Castillo, VI
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de l'acquérir. Elle l'eut sans effort et par don. Peu d'écrivains ont possédé au même degré ce talent de vêtir la pensée de cette « fermosa cobertura » qui la rend limpide.
Sainte Térèse n'a pas seulement vécu et écrit son œuvre ; elle l'a dite et ce qui vaut mieux, elle l'a bien dite. Tous ces proverbes, ces dichos, ces formules courtes qui fourmillent sous sa plume, cet abandon dans la narration, ce manque d'apprêt dans l'exposé, ce négligé dans la phrase, tout cela est moins du style que du langage parlé. Sans doute, la Sainte a fort bien écrit ; pour ceux qui purent l'entendre, elle devait dire mieux encore ; et c'est pour cela que la portion de son œuvre qui s'apparente le plus à cet art subtil de la conversation exerce encore sur nous aujourd'hui le plus de séduction et de charme. Je veux parler de ses Lettres.
En ces quelque quatre cents lettres, Sainte Térèse nous est plus présente que dans tout le reste de son œuvre. Elle y parle d'abondance ; elle s'y raconte à son insu, plus et souvent mieux qu'en son Autobiographie ; elle y est davantage dans son atmosphère ordinaire. Ce n'est plus ici la grande contemplative en ses moments d'extase ; c'est la femme, vive, intelligente, spirituelle, sensible qu'elle reste toujours, dans sa vie quotidienne.
Ces Lettres, c'est son temps, son esprit, son cœur.
Son temps d'abord et son milieu : il y a là des allusions discrètes à presque tous les grands événements qui déferlaient alors sur l'Europe : ce sont les guerres d'Italie et les guerres de Flandre ; et Don Juan qui s'y rend déguisé en domestique d'un « flamenco » ; c'est la mort de Charles IX ; c'est le duc d'Albe mis à la tête des armées du Roi pour conquérir le Portugal ; c'est la révolte des Morisques et la peste de Séville et la terrible épidémie de grippe, « el catarro universal ».
C'est aussi toute une société, bien qu'un peu spéciale, que ces lettres évoquent.
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Pleines de détails savoureux sur la vie dans les couvents d'alors, elles racontent, avec parfois un grain d'espièglerie, les potins secrets, les petites intrigues que Térèse se serait bien gardée de dévoiler si elle eût eu le moindre soupçon de les voir tomber un jour aux mains des profanes. « Ma Mère, il se passe ici à l'Incarnation des choses comme on n'en voit plus 1 ! » Et ainsi d'une foule d'incidents, menus et délicieux, qu'elle raconte au courant de la plume, comme elle sait raconter ; narrations brèves qui ne sont pas inférieures aux anecdotes rapides et aux commérages badins de la marquise de Sévigné. C'est la relation d'une fête au couvent ; c'est un accident survenu au.cours d'un voyage, comme l'aventure de la salamandre « qui s'était mise dans sa manche », ou enfin de simples nouvelles sur l'une ou l'autre personne mais données sur un ton de délicieux bavardage : « Mire por él, que el licenciado me ha dicho que le ha dicho que quiere pasar a las Indias y pesarme Ma que es un dis bar aie 2 ». Rien de tel que ces lettres pour apprendre une foule d'usages et de coutumes de la vieille Espagne car, multiples comme la vie même de la fondatrice, elles touchent vraiment à tout : Droit de vente (alcabala), temps clos pour les procès et les affaires depuis la Noël jusqu'aux Rois, formalités d'achat d'un « termino redondo » ou propriété exempte de la juridiction des villages voisins, honoraires ecclésiastiques, relations de Cour, complication des formules épistolaires, coutumes pour l'envoi des missives, et la vie de famille, la bonne vie castillane, frugale et simple, que l'on menait à la Serna chez Lorenzo de Cepeda.
Ces Lettres c'est aussi tout son esprit : vif, alerte, ironique parfois, perçant toujours, énergique au besoin.
i. Lettre à Marie de S. Joseph, oct. 1577. — 2. Carta del 8 de febr. 1580 à Maria de San José : « Serano ne peut s'habituer en ce pays. Veillez sur lui ; car le licencié m'a dit qu'il lui avait raconté qu'il voulait passer aux Indes, et cela me ferait de la peine, car c'est une^folie ».
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C'est d'abord « la gran baratona », la grande remueuse d'affaires, qui ne s'arrête plus lorsqu'elle a entamé une entreprise et qui sait, lorsqu'il est nécessaire, faire jouer tous les ressorts de la diplomatie féminine. Quand sa Réforme est en jeu et qu'elle a le droit pour elle, elle ne plie jamais qu'en apparence. En bonne castillane, elle aime mieux rompre que plier, « antes quebrar que doblar ». Et ce sont d'inimitables lettres d'affaires où, avec une merveilleuse souplesse dans la forme, elle expose sa pensée avec une netteté qui ne laisse aucune équivoque l.
D'autres sont ironiques, sans méchanceté, pleines de pointes fines et d'idées jolies. Les louanges y cachent souvent une petite leçon. « La plupart, dit Fray Antonio, iban con su grano de pimienta 2 », littéralement, renfermaient leur petit grain de poivre. Nous y retrouvons la Fondatrice décidée à ne pas laisser périr son œuvre et faisant face. Ce sont surtout ses lettres de la période de guerre, à Doria, à Gratien, à Philippe II, au Nonce, à toutes les têtes de la Réforme, lettres pleines de noms de combat et de pseudonymes pour dépister un ennemi qui a partout des intelligences.
C'est dans ces lettres, surtout dans celles de Tolède, plus calmes dans les idées et jusque dans la syntaxe, que s'avèrent ses qualités de chef. De sa retraite, par ces « lettres qui l'accablent », c'est Térèse qui organise et dirige la résistance aux Mitigés ayant à leur tête le Nonce et le Général de l'Ordre. Quand il le faut, elle sait soigner son style, surveiller sa plume, discipliner ses idées. Ses fameux plaidoyers au Roi Philippe et au Général de l'Ordre, Rubeo, en sont des documents admirables.
i. Voir p. ex, la lettre du 21 mai 1571 à Diego Ortiz au sujet de l'organisation de la fondation de Tolède. C'est un exemple typique de ce mélange de fermeté douce et de souplesse féminine, grâce auquel T. venait à bout de tout. — 2. Cit. par Vicente de La Fuente, Obras, Caria cxxxvi, p. 123 b, nota 7.
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Mais les lettres les plus nombreuses sont celles où, comme Mme de Sévigné, elle donne libre cours à ses affections. Car ces lettres c'est enfin et avant tout, son cœur.
La bonne Madré Teresa, si bonne qu'il lui arrivait de demander pardon à ses filles qu'elle voyait souffrir de ses réprimandes, y donne toute sa mesure.
Elle aimait les siens ; elle s'occupait de leurs affaires matérielles souvent fort embrouillées, au milieu des soucis incroyables de ses fondations, de sa direction et de sa vie mystique : ce sont des conseils à son frère Laurent sur l'achat de la Serna, sur l'aménagement et la mise en valeur de sa propriété, sur l'éducation de ses enfants ; sur la conduite à tenir envers ce pauvre Pedro que ronge une neurasthénie noire ; ce sont de charmantes petites relations des faits et gestes de Teresita ; des nouvelles sur la vocation de Francisco. Elle reçoit des siens des cadeaux, de l'argent, des produits nouveaux, des noix de cocos, raretés des Indes, choses étranges qui donnent à ses religieuses de naïves joies. Elle les en remercie et leur envoie à son tour de petits présents qui sentent l'apprêt de mains monastiques : des confitures du couvent et des marmelades ; ou encore des coings frais, du poisson empâté et, de Tolède, de bons fruits confits : « car ici, dit-elle, ils sont extrêmement bon marché ». Il lui arrive pourtant de leur faire des cadeaux plus ascétiques : « Je ris, écrit-elle à son très dévot frère Laurent, de voir que vous m'envoyez des confitures et de l'argent et que moi, en réponse, je vous envoie des cilices * ».
Sa correspondance avec Gratien et avec Marie de Saint-Joseph, la prieure de Séville, nous parle surabondamment de son affection pour ces deux êtres qu'après Dieu elle aime le plus. Ils sont pour elle comme ses
i. Lettre du 17 janv. 1577.
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enfants ; et bien que la pénitente de l'un et se déclarant très ignorante devant le savoir de l'autre, elle leur parle sur ce ton d'affection maternelle qui lui permet d'aller si loin dans l'expression de sa tendresse. Celle qu'elle éprouve pour Marie de Saint- Joseph rappelle, quoiqu'avec une note plus discrète, la tendresse de Mme de Sévigné pour Mme de Grignan.
«Vos lettres m'ont procuré une telle joie que j'en ai été attendrie ; mais tous ces pardons que vous me demandez me font rire ; pourvu que vous m'aimiez autant que je vous aime, je vous pardonne tout le passé et même l'avenir 1 ». Et ceci n'est point de la Marquise mais de la Carmélite.
Ailleurs elle tance son amie de ne pas se soigner, avec toutes ses migraines et ses purgations excessives et surtout sa façon immodérée de travailler et de filer au rouet « en agitant les bras avec une telle violence que jamais elle ne se débarrassera de sa fièvre 2 ».
Elle aime toutes ses filles, de tous ses monastères, les plus pauvres surtout, et de quel amour ! Toutes ont une place dans ses lettres parce que toutes en ont une dans son cœur. Cette pauvre prieure de Malagon qui crache le sang ; et l'économe de Séville si regardante que si elle le pouvait, « elle compterait par gouttes l'eau qu'elle distribue », et la Sor San Francisco qui raconte si bien les petits potins du couvent, et la Sor San Gabriela l'infirmière de Marie de Saint- Joseph, et tant d'autres.
Étant si bonne, on aime la Mère partout où elle passe. « Je ne comprends pas, dit-elle, comment on m'aime tant ». Partout elle avait des amis. Elle avait toujours eu « cette faiblesse » de s'attacher. « dès qu'elle voyait qu'on s'attachait à elle ». De là, une correspondance qui l'écrase. C'est cette bonne Louise de la Cerda, c'est la duchesse d'Albe, c'est même la princesse d'Eboli, et
i. Lettre du 2 juil. 1576 à Marie de S.-Jos. — 2. Lettre du 13 oct. 1576 à la même.
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Antoine Gaïtan, et Don Teutonio de Bragance, et d'autres, et d'autres...
Pourtant chez elle le cœur ne fait point tort au jugement. Elle a des jours de grande sévérité pour ceux qu'elle aime et Gratien, Marie de Saint- Joseph, Olea, Mariano, tous l'éprouvent. Elle a pour leur dire sa manière de voir une façon tout espagnole et celle-ci, de son propre aveu, était terrible : « La envia una carta terrible ». Elle a de ces mots nets, coupants, décisifs, qui sentent le chef auquel on ne résiste pas et qui, dans les moments critiques, veut être obéi par tous, surtout par ceux qu'il aime.
Mais même ces lettres-là finissent souvent sur le correctif et le baume : « Voilà une lettre qui est plutôt le propre d'une vieille radoteuse sans humilité, toute gonflée de conseils. Plaise à Dieu que l'un ou l'autre atteigne son but ; sinon, amis comme avant ! y si nô, tan amigos como de dntes l ! »
Bref, on peut dire des Lettres de Sainte Térèse ce qu'Emile Faguet dit de celles de Mme de Sévigné : « Elles appartiennent à tous les genres et touchent à tous les sujets»2. D'ailleurs entre ces deux femmes dont l'une précède l'autre d'un siècle, l'une expression très forte du génie espagnol, l'autre image très claire de l'esprit français, le rapprochement s'impose. L'une pas plus que l'autre ne songe à la postérité. Elles laissent toutes deux « trotter leur plume » et, dans sa pauvre cellule de carmélite, l'une aurait pu signer ce qu'écrivait l'autre dans son boudoir de marquise : « J'écris si vite que je ne le sens pas... Il serait à souhaiter que ma pauvre plume, galopant comme elle le fait, galopât au moins sur le bon pied... J'écris vite et cela sort brusquement de mon imagination ». Et pourtant l'une et
i. Lettre du 20 févr. 1579 à Gratien. — 2. E. Faguet, Dix-Septième Siècle, Paris, Hachette, 1903, p. 379.
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l'autre, la Sainte comme la Marquise, gardent, malgré toute leur verve, quelque chose de mesuré qui ne les quitte jamais.
Mais ceci nous amène à parler du style de ces lettres. G. Cunninghame, dont la compétence n'est pas à mettre en cause, en dit : « qu'elles sont peut-être les meilleurs spécimens du genre dans la littérature espagnole » ; et ailleurs, renchérissant encore : « Des spécimens de littérature épistolaire plus achevés n'ont peut-être jamais été écrits x ».
La qualité maîtresse de Y Epistolario teresiano est la spontanéité. Cette caractéristique dominante du style de Sainte Térèse se retrouve ici dans toute sa plénitude. Comme ailleurs, plus qu'ailleurs, elle est la résultante : de la vivacité alerte de sa plume infatigable — de l'originalité de son langage — et d'un naturel que le destinataire le plus illustre ne lui enlèvera j amais.
Sa vivacité est prodigieuse. Écrites en laissant à sa plume « la bride sur le cou », ces lettres coulent de source. Cela court, leste et mobile comme du vif-argent. Térèse saute d'une idée à l'autre, sans même interrompre la phrase et elle va, elle va toujours, jetant çà et là au hasard la pointe, le mot badin, le proverbe, et l'on écoute, et son babil est charmant. Tout à coup, elle s'arrête : « Al go se me debe olvidar, il me semble que j'oublie quelque chose... ? » Mais très vite elle ajoute : « Je ne sais », et elle continue de plus belle.
Ce n'est point qu'elle se perde dans d'inutiles détails ; même sobriété d'imagination, même concision parfois