‹ Sainte Térèse, écrivainChapitre 95 sur 108 · I. Castillo, VII · texte numérisé non relu

I. Castillo, VII

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des lèvres et que d'autre part le cœur est engourdi et serré. La connaissance de Dieu lui reste comme le souvenir d'un chant lointain. L'amour est si faible que lorsque l'âme entend parler de Dieu elle écoute ce qu'on dit comme une chose qu'elle admet parce que l'Église l'enseigne ; mais elle n'a plus aucun souvenir de sa propre expérience. Prier ou se retirer dans la solitude ne fait qu'accroître l'angoisse ; ce tourment qu'elle éprouve sans en connaître l'origine est vraiment insoutenable. A mon avis c'est un petit avant-goût de l'enfer. Et c'est bien ainsi, car le Seigneur me l'a fait voir dans une vision. L'âme se consume d'un feu intérieur, sans savoir qui l'a allumé ni comment le fuir, ni comment l'étouffer. Veut-elle se distraire en lisant, c'est comme si elle ne savait pas lire. Il m'arriva un jour de me mettre à lire la vie d'un saint, pour voir si je parviendrais à m'y absorber et pour me consoler par ses souffrances. Je relus quatre ou cinq fois, quatre ou cinq lignes ; c'était de l'espagnol ; eh bien ! j'en comprenais moins la dernière fois que la première L ».

Dans ces circonstances la compagnie des hommes énerve ; leurs maigres paroles de consolation provoquent parfois dans les nerfs bandés une explosion de rage :

(b) « S'entretenir avec quelqu'un est pis encore. Le démon me rend alors si déplaisante et si rageuse qu'on dirait vraiment que je veux dévorer tout le monde. Je n'y puis rien, et je fais déjà beaucoup en me contenant. C'est plutôt le Seigneur qui en cet état nous retient de rien dire ou de rien faire qui préjudicie au prochain ou l'offense lui-même 2 ».

oyô de lejos le parece conoce a Dios. El amor tiene tan tibio que si oye hablar en El. escucha como una cosa que crée ser el que es parque lo tiene la Iglesia;mas no hay memoria de lo que ha expiriinentado en si. Irse a rezar, no es sino mâs congoja u estar en soledad ; porque el tormento que en si siente sin saber de que es incomportable. A mi parecer es un poco del traslado de el infierno. Esto es ansi, sigûn elSenor en una vision me diô a entender ; porque el aima se quema en si, sin saber quién ni por dônde le ponen fuego, ni como huir de él, ni con que le matar. Pues quererse remediar con leer, es como si no se supiese. Una vez me acaeciô ir a leer una vida de un santo para ver si me embeberia, y para consolarme de lo que él padeciô, y leer cuatro o cinco veces otros tantos renglones, y con ser romance, menos entendia de ellos a la postre que al principio y ansi lo dejé ».

(b) «Tener pues conversaciôn con nadie es peor; porque un espiritu tan desgustado de ira pone el demonio, que parece a todos me querria corner sin poder hacer mâs, y algo parece se hace en irme a la mano, u hace el Sefior en tener de su mano a quién asi esta, para que no diga ni haga contra sus prôjimos cosa que los perjuHique y en que ofenda a Dios ».

i. Vie, XXX. — 2. Ibid.

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Aller trouver le confesseur n'aide à rien. Celui-ci, semble-t-il, choisit ses mots pour vous torturer davantage. Bref, rien d'humain ne peut consoler l'âme et rien de divin ne lui arrive.

D'autres fois c'est une impossibilité radicale d'avoir une bonne pensée ou un bon désir. Tout mécontente, tout dégoûte ; l'âme ne retrouve pas son assiette. Et voyez avec quelle perspicacité la Sainte recherche les causes de cet état :

(a) « Je comprends qu'en tout cela c'est l'entendement et l'imagination qui me font tort : La volonté me semble bonne et entièrement bien disposée. Mais cet entendement est tellement hors de lui qu'il a l'air d'un fou furieux ; personne ne parvient à le lier et moi-même je ne suis pas capable de l'obliger à se tenir tranquille pendant la durée d'un credo 1 ».

L'âme se sent tiraillée en tant de sens divers qu'elle en perd par instants la conscience de l'unité du moi ; «il se dissout, et l'on dirait que chaque morceau s'en va de son côté ». Elle sent que la plupart du temps le malaise physique en est en majeure partie responsable.

Tout le chapitre xxx de la Vida est à lire. Elle y analyse un certain nombre de ces états si fins, de ces « menudencias », ou « boberias de aima », ou encore ces atonies étranges où l'âme indifférente à tout s'en va « suivant la file, al hilo de la gente », par routine, « comme une personne qui marche de nuit et qui dans l'obscurité garde pourtant le bon chemin, sans trébucher ni se perdre, parce qu'elle connaît la route à force d'habitude », ou encore « comme le petit âne qui va paissant et se nourrit parce qu'on lui donne à manger et qui mange quasi sans le sentir ».

(a) t El entendimiento y imaginaciôn entiendo yo es aquilo que me dana, que la voluntad buena me parece a mi que esta y dispuesta para todo bien ; mas este entendimiento esta tan perdido que no parece sino un loco furioso, que nadie le puede atar, ni soy senora de hacerle estar quedo un credo ».

i. Vie, XXX.

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Jamais on n'a manié l'âme avec des mains plus délicates et il n'y a point de roman moderne qui donne mieux l'impression de la réalité vécue.

Ce qui contribue le plus à rendre très dynamique l'esthétique psychique de notre écrivain, c'est son amusant effort pour débrouiller le jeu des facultés.

Malgré sa lecture assidue et attentive des traités ascétiques, l'ignorance théorique de Térèse en matière de psychologie était grande. Elle s'embrouille manifestement dans la terminologie : « Ansi que la voluntad... no haga caso del entendimiento, o pensamiento, o imagination, que no se lo que es1 »... Ailleurs « yo se poco de estas pasiones del aima... y lo que procède de la sensualidad y de nuestro natural 2 ». — Il lui arrive de confondre et de dire juzgar pour s'imaginer, haber memoria pour avoir l'idée de, ou pouvoir s'imaginer : « que dntes que hubiese memoria de ir a ella queria hacer lo mismo 3 » ; la distinction entre les termes intelligence ou esprit et âme, amour et volonté, est pour elle assez confuse : « Je me demandais si dans la réalité il y a entre la volonté et l'amour quelque différence. Et il me semble que oui ; je ne sais si c'est une sottise de ma part 4 ». Elle-même d'ailleurs reconnaît son ignorance. « Cela s'explique en théologie mystique ; moi je ne saurais donner les noms exacts ; je ne comprends pas non plus ce que veut dire le mot mente, ni la différence qu'il y a d'âme à esprit ; tout cela me semble une même chose 5 ».

Au moment où elle écrit la Vie, elle prend encore l'imagination pour l'entendement ; elle n'est détrompée que vers 1573, c'est-à-dire quatre ans avant d'écrire

1. Camino XXXI, copie de Tolède. — 2. Cast. IV, 1. — 3. Carta CCLXXXV. — 4. Concept., VI. — 5- Vie, XVIII.

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le Château1. Conformément peut-être à certaines idées régnantes, elle croit que les facultés supérieures de l'âme ont leur siège au sommet de la tête ; mais elle a l'intuition de son erreur et se formule à elle-même cette critique : « Si le sommet de la tête est le siège de la partie supérieure de l'âme, comment mes maux de tête ne troublent-ils point nécessairement mon oraison 2 ? »

Or, et ceci est tout à fait remarquable, malgré la faiblesse de ses connaissances théoriques, avec quelques pauvres mots ramassés au cours de ses lectures, la Sainte parvient à exprimer tout ce qu'elle observe : Par exemple, elle établit fort bien le départ entre ce que les théologiens appellent « voluntas ut ratio » (voluntad dit-elle) et « voluntas ut natura » (el natural) : « la volonté se détermine très volontiers mais le naturel s'afflige grandement » 3 ; elle sent d'instinct la différence entre l'appétit sensible, satisfait des consolations du sentiment, et l'appétit raisonnable qui veut des joies plus profondes ; aussi distingue-t-elle entre les consolations qui affectent les unes « lo exterior », les autres « lo interior de la voluntad ><. La razon est pour elle la raison raisonnante et humaine qu'elle distingue de l'intelligence éclairée par la foi : la fe ; el entendimiento est l'entendement, cette faculté supérieure que Dieu élève dans l'oraison avec la volonté et la mémoire. Memoria est tantôt cette mémoire intellectuelle, tantôt la mémoire sensible et il lui arrive de donner à celle-ci les attributions de l'imagination. Elle appelle cette dernière pensamiento, en donnant aussi à ce mot le sens d'une connaissance sans consistance ni efficacité, procédant tantôt de l'intelligence, tantôt de l'imagination. Elle parle enfin des « sens de l'âme, otros sentidos como acd los exteriores 4 ». El espiritu est la cime de la volonté ou de l'âme.

Elle peut donc quelquefois s'embrouiller dans la ter-

i et 2. Chat. IV, i. — 3. Cast. prol. — 4. Relation V.

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minologie ; jamais elle ne confond les réalités que les mots recouvrent. Elle distingue fort bien ces réalités : « Certes il y a une certaine différence, et très claire même, entre l'âme et l'esprit bien qu'au fond ils soient une même chose. Cette distinction qui me paraît évidente est extrêmement délicate ; on dirait parfois que l'âme et l'esprit agissent chacun de leur façon d'après la jouissance que le Seigneur veut bien leur donner. Il me semble également que l'âme est distincte des puissances et que tout cela n'est pas la même chose. Ces distinctions intérieures sont si nombreuses et si fines que ce serait témérité de ma part de me mettre à les expliquer * ». En pratique, elle observe ces distinctions et a souci de s'exprimer avec exactitude. Parlant du Mariage spirituel : « L'âme dit-elle, ou mieux l'esprit de cette âme, devient une même chose avec Dieu 2 ».

On comprend sa pensée moins par la dénomination exacte des facultés que par la description de leur action. Elle suit les fluctuations de la volonté qui hésite avant de se donner « comme quelqu'un qui montre un joyau, et s'apprête à le donner, et quand on étend la main pour le prendre, le retire et le garde 3 ; » elle suit l'agitation inquiète de la mémoire et de l'imagination laissées à elles-mêmes dans la quiétude et cherchant les mots et les images vaines, « comme ces petits papillons de nuit importuns et inquiets 4 » ; ou encore la vibration perpétuelle de l'entendement (raisonnant à vide) et de l'imagination, tandis que la volonté seule est unie, « comme les petites lentilles miroitantes des cadrans solaires 5 » qu'elle a vues peut-être aux jardins de Tolède chez Louise de la Cerda. Elle ne connaît que trop bien l'imagination, la faculté mobile par excellence, « ce traquet de moulin 6 » ; bien qu'elle lui garde rancune de l'avoir prise longtemps dans son ignorance pour l'enten-

i. CasL, VII, i. — 2. Ibid. VII, 2. — 3. Chemin, XXXII. — 4. Vie, XVII. — 5. Vie, XX. — 6. Cast., IV, 1.

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dément, elle finit par se rendre compte qu'« il n'en faut pas faire plus de cas que d'une folle », car « nous ne pouvons pas plus l'arrêter dans la rapidité de sa giration insensée que nous ne pouvons arrêter le mouvement du ciel (autour de la terre *) ». Elle décrit avec justesse la dilatation du cœur qui s'élargit à mesure que les grâces croissent. Sans attendre William James, et avec plus de mesure que lui, elle applique à l'action de l'âme et de ses facultés le « critère empiriste», jugeant la valeur des actes d'après la valeur des effets produits 2.

Et ceci est particulièrement mis en lumière dans la description des phénomènes.

Étant donné leur caractère intérieur, immatériel, souvent impalpable, il y a un réel mérite littéraire à les extérioriser, à les peindre, à les rendre tangibles par des mots, et si tangibles qu'aucune description plus nette, aucun tableau plus complet et plus réaliste n'en a été tenté.

« Les choses spirituelles, dit la Sainte, sont si difficiles à exprimer, surtout à exprimer clairement, en particulier celles qui ne font que passer dans l'âme, (a. v. les phénomènes), que si l'obéissance ne me vient en aide, ce sera une chance d'y réussir 3 ». Il fallait déjà pour percevoir ces phénomènes diaphanes et sans points de repère dans le monde visible, des facultés de perception de tout premier ordre ; mais il a fallu pour les rendre avec objectivité, ou comme on dit en langage d'atelier, pour les « attraper », sans les travestir grossièrement, des dons littéraires peu communs. Sainte Térèse y est néanmoins parvenue ; et cela sans modèle, avec les mots quotidiens et les phrases de tout le monde,

i. Cast.] IV, i. — 2. Cast., V, i. — 3. Relac. V.

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sans recherches savantes, sans faire violence à la langue comme nos modernes « littérateurs mystiques », mais avec la géniale sûreté de touche d'un peintre qui, avec les couleurs anciennes, parvient soudain à rendre des effets nouveaux ou des sujets qu'on n'avait pas osé traiter avant lui.

Notre écrivain analyse assez longuement une première série de phénomènes qui, bien que très spirituels, sont plus faciles à exprimer parce que leur terminologie est analogue à celle des phénomènes sensibles correspondants : ce sont les révélations et les visions l.

Avec les écrivains antérieurs, Térèse distingue les paroles ou auditions surnaturelles en extérieures, imaginatives et intellectuelles. Mais sans insister sur cette classification abstraite, elle y ajoute certaines distinctions plus fines et qui lui sont propres : leurs nuances, leur origine, leurs modalités, il faudrait presque dire leur tonalité : « Certaines semblent venir du dedans, d'autres du dehors, d'autres de la partie supérieure de l'âme ; certaines sont tellement extérieures qu'on les entend de ses oreilles comme on entend une voix articulée 2 ».

Rien de pédant, rien qui sente l'abstraction d'un cours de théologie, mais la vie nuancée et vécue. Dans la poursuite de l'illusion, si facile en ces matières, Térèse est merveilleuse de perspicacité. Elle la combat, soit en décomposant le phénomène authentique en ses éléments psychologiques, soit en insistant sur le critère des effets. Pour débrouiller l'origine des communications spirituelles et apprécier les réactions mutuelles des esprits, elle a d'étonnantes intuitions : Une parole est-elle d'origine démoniaque, « sans savoir qui lui parle, dit-elle, l'âme rechigne, bien que rien de désagréable ne lui soit dit ; elle s'agite, elle est insatisfaite ; je pense que les esprits

i. Voir Vie, XXVII; Château, VI, 3. — 2. Vie, XXV et sv.; Chat. VI, 3.

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se sentent entre eux ; ftienso si siente un espiritu a otro * ». Phénomène analogue si la parole est d'origine divine : « nul bouillonnement inquiet dans les puissances et les sens » mais « comme deux amis qui sans se parler se comprennent », ainsi l'âme entend Dieu. Il semble que l'âme a des oreilles spirituelles « otros oidos con que oye y que la hace escuchar ». « J'entends, ditelle, une voix très suave, comme enfermée dans un sifflement, « como metida en un silbo 2 ».

Et qu'on ne vienne pas parler d'auto-suggestion. La Sainte la connaît cette illusion de l'entendement se parlant à lui-même ; elle en démarque la différence avec la révélation véritable en termes si nets que ses définitions sont généralement définitives.

Quant aux visions, ses descriptions ne sont pas moins nettes. L'auto-suggestion vient ici des yeux malades, de l'imagination exaltée, de l'esprit détraqué. La Sainte la dénonce par la clarté même de ses descriptions des visions authentiques. Celles-ci sont corporelles, imaginaires 3 ou intellectuelles. Elle néglige les premières « n'ayant jamais rien vu (en vision) des yeux du corps 4 ». Elle nous dit au contraire l'impression vivante que laisse dans la faculté la vision imaginaire : « Image ici ne veut pas dire un tableau quelconque : c'est une image véritablement vivante ;... l'éclat de sa personne adorable ne fatigue pas les yeux de l'âme comme le soleil fatigue les yeux du corps. Je dis les yeux de l'âme, parce que c'est ici la vue intérieure qui perçoit tout 5 ». Comme on le voit, même là où l'on croit trouver une métaphore, l'écrivain insiste encore sur la réalité des objets qu'il désigne.

Même objectivité réaliste dans la description des visions intellectuelles ; avec un soin méticuleux la Sainte

i. Vie, XXV. — 2. Vida, XXXIX — 3. Imaginaires ne veut pas dire imaginées, inventées, mais produites par images ou dans lesquelles Dieu se sert de la faculté imaginative. — 4. Vie, XXVIII. — 5. Chat. VI, 9.

Ste Térèse. 36

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en précise toutes les modalités ; tantôt c'est une vérité abstraite dont elle reçoit l'intuition ; tantôt une vision imaginaire dont elle perce le symbole ; tantôt une certitude très forte de la présence localisée d'un personnage spirituel : âme du purgatoire, saint ou sainte, le Christ, Dieu. Avec une rare finesse elle distingue, et insiste sur cette distinction, entre cette certitude intellectuelle d'une présence localisée sans perception sensible d'aucune sorte et qui est une vision, et le sentiment qu'elle éprouve d'une présence diffuse qui n'est pas une vision et qu'on reçoit au seuil de la quiétude (notamment dans le recueillement passif). Rien n'est frappant comme de voir par quels mots simples et cependant afnrmatifs elle exprime cette doctrine subtile l.

A côté de ces visions et auditions, la Sainte note et décrit encore d'autres « sensations spirituelles » en termes très adéquats à la délicatesse du sujet : par exemple l'impression que produit la quiétude ; nous l'avons signalée plus haut.

Mais tous ces phénomènes sont encore, dans une certaine mesure, exprimables. La lutte contre l'ineffable commence lorsqu'il s'agit de rendre les phénomènes de l'extase.

Car ici, dans l'extase, « l'entendement gît, comme frappé. La volonté aime plus qu'elle ne comprend ; mais elle ne comprend pas si elle aime ni ce qu'elle fait, du moins de manière à pouvoir s'en souvenir pour l'exprimer 2 ». Pour discerner son origine Térèse recourt au critère empirique.

L'aspect des phénomènes extatiques est double : physiologique et psychique. L'un et l'autre de ces aspects n'ont pas échappé à l'œil scrutateur de notre écrivain. Térèse les décrit tous deux avec abondance de détails :

i. Voir Vie X, XXVII; Relations au P. R. Alvarez. — 2. RelacionV.

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L'aspect physiologique : Voici une description de ravissement :

(*) « Ainsi à la recherche de son Dieu, l'âme au milieu d'une inexprimable suavité se sent défaillir toute d'une pâmoison telle que le souffle lui manque et que les forces physiques s'en vont. C'est au point que, à moins d'un grand effort, elle ne parvient même plus à remuer les mains. Involontairement, les yeux se ferment; si on les tient ouverts on ne voit quasi rien. Veut-on lire on ne parvient pas à former intérieurement une lettre ni même à la distinguer clairement. On voit qu'il y a là des caractères, mais comme l'entendement refuse son concours, impossible de lire malgré la meilleure bonne volonté. On entend mais on ne saisit pas ce qu'on entend. Ainsi les sens ne servent à rien sauf à distraire de la jouissance et par conséquent nuire. Parler est impossible ; pas moyen de former intérieurement un mot, et quand on y parviendrait, on n'a pas la force de l'articuler. Car toute la force extérieure physique se perd au profit des forces animiques, pour augmenter en l'âme la capacité de jouissance. Quant au plaisir de la partie sensible il est grand et très manifeste 1 ».

Cet état de défaillance physique, la Sainte en a observé comme au manomètre les variations d'intensité :

(*) « Quand il est grand... les mains se glacent et les bras sont immobiles, raides comme des bâtons. Le corps reste debout ou agenouillé d'après que le ravissement l'a surpris en cette position ; et l'âme est si absorbée dans la jouissance de ce que le Seigneur lui montre, qu'elle en oublie, semble-t-il, d'animer le corps et le

(a) « Estandoansielalmabuscandoa Dios.siente con un deleite grandisimo y suave casi desfallecer toda con una manera de desmayo, que le va faltando el huelgo y todas las fuerzas corporales ; de manera que, si no es con mucha pena, no puede aun menear las manos ; los ojos se le cierran sin quererlos cerrar, u si los tiene abiertos no ve casi nada ; ni si lee acierta a decir letra, ni casi atina a conocerla bien ; ve que hay letra mas como el entendimiento no ayuda.no la sabe leer, aunque quiera; oye, mas no entiende lo que oye. Ans! que de los sentidos no se aprovecha nada, si no es para no la acabar de dejar a su placer, y ansi antes la danan. Hablar es por demâs, que no atina a formar palabra, ni hay fuerza, ya que atinase, para poderla pronunciar ; porque toda la fuerza exterior se pierde y se aumenta en las de el aima para mijor poder gozar de su gloria. El deleite exterior que se siente es grande y muy conocido ».

fb) « Cuando es grande... quedan las manos heladas y algunas vecesextendidascomo unos palos ; y el cuerpo si toma en pié, ans! se queda, u de rodillas ; y es tanto lo que se emplea en el gozo de lo que el Seûor le représenta, que parece se olvida de animar

i. Vida, XVIII.

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laisse là, désemparé. Si cela dure, on garde dans les nerfs une impression douloureuse l ».

Elle saisit précisément ici le détail typique qui d'après les spécialistes sépare nettement la rigidité musculaire extatique de la contracture léthargique.

Elle note le phénomène dans ses différentes phases :

(a) « L'Époux commande de fermer les portes des Demeures et même celles du Château et de son enceinte. En effet, au moment où il veut ravir cette âme, il lui ôte la respiration, de sorte que si on garde un peu plus longtemps les autres sens, on ne peut proférer aucune parole. Parfois même on est privé de tout en une fois. Les mains et tout le corps se glacent ; on dirait que l'âme n'y est plus et on n'entend plus son souffle. Cela dure peu, du moins comme état stable, car dès que cette grande suspension décroît, le corps revient un peu à lui et respire pour mourir de nouveau et donner plus de vie à l'âme. En somme cette extase à l'état aigu dure peu * ».

Elle en note les effets physiques : déboitement des os et fatigue des nerfs éprouvée à la suite des grandes extases, fatigue qui dure un jour. Elle observe cependant que « quelle que soit la durée de cet état, jamais il ne nuit à la santé ; il en a été du moins ainsi pour moi (bien que parfois « on ne sentît presque plus battre mon pouls, dit-elle, ») et je ne me souviens pas d'avoir reçu de Dieu une telle faveur, même au plus fort de mes maladies, sans en éprouver un mieux très sensible 3... »

L'extase s'accompagne parfois de lévitation. Ce soulèvement du corps est très nettement décrit par la Sainte.

en elcuerpo y le déjà desemparado, y, si dura, quedan los niervos consentimiento».

(a) « Manda el Esposo cerrar laspuertasdelasmoradas.yaunlasdelcastilloycerca; que en quiriendo arrebatar esta aima, se le quita el huelgo de manera que aunque dure un poquito mâs algunas veces los otros sentidos en ninguna manera puede hablar, aunque otras veces todo se quita de presto, y se enfrfan las manos y el cuerpo de manera que no parece tiene aima ni se entiende algunas veces si echa el huelgo. Esto dura poco espacio, digo para estar en un ser, porque quitàndose esta gran suspension un poco parece que el cuerpo torna algo en si y alienta para tornarse.a morir, y dar mayor vida a el aima y con todo no dura mucho este tan gran éxtasi ».

i. Relacion V. — 2. Castillo, VI. — 3. Vie, XVIII, XX.

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Elle signale en termes saisissants sa violence. « C'est comme un aigle énorme qui fond sur Vous et vous enlève » ; « l'âme est enlevée, la tête l'est à sa suite et finalement le corps est soulevé de terre » ; « on eût dit que des forces immenses me soulevaient par les pieds » ; « j'ai essayé parfois de toutes mes forces d'y résister, dit-elle ; c'est comme si j'avais lutté contre un fort géant ; j'en demeurais brisée et accablée de lassitude ■ ».

Mais elle n'observe pas seulement le phénomène du dehors ; elle en décrit minutieusement la face interne et essentielle : l'aspect psychique.

(a) « Venons-en maintenant aux sentiments intimes de l'âme en cet état... C'est ici une ligature et une suspension absolue des puissances, de sorte que leur action devient tout à fait inconsciente. Était-on occupé en quelque point de méditation, on en perd la mémoire, comme si on ne s'en était jamais occupé. Fait-on une lecture, pas moyen de se rendre compte de ce qu'on lit ni d'y réfléchir. Même chose pour la prière vocale. Ici, cet importun petit papillon de la mémoire a les ailes brûlées. Il est là sans plus pouvoir remuer. La volonté est probablement très occupée à aimer, mais elle ignore comment elle aime. L'entendement comprend peut-être ; mais il ignore comment il comprend et tout au moins ne se rend pas compte de ce qu'il comprend. Mais à mon avis il ne comprend pas ; car, comme je le dis, il est inconscient de son opération. J'avoue que je m'y perds 2 ».

Ce qu'elle comprend après coup c'est que « le soleil qui a passé par là a dû être d'une puissance très grande pour laisser l'âme ainsi liquéfiée ». Et cette remarque

(a) « Ahora vengamos alo interiorde loque el aima aquisiente... Aqui f al tan todas las potencias y se suspenden de manera, que en ninguna manera, como ne dicho, se entiende que obran. Si estaba pensando en un paso, ansi se pierde de la memoria, como si nunca la hubiera habido de él ; si lee en lo que leia no hay acuerdo ni parar ; si rezar tampoco. Ansi que a esta mariposilla importuna de la memoria aqui se le queman las alas, ya no se puede mâs bullir. La voluntad debe estar bien ocupada en amar, mas no entiende cômo ama ; el entendimiento, si entiende, no se entiende cômo entiende, al menos no puede comprehender nada de lo quejentiende. A mi no me parece que entiende ; porque, como digo, no se entiende ; yo no acabo de entender esto ».

i. Vie, XX. — 2. Vida, XVIII.

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extrêmement pénétrante sur l'état de l'âme après un ravissement intense est tout à fait remarquable :

(a) « Ce court moment d'union passé, il peut arriver que l'âme reste impuissante à revenir à elle et à reprendre ses fonctions extérieures parce que le recueillement se prolonge. Pendant ce temps les deux puissances, mémoire et entendement, se trouvent là comme dans un état de délire frénétique. Cela, dis-je, se produit parfois, surtout dans les débuts. Je pense que cela provient de ce que notre faiblesse physique est incapable de soutenir une aussi forte action de l'esprit et que celle-ci débilite l'imagination... Cela pourrait avoir de très mauvaises conséquences. L'expérience l'a prouvé et qu'il est prudent de voir ce que peut soutenir notre santé x ».

Elle décrit des phénomènes encore plus intérieurs, plus mystérieux, plus ineffables que le ravissement et l'enlèvement ; le style n'en devient pas plus pénible : Le vol de l'esprit notamment est comparé par elle à une flamme qui jaillit soudain au-dessus d'un brasier. « L'âme et l'esprit me semblent une même chose ;... ainsi la flamme et le brasier sont feu tous deux 2 » ; dès qu'on met le feu au bûcher préparé, il lance une flamme ; ainsi l'âme disposée produit « une chose si soudaine, et si délicate, qu'elle s'élève à la partie supérieure et va où le Seigneur veut ; c'est comme un vol,... car je ne trouve d'autre comparaison3», et c'est, dit-elle ailleurs, « un vol suave, un vol délicieux, un vol silencieux, vuelo suave, vuelo deleitoso, vuelo sin ruido 4 ». « On dirait que ce petit oiseau de l'esprit s'est échappé de cette chair de misère et de la cage du corps 5».

(a) « Que pasado aquel rato que el aima esta en union, que del todo tiene absortas las potencias y esto dura poco como he dicho, quedarse el aima recogida y aun en lo exterior no poder tornar en si, mas quedan las dos potencias memoria y entendimiento casi con frenesi, muy desatinadas. Esto digo que acaece alguna vez, en especial a los principios. Pienso si procède de que no puede sufrir nuestro flaqueza natural tanta fuerza de espiritu y enflaquece la imaginaciôn... Podra venir a mucho mal y de esto hay expiriencia y de cuàn acertado es mirar lo que puede nuestra salud ».

i. Vida, XL.—- 2. Vie, XVIII.— 3. Relation V.— 4. Vida, XX. — 5. Relat. V.

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Ce vol est si rapide qu'il a « la vitesse de la balle qui sort de l'arquebuse, con la presteza que sale la pelota de un arcabuz 1 » ou encore « celle des rayons du soleil, qui lui pourtant reste immobile2 ». Et ces comparaisons, surtout la dernière que la Sainte développe, sont originales, et malgré leur réalisme extrêmement justes.

Cet enlèvement de l'esprit est quelquefois si véhément que de nouveau le corps est entraîné à sa suite ; « c'est comme un géant qui enlève une paille 3 » ou encore h comme une vague si énorme que, s'érigeant dans l'impétuosité de son élan, elle élève jusqu'à sa cime la pauvre petite nacelle de l'âme 4 ».

Non moins simple sa description des « transports », ces désirs nostalgiques de Dieu, si véhéments et brusques qu'ils donnent parfois l'impression d'un déchirement. L'âme alors en un instant déraisonne, et dans le corps c'est l'anesthésie complète 5.

D'autres fois l'âme sent une blessure comme « si on la transperçait d'un dard », et c'est « comme un coup terrible, comme une flèche de feu, quoiqu'il n'y ait en réalité ni coup, ni flèche », mais « comme un rayon acéré qui blesse 6 ». Il ébranle si terriblement le sujet que pendant deux ou trois jours celui-ci est incapable d'écrire et souffre beaucoup ; et néanmoins au moment même il ne sent rien ; il ne sent que l'impétuosité d'amour ».

Et c'est, dans sa soudaineté, une impression analogue que l'âme reçoit lorsque, distraite et occupée de choses indifférentes, elle est tout à coup violemment réveillée par Dieu ; c'est, dit la Sainte, « comme une comète qui passe rapidement ou un coup de tonnerre, bien qu'il n'y ait aucun bruit : l'âme alors se sent blessée, sabrosisimamente, très savoureusement, mais elle ne parvient pas à savoir comment ni par qui, et elle se met

i. Cast. VI, 5. — 2. Ibid. — 3. Ibid. — 4. Ibid — 5. Vie XXIX. — 6. Cast. VI, 11.

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à se plaindre amoureusement, sans savoir faire autre chose 1 ».

Pour réveiller l'âme, Dieu a d'autres moyens encore que ce que la Sainte appelle « cet ouragan de suavité ». C'est parfois, « à l'improviste, un délicieux embrasement, comme un parfum très pénétrant qui envahit à la fois tous les sens 2 ».

Nous ne pouvons tout citer. Jamais sujets plus subtils n'avaient été revêtus de paroles plus délicates. Ces descriptions d'âmes sont réellement des chefs d' œuvre ayant droit à une place unique dans les littératures humaines. On y sent, dans l'exposé, dans les comparaisons, dans les explosions successives du lyrisme qui les suivent, le frémissement de l'effort victorieux autant que peut l'être la parole matérielle de l'homme dans sa lutte pour exprimer l'ineffable.

Enfin pour mieux rendre encore le sens de la vie, la Sainte dans ses descriptions d'états et de phénomènes est attentive à noter non seulement le jeu des facultés et les réactions physiques mais encore à enregistrer les plus fines nuances de sentiments qui passent sur l'âme comme autant de variations successives de l'atmosphère spirituelle : désir, doute, inquiétude, angoisse, stupeur noire ; espoir, joie, allégresse, torture enivrante de l'éblouissement, inénarrable béatitude.

Au fond elle ne décrit qu'une seule passion : l'amour, « cette flèche qu'envoie la volonté 3 », mais elle en détaille avec tant d'abondance les moindres attitudes, qu'il n'y a peut-être pas au monde un traité de l'amour aussi complet ; et il est intéressant d'en rapprocher telles pages de Castiglione qui faisait alors fureur en

i. Cast., VI. — 2. Ibid. — 3. Conceptos, VI.

l'esthétique psychique et l'analyse 569

Espagne pour voir combien les analyses du Courtisan sont froides et fausses en présence des pages troublantes de Sainte Térèse.

Amour avant tout engendre tristesse ou joie : Consciente du moi intérieur jusqu'au raffinement, notre écrivain apprécie avec une singulière acuité le dosage de ces sentiments primordiaux. Les mentalités inférieures n'ont de leurs joies et de leurs tristesses qu'une conscience vague ; cette conscience croît avec la finesse psychique du sujet ; or la Sainte perçoit dans ce qu'elle éprouve une infinité de nuances et de degrés d'intensité : « Je suis stupéfaite de voir que même en cette vie il y a tant de différences dans la joie 1 ».

Et pour n'étudier chez elle que l'expression de ce sentiment, voyons comment elle nous en rend la progression sensible. Elle nous dépeint la joie en ses premiers gestes fragiles et très humains, en son flux croissant et ses marées soudaines qui envahissent toute l'âme, puis la roulent comme un torrent ; en ses éclipses douloureuses où la nuit froide tombe sur l'âme en rafales de ténèbres ; en ses havres soudain ensoleillés et ses silences de béatitude ineffable.

Elle dit tout, et jusqu'où s'étend pour l'homme la capacité de se dilater dans l'amour ; et l'on pourrait, rien qu'avec des citations de ses œuvres, composer un manuel de la joie qui serait une merveille.

Sainte Térèse commence par négliger tout ce qui est « contentos de aca » ; ce sont les joies d'origine terrestre, qui procèdent de l'amour du Rien, et passent... Celleslà sont source de tristesse, « et je ne sais, dit-elle, comment on peut appeler seigneurs ceux qui sont esclaves des conditions que ces joies nécessitent ».

Les seules joies dignes de ce nom sont celles qui procèdent de l'amour du Tout ; celles-là sont durables, pro-

i. Vie, XXXVII.

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fondes et nourrissent l'âme. Toutes n'ont pas la même valeur ; les premières sont fragiles et tendres, les dernières sont d'or pur et qui nous les ravira ? Dieu va disposant l'âme et augmente ses capacités en vue des liesses futures. La capacité de joie correspond à la capacité d'amour et celle-ci à la capacité de souffrance ; et c'est ainsi « par les degrés de la souffrance que l'on fait l'ascension des joies x ».

Nos premières petites joies d'amour spirituel, menues et fragiles, Térèse les appelle « de petites tendresses, ternuritas » ou encore, « contentos, des contentements, petites fleurs frêles qui au premier léger souffle (airecito) de persécution s'inclinent et se fanent 2 ». Ce sont des dévotions de débutants ; petites larmes de joie sensible dues à la féminité de l'âme ou à l'impressionnabilité des nerfs et de l'imagination, ou encore à nos premiers efforts auxquels Dieu veut sourire.

Il y a des degrés parmi ces joies sensibles, d'après la part qu'y a l'esprit. Certaines provoquent des larmes abondantes, si violentes parfois que la santé en souffre : « comme des enfants qui à force de sangloter (un accellerado llorar) perdent la respiration et que l'on calme en leur donnant à boire 3 ».

Il faut nous détacher de tous ces « contentements ». Car si l'âme veut avancer dans le Chemin de la perfection ou pénétrer plus avant dans le Château mystique, il lui faut, dès les troisièmes demeures, s'engager dans des terrains arides, sans routes et sans eaux. Pour s'y aventurer, il ne faut pas peu de courage. Mais si l'âme s'y lance héroïquement, avec l'intention bien arrêtée de ne pas s'y contenter « d'un pas à pas », mais de les traverser « d'une traite », domptant la pusillanimité et les répugnances de son tempérament, chassant impérieusement le corps devant elle et « avalant la mort

i. J. K. Huysmans. — 2. Vie, XXV. — 3. Ibid. XXIX.

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d'un coup », alors une joie nouvelle l'attend au terme de cet effort : joie de nature toute différente, joie « de noble lignage », joie toute « surnaturelle » et que la Sainte appelle : « gustos, les goûts 1 ». Les goûts caractérisent l'apparition de la quiétude.

Nous l'avons entendue plus haut décrire l'état de l'âme dans la quiétude, « semblable, dit-elle, à un enfant attaché au sein de sa mère qui par jeu lui fait couler le lait dans la bouche sans qu'il ait à remuer les lèvres 2 ». Ici c'est la sensation qu'elle décrit et l'effet intérieur. < On dirait que cette douceur en laquelle l'âme se trouve abîmée, réconforte tout l'homme intérieur et extérieur, comme si on lui injectait dans les moelles un onguent d'une suavité extrême, semblable à un parfum puissant. C'est encore comme si l'on entrait soudain dans une pièce embaumée, non d'un parfum seulement, mais d'un grand nombre. On ne sait quelle est cette odeur ni d'où elle vient, mais on en reste comme imprégné 3 ».

Est-ce à dire que la quiétude soit sans douleur ? Non, car ici déjà commence ce paradoxe étrange : la douleur devient savoureuse, elle perd ses armes contre la joie et celle-ci en fait son alliée.

Mais l'âme possède des capacités de joie plus grandes encore. Dieu veut les remplir. Dès les cinquièmes demeures du Château, près des sommets des hautes tours, la douleur va entrer en ligne comme un facteur positif de joie ; elle en deviendra directement génératrice. C'est ici que commencent les purifications mystiques des sens et de l'esprit. Il faut que le cœur soit sûr que du sensible il ne tire plus une goutte de jouissance ; il faut que l'esprit soit bien assuré que ce n'est pas de lui-même que lui vient fût-ce un minime instant de béatitude.

Alors l'épreuve s'abat sur l'âme en rafales sauvages : maladies, craintes, scrupules, doute, persécution des

i. Chdt. IV, i. — 2. Conceptos, IV. — 3. Ibidem.

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gens de bien. La Sainte décrit ces angoisses, ces affres étranges, ces tentations de désespoir, ces états où « Dieu semble mettre tout à feu et à sang ». Ces analyses des épreuves intérieures comptent parmi les plus puissantes de notre écrivain *.

Mais de toutes ces épreuves l'âme sort dilatée, capable de joies plus fortes. Alors le paradoxe de la joie dans la souffrance atteint son maximum ; c'est une jubilation qui n'a plus rien à voir avec la raison ; c'est le commencement de la « folie céleste ».

Ici se placent ces accès de joie où le corps défaille : «Je dus m'appuyer, car même assise je ne pouvais me soutenir 2 » ; frappée par le dard du Séraphin, l'âme sent ce dard brûlant lui entrer jusqu'au fond des entrailles ; et quand l'ange l'arrache à la plaie, c'est comme s'il entraînait les entrailles à sa suite ; ce n'est plus ici ce simple « goût » du recueillement et de la quiétude qui n'allait pas encore au fond de l'âme, a lo hondo délia, mais n'atteignait que la région des facultés ; ici la joie pénètre jusqu'au creux des entrailles et là « elle semble broyer l'âme et la moudre » « parece que desmenuza un aima y la muele 3 » comme un pauvre grain de blé. La douleur est si terrible que l'âme en agonise de douceur ; elle est « comme un homme qui est là, le cierge béni en main, et qu'un rien suffit pour faire mourir enfin d'une mort tant désirée 4 ». « C'est une caresse d'amour si suave que Dieu fait à l'âme, que je supplie sa Bonté de la faire éprouver à ceux qui croient que je mens 6 ». C'est ici qu'elle appelle la mort et se meurt de n'être pas exaucée.

D'autres fois c'est comme une ivresse qui la saisit : « l'âme est saoule de joie, anda el aima como uno que ha bebido mucho 6 » et cette ivresse la pénètre toute ;

i. Voir Vie XXX. — 2. Jbid. XXXVIII. — 3. Cast. V, 11. — 4. Vie, XVI. — 5- Jbid., XXIX. — 6. Cast., VI, 6.

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c'est elle qui la fait « délirer et dire mille folies saintes n et crier partout son amour 1 . . .

Mais malgré le déferlement de ces torrents de joie, bien que son cœur soit sur le point d'éclater et qu'il mourra peut-être dans sa pâmoison, l'homme ne porte pas encore tout le poids de joie qui peut écraser une âme humaine.

Comme le Siegfried des légendes, avant de franchir l'anneau de feu, il faut qu'une dernière fois il soit retrempé dans l'épreuve. Subitement la nuit l'environne, nuit glacée, ténèbre lugubre, vide de tout soutien sensible et humain, vide aussi de Dieu. Car c'est ici l'esprit lui-même qui doit être purifié.

Ce sentiment de solitude funèbre où l'âme erre en proie à la nostalgie de Dieu a été dépeint par Térèse en une page sublime.

« Parfois un désir subit fond sur l'âme comme une vague. Tout entière elle en est envahie : soudain, elle en est si triste que d'un coup d'aile vigoureux elle s'enlève bien haut au-dessus d'elle-même et de toute créature. Dieu alors la met tellement à l'écart de tout cela, que malgré ce qu'elle souffre il n'y a chose au monde, semblet-il, qui puisse lui donner de la compagnie, et d'ailleurs elle n'en voudrait pas : elle n'a plus qu'un désir : mourir en cette solitude 2».

En même temps que ce désir, se développe dans l'âme la torturante nostalgie du divin. Ces deux sentiments croissent comme deux tourbillons parallèles dont les cercles s'élargissent en se rapprochant ; à mesure qu'augmente le désir, s'exalte aussi le* sentiment de solitude ; la torture devient infernale ; la nostalgie devient intolérable, au point que l'âme sent qu'elle va se séparer du corps. Alors c'est une anxiété folle qui s'empare de tout l'homme ; de toute son impétuosité naturelle, le moi, le composé humain se rue en sens inverse vers le désir de vivre ; « la souffrance met en danger de mort ; l'âme

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