoir touché l'extase. Elles y perdent leur temps, dit la Sainte, leur santé et souvent leur raison 2.

Ceci, si le terrible mal de mélancolie les gagne. Avec une puissance d'observation à laquelle rien n'échappe et une méthode rigoureuse, notre écrivain dit où peuvent en ce cas mener ce qu'elle appelle ces « savoureuses duperies » (embustos gustosos). Ses descriptions et classifications de cette maladie, dit Joly, « non seulement sont dignes de Charcot et des médecins de la Salpétrière, mais... les devancent3 ». Car Térèse, comme toujours, ne voit pas en gros. Dans un faisceau de faits analogues, elle saisit les différences qui lui permettent d'en donner une classification hiérarchique.

Une première conclusion que nous impose notre auteur c'est que l'esprit doit monopoliser le moi ou du moins en avoir la haute direction. La « gent d'en bas », la chair

i. Vie, XXIX. — 2. Fondât. VI et VII. — 3. Sainte Thérèse, Paris, Gabalda, p. 198.

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et le sang, les nerfs, la sensibilité, l'imagination doivent lui obéir.

Et ceci apporte en ce monde intérieur un premier mouvement, ou si l'on veut une première coordination de tendances; car l'esthétique psychique térésienne, en tant que reproduisant la vie, est essentiellement dynamique. Cette première coordination tend à un mouvement de retrait, direction du dehors vers le dedans, qu'en mystique on appelle : le recueillement. C'est la pénétration dans l'enceinte et dans les salles liminaires du Château mystique. A cette première série de mouvements en succédera une seconde : les mouvements de bas en haut vers ce que la Sainte appelle : la partie supérieure de l'âme 1 ; cette partie supérieure correspond déjà aux couches profondes : elle est, selon la conception térésienne, le siège des grandes facultés : mémoire, entendement, volonté. Le mouvement de bas en haut s'intensifie à mesure que s'accentue l'emprise du divin ; car si l'esprit doit monopoliser le moi, Dieu doit à son tour monopoliser l'esprit. C'est ici que se localisent, aux paliers de cette ascension, les grands états mystiques, sauf le dernier, et que nous assisterons, sur les sommets, aux troublants phénomènes de l'extase. C'est l'ascension vers les hautes tours du château, tours si hautes, si sublimes, que les grandes facultés elles-mêmes, sauf la volonté, sont à bout de souffle avant de les atteindre ; c'est l'enlèvement « jusqu'au sommet du beffroi » où se hisse alors « la bannière du Christ 2 ». De là-haut, pénétrée d'un air si pur qu'il serait irrespirable pour elle sans la graduelle adaptation que Dieu lui a fait subir au cours de son ascension, l'âme défie ses ennemis qu'elle voit làbas, minuscules, dans la plaine, ou assiégeant vainement le donjon.

Mais elle ne connaît pas encore le secret du châ-

i. Castillo, VII, i. — 2. Vie, XX et XXI.

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teau mystérieux ; car en son centre existe un « camarin » caché, central, lumineux, où trône le Roi et d'où part toute lumière. Là s'accomplit la transformation totale du moi en Dieu dans le Mariage spirituel. Et c'est enfin un troisième et dernier mouvement, un retrait final vers l'absolu repos en cette troisième grande région de l'âme, « en lo muy, muy interior, en una cosa muy honda » ou encore « en el centro del aima x ».

Tel est le cadre imaginatif ; il correspond d'après Térèse à la stricte réalité. Car c'est sans perdre un seul instant de vue le réel que notre écrivain établit ses classifications des états mystiques. Et c'est précisément parce qu'elles sont les plus réalistes qu'elles sont aussi les meilleures 2. On n'a pas mieux fait avant elle ; on n'a pas trouvé mieux depuis ; et au XXe siècle, des spécialistes tels que le P. Poulain, Maxime de Montmorand, Mgr Farges, après avoir passé en revue toutes les œuvres des écrivains mystiques, avouent qu'en dehors de la classification de Sainte Térèse, « on n'en peut trouver aucune qui soit scientifiquement soutenable 3 », qu'elle est « la plus rationnelle 4 » et que « l'autorité de la Sainte est ici sans rivale 5 ».

Et c'est un des terrains où s'affirme avec éclat la spontanéité de son génie pleinement original. Il existait avant elle une infinité de classifications. Les couches profondes du moi raisonnable sous l'écorce des manifestations affectives avaient déjà été détaillées dans leurs états

I. Cast. VII, i et IV, 2. — 2. Outre la triple étape préliminaire d'oraison discursive, affective, et de recueillement actif, Sainte Térèse distingue quatre états contemplatifs typiques : la quiétude avec sa variété préparatoire de recueillement passif, l'union inchoative ou semi-pleine, l'extase ou union pleine transitoire, le Mariage spirituel ou union pleine permanente. Le 2d. état (le premier d'union) correspond à la présentation des futurs époux ; le 3e état (le second d'union) aux fiançailles. — 3. Poulain, Les Grâces d'Oraison, p. 580. — 4. M. de Montmorand, La Psychol. des myst. catholiq. orthod. p. 145. — 5. Farges, Les Phénomènes mystiques, p. 149.

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normaux par les psychologues. Ses états spéciaux, appelés états mystiques, avaient été catalogués par les écrivains mystiques. Sainte Térèse, bien que femme ignorante, ne se croit pas forcée de reprendre sans contrôle ces affirmations d'école, juxtaposant souvent des classifications arbitraires un peu grosses. Des différents états étudiés par elle in vivo, elle établit un processus unilinéaire, sans solution de continuité ni saut brusque, mais continu et nuancé comme la vie.

Or, c'est précisément cet effort à ne point se modeler sur des catégories d'école mais à reproduire la vie, telle qu'elle la sentait se dérouler en elle, qui l'a amenée à la découverte de certains états intermédiaires inconnus jusqu'alors l.

D'abord elle établit très clairement le pont entre l'état actif et les états passifs, le passage de l'oraison discursive à l'oraison contemplative, par la description du recueillement. Ce recueillement si bien connu déjà des anciens écrivains mystiques et longuement prêché par son maître Osuna est précisément pour elle le trait d'union ou si l'on veut le seuil de la contemplation. Il y a le recueillement actif qui n'est encore qu'une disposition personnelle de l'âme à la contemplation, et le recueillement passif qui est déjà une grâce « surnaturelle», passive, et comme le vestibule de l'appartement où l'âme reçoit la quiétude.

Ce passage parfois brusque en pratique, se fait, en théorie, lentement et graduellement :

« Raisonner sur certaines vérités au moyen de l'entendement est une chose, et représenter ces vérités à l'entendement à l'aide de la mémoire en est une autre... et enfin .-e trouver là considérant ces vérités d'une simple vue... Si de là le Seigneur veut

i. « C'est S. T. qui la première a pris la peine d'étudier à la loupe les états inférieurs. C'est là au juste sa contribution personnelle et sous ce rapport elle a fait une vraie révolution. Elle a rendu un immense service... et après avoir su décrire elle a su classer ». Poulain, op. cit. p. 571.

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élever l'âme jusqu'à la suspension, fort bien ; il la tirera alors, malgré elle, de toutes ces pensées qui l'occupaient1 ».

Je renvoie à ce passage du Château illustré d'exemples.

L'âme, par le recueillement passif entre graduellement, si Dieu l'y conduit, dans la quiétude.

L'analyse de l'état de quiétude est magistrale cheznotre écrivain. Elle rejette dans l'ombre tout ce qui avait été écrit précédemment sur cet état et, désormais, c'est à ces pages que les spécialistes devront avoir recours pour éclairer leurs enseignements :

C'est, pour Térèse, « comme une sorte de défaillance, un évanouissement très suave intérieur et extérieur. Les puissances apaisées un moment se groupent frileusement autour de l'aimé et le corps lui-même, comme peureux de perdre la chaleur d'un si bon foyer2». L'esprit doit se tenir en cet apaisement. Pas d'effort, pas de prière articulée ; par instant, si c'est nécessaire, quelque parole très suave comme un souffle léger sur une mèche prête à s'éteindre 3. L'enfant s'est assoupi sur le sein de sa mère, et celle-ci, par jeu, lui fait couler dans la bouche le lait que le nino aspire d'un effort imperceptible 4. Pendant ce temps le cœur subit une étrange et croissante dilatation, accueillant la lente et très suave instillation de la présence divine 6. On dirait que dans la caverne de l'âme il y a un brasero et que, sur les charbons incandescents, on jette de délicieux parfums ; aucune sensation de chaleur, ni de parfum ; on ne voit point non plus de lumière ; car cette sensation spirituelle est infiniment plus délicate que toutes ces impressions sensibles 6.

La première aussi peut-être dans toute la littérature

I. Cast. VI, 7. — 2. Chemin, XXXI. — 3. ibid. — 4. ibid. — 5. Cast. IV, 2. — 6. ibid.

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mystique, et certainement dans l'école espagnole, Térèse a nettement caractérisé l'état qui succède à la quiétude, cette union inchoative ou semi-pleine comme d'aucuns l'appellent, le sommeil des puissances ainsi qu'elle le désigne, « où l'âme est non pas assoupie seulement comme dans le degré précédent, mais endormie, pleinement endormie aux choses du monde ou à elle-même...», où elle ne sait ni si elle aime ni ce qu'elle aime, ni ce qu'elle veut : Mort savoureuse, arrachement à toutes ses opérations ordinaires1, où pourtant elle est tout éveillée à Dieu.

o Je ne sais si en cet état il lui reste assez de forces pour respirer. Je me le demandais tout à l'heure et il me semblait que non ; du moins, si elle respire, elle ne le sait point. Son entendement voudrait s'employer à comprendre quelque chose de ce qui se passe en elle, et comme il n'y arrive pas, il reste tout interdit ; de sorte que s'il garde encore quelque vigueur, il ne remue plus ni pied ni main comme nous disons ici d'une personne qui est si profondément évanouie, qu'elle paraît morte... Dieu rend cette personne comme complètement hébétée (la ha hecha Dios boba del todo) pour imprimer en elle la vraie sagesse. Pendant tout le temps que dure cet état (et il est ordinairement court) elle ne voit ni n'entend, ni ne comprend... Quand elle revient à elle, il lui est impossible de douter qu'elle a été en Dieu et Dieu en elle... L'âme peut en outre juger de la vérité de cette union par les effets produits 2 ».

Dans l'union pleine ou l'extase « union de todas las potencias », c'est la suspension totale des puissances.

Celle-ci est décrite surtout dans les phénomènes concomitants ; nous en parlerons plus loin. « L'âme en cet état est toute d'or ; et sur cet or, immobile et docile, Dieu étend l'émail précieusement préparé de ses dons... et il y enchâsse en grand nombre les pierres précieuses et les émaux 3 ».

i. Cast., V, i. — 2. ibid,V, i. — 3. Conceptos.Vl. Les diverses réactions psychiques dans la suspension simple, le ravissement, l'enlèvement de l'esprit, le vol de l'esprit, les transports, la blessure mystique, sont minutieusement et merveilleusement décrites par Térèse, notamment dans la fameuse Relation de Séville au P. Rodrigue Alvarez.

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Térèse pousse le réalisme jusqu'à noter la durée de ces divers états d'union et leurs différents degrés d'intensité. Car ils sont très instables et l'union est tantôt forte, tantôt faible, d'après que la volonté entraîne plus ou moins dans sa zone d'immobilité, l'entendement, la mémoire et l'imagination. On dirait que notre écrivain pour décrire ces états ne quitte pas des yeux l'aiguille sans cesse en mouvement d'une sorte de manomètre psychique, marquant la tension des forces intérieures.

Enfin dans l'étape finale où l'âme est stabilisée dans la paix, Térèse, tirant des pauvres mots humains tout ce qu'ils sont capables d'exprimer, s'efforce de nous donner une idée du silence infini de ces espaces inexplorés de béatitude qui s'étendent immenses au tréfonds de l'âme : C'est le terme suprême de l'union pleine, stable, ou du Mariage spirituel : Là comme au terme de l'amour humain courtois chanté par les troubadours de Provence, l'amour définitif se scelle par « le baiser ». Là se réalise en perfection cette parole d'un penseur moderne : « le bonheur devient plus silencieux à mesure qu'il devient plus profond ». Là c'est l'épanouissement plénier des facultés et de l'être, sans heurt, sans bruit, sans ombre, dans la Toute Lumière silencieuse :

(a) « Le Seigneur instruit l'âme au milieu d'une telle paix et d'un tel silence, que cela me fait songer à la construction du temple de Salomon où l'on ne devait pas entendre le moindre bruit. De même, en ce temple de Dieu, en cette sienne demeure, Lui seul et l'âme jouissent l'un de l'autre dans un silence émouvant. L'entendement n'a pas à bouger, ni à chercher. Le Maître qui l'a créé, veut aussi le mettre ici en repos, en lui permettant de regarder par une toute petite fente ce qui se passe. Et même, par

(a) «Pasa con tanta quietudytan sin ruidotodo loqueelSenor aprovecha aqui a el aima y la ensena, que me parece es como en la edificaciôn del templo de Salomôn, adonde no se habia de oirningun ruidojansi en este templo de Dios, en esta morada suya, solo El y el aima se gozan con grandisimo silencio. No hay para que bullir ni buscar nada el entendimiento ; que el Senor que le cri<5, le quiere sosegar aqui, y que por una resquicia pequeûa mire lo que pasa. Porque aunque a tiempo se pierde

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moments, il ne voit plus rien; on ne lui permet plus de regarder. L'intervalle est fort court, car à mon avis les puissances ici ne sont point suspendues, mais elles n'agissent point et sont là comme saisies d'étonnement x ».

Mais ces grands états jalons, recueillement, quiétude, sommeil des puissances, extase, mariage spirituel, qui vont s'enfonçant vers les gouffres de l'âme, Sainte Térèse ne les a point décrits dans une abstraction théorique ; elle les traite en pleine ambiance psychique, c'est-à-dire entourés de tous les contrecoups et réactions physiques ou psycho-physiologiques qui les accompagnent. Et c'est là surtout ce qui dans son esthétique donne l'impression de la vie.

Entre ces grands états sommets, Térèse place en succession naturelle une série de petits états accessoires qui les relient. Ce sont des états d'énervement, de revanches physiques qui succèdent aux concentrations excessives de l'esprit ; ce sont certains états d'impuissance où le désir un moment exalté retombe ; et ces légers dépits d'un effort parfois inutile où l'âme est « comme quelqu'un qui va prendre son élan et que l'on retient par derrière, queda con un desgustillo como quien va a saltar y le asen por detras ». C'est encore l'état d'atonie psychique absolue, la bonasse spirituelle après les grands ouragans d'amour :

(a' « A ces moments la foi est engourdie, assoupie, tout comme les autres vertus. Pourtant elle n'est pas morte, car on croit encore ce qu'enseigne l'Église. Mais on dirait que c'est seulement

esta vista y no le dejan mirar es poqufsimo intrevalo ; porquc a mi parecer aqui no se pierden las potencias mas no obran sino estân como espantadas ».

(a) «La le esta entonces tan amortiguaday dormidacomotodaslasdemâs virtudes aunque no perdida, que bien crée lo que tiene la Iglesia ; mas pronunciado por la boca V que parece por otro cabo la aprietan y entorpecen, para que casi, como cosa que

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