I. Vie, XVI. — 2. Ibid., XX
574 l'œuvre
et le corps s'accrochent l'un à l'autre et leur angoisse d'être séparés est comme celle de quelqu'un qui appelle à l'aide pour rattraper le souffle », asphyxie épouvantable, l'homme se débat comme un noyé ou un pendu : « es como uno que tiene la soga a la gar ganta y esta ahogando, que procura tomar huelgo 1 ».
Pendant ce temps l'âme roule dans des abîmes de désolation spirituelle :
(*) « Car la consolation ne lui vient ni du ciel où elle n'habite pas encore, ni de la terre dont elle n'en veut pas recevoir et où d'ailleurs elle n'habite plus ; elle est donc là, crucifiée entre le ciel et la terre, en proie à la souffrance, ne recevant de secours ni d'en haut ni d'en bas. Et en effet, celui qui vient du ciel, je veux dire cette connaissance de Dieu merveilleuse et surpassant infiniment tout désir, ne sert qu'à la crucifier davantage. Car elle rend la soif si intense que, à ce qu'il me semble, la violence de la douleur lui fait perdre connaissance, mais pour quelques instants seulement. On dirait les affres de la mort 2 ».
Mais voici surgir au fond de ce désert la joie pure, la joie ineffable, la joie des sommets ; après l'horrible ascension dans la nuit, s'étend soudain l'immensité des plaines ensoleillées, où fuient en désordre les ennemis défaits ; l'âme enfin purifiée, libre de toute attache et dominant le monde, prend son vol pour rejoindre Dieu.
Et c'est alors que Dieu va l'introduire enfin dans le domaine de la joie immuable. Tous les phénomènes vont cesser ; la joie brusque et enivrante des fiançailles s'éteint. Alors, arrivée à ce terme final, s'épand une joie toute nouvelle, large comme un Océan ; elle transfigure l'âme et devant elle meurent les mots humains : c'est la béatitude immuable du mariage mystique.
(a) « Que ni del cielo le viene consuelo, ni esté en él, ni de la tierra le quiere, ni esta en ella, sino como crucificada entre el cielo y la tierra padeciendo, sin venirle socorro de ningûn cabo. Porque el que le viene del cielo, que es como he dicho una noticia de Dios tan admirable, muy sobre todo lo que podemos desear es para mâs tormento ; porque acrecienta el deseo de manera que, a mi parecer, la gran pena algunas veces quita el sentido, sino que dura poco sin él. Parecen unos trànsitos de la muerte ».
i. Vie XX. — 2. Ibid.
l'esthétique psychique et l'analyse 575
Dans plusieurs de ses œuvres, surtout dans sa relation à l'évêque d'Osma, peu de temps avant sa mort, Térèse a génialement balbutié cette étape ultime de la joie. Elle y a chanté la paix dans la certitude et l'immarcescible sérénité d'une béatitude sans limites.
J'ai conscience de n'avoir donné dans ces pages qu'une idée très faible de l'esthétique psychique de Sainte Térèse et de sa puissance d'analyse. Mais celle-ci ne se révélera pleinement qu'à ceux qui voudront suivre pas à pas, dans le texte original, cette gigantesque épopée de l'âme.
Térèse a non seulement reproduit en une synthèse splendide ce merveilleux poème du monde intérieur qui chantait en elle ; elle en a analysé tous les détails : elle a patiemment décrit les divers états de l'âme ; elle a détaillé avec subtilité les mouvements multiples et souvent déconcertants des facultés ; elle a dépeint avec une lucidité surhumaine des phénomènes troublants et étranges ; elle a distingué avec la plus extrême délicatesse tous les sentiments qu'éprouvait l'âme énamourée de Dieu tandis qu'elle traversait ces différents états et qu'elle subissait ces phénomènes. Elle a dit bien des choses nouvelles. Elle a dit mieux les choses anciennes. Elle les a dites toutes avec un réalisme d'expression et une netteté de termes tels qu'aujourd'hui encore ses livres sont restés la bible des spécialistes en ces matières et des chefs d'oeuvres inégalés de littérature mystique.