‹ Sainte Térèse, écrivainChapitre 99 sur 108 · I. Op. cit., p · texte numérisé non relu

I. Op. cit., p

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dans ses lettres que dans ses grandes œuvres ; la forme ne compte pas ; ce qui importe, c'est l'idée ; elle y court de suite ; c'est la raison pour laquelle elle ne prend point la peine de se relire : « Ne prenez pas la peine de relire les missives que vous m'écrivez, écrit-elle à Lorenzo ; je ne relis jamais les miennes ; s'il manque des lettres, mettez-les ; je le ferai aussi pour vous ; il faut voir tout de suite la pensée ; le reste est du temps perdu * ».

Et pourtant la forme en est bien souvent délicieuse : Qu'on lise la lettre dans laquelle elle recommande saint Jean de la Croix à François de Salcedo, ou encore la missive alerte et spirituelle où elle se plaint de ses retards à lui écrire ; et tant d'autres ou l'idée galope d'un galop fou, suivie de près par la pointe, le mot, le dicho, l'épigramme, la sentence, et la forme laplusprimesautière qui se voit vue j usque là en cette langue de Castille plutôt posée et grave.

Dans la lettre à Salcedo notamment, après un portrait des mieux réussis de saint Jean de la Croix et quelques mots sur des affaires sérieuses, voici de suite le style badin :

(a) « Vous donneriez six ducats pour me voir ? Cela me semble beaucoup ! En ce cas je devrais me montrer encore plus large pour vous rendre visite. Vous valez, il est vrai, plus que moi ; car une pauvre petite nonette, quelle valeur cela a-t-il ? Vous au moins, vous pouvez donner du cidre, des petits pains, des radis, des laitues, car vous avez un jardin, et c'est vous, je le sais, qui faites l'office de serviteur pour nous apporter des pommes. Vous méritez donc un peu plus d'estime. A propos de cidre, on dit qu'il y en a de très bon ici à Valladolid. Mais comme nous

(a) « No me pareciô poco el encarecimiento de los seis ducados, mas harto mâs pudiera yo alargarmeen dar por ver à V. M. Verdad es que merece màs precio, que l una monjilla pobre quién la ha de apreciar ? V. M. que puede dar aloja y obleas, râbanos, lechugas, que tiene un huerto, y se es él el mozo para traer manzanas, algo mâs es de apreciar. La dicha aloja dice que la hay aqul muy buena ; mas como no

i. Lettre du 17 janv. 1577.

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n'y avons pas François de Salcedo, nous en ignorons le goût et nous n'avons même pas l'espoir de le connaître1 ».

En écrivant cela elle se repose, dit-elle, de « sept ou huit lettres d'affaires qu'elle n'a pu remettre ».

Et c'est toujours ainsi : il semble que lorsqu'elle a la tête fatiguée de toutes sortes de tracas c'est alors qu'elle est au mieux, réalisant ainsi, en l'étendant aux dons littéraires, la parole de saint François de Sales : « Je ne suis jamais mieux que lorsque je ne suis pas bien ».

(a) «Que la grâce du Saint-Esprit soit avec vous. Si vous aviez mon mal de tête et mes occupations, ma fille, vous seriez excusable d'être restée si longtemps sans m'écrire ; mais comme vous n'avez pas cette excuse, je ne sais ce qui m'empêche de me plaindre de vous et de ma chère sœur Catherine de Jésus. Ne diraiton pas que vous ne me devez pas cette marque d'affection ! Pour moi, si je pouvais, je vous écrirais si souvent qu'il ne vous serait pas loisible de vous endormir dans un tel oubli. Je me console en sachant que vous allez bien et que, à ce que l'on me dit, vous servez fidèlement N. S. 2 ».

Le plus joli document sous ce rapport est peut-être cet envoi appelé « le Vejamen » qui, bien qu'il ne soit généralement pas classé parmi les lettres, a cependant la forme épistolaire 3.

Comme nous l'avons dit au chapitre m, tandis qu'elle

rédige cette missive à son ami le bon évêque Alvaro de

Mendoza, la Sainte est harassée de fatigue. Rarement

elle manie la pointe avec plus de délicatesse alerte et

enjouée.

tengo aqui a Francisco de Salcedo, no sabemos a que sabe, ni lleva arte de saberlo... »

(a) « La gracia del Espiritu Santo sea con V. C, hija mia. A tener mi mala cabeza y negocios vuestra caridad, tuviera disculpa en haber tanto que no me escribe ; mas no babiendo esto, yo no se cômo me dejo de quejar de vuestra caridad, y de mi querida hermana Catalina de Jésus ; ! Pues cierto que no me lo deben ! que si pudiese yo, las escribiria tan à menudo, que no las dejase dormir en olvidarme tanto. Consuélome con saber que tienen salud y contento, y que, segun me dicen, sirven à Nuestro Seûor ».

i. Lettre de septembre 1568 à François de Salcedo. — 2. Lettre de févr. 1580 à Marie de Jésus. — 3. Obras, éd. Burgos t. VI.

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« Ma tête est dans un tel état, écrit-elle en riant, que je prie Dieu de ne me rien laisser dire qui me fasse dénoncer à l'Inquisition !...

« Mais c'est François de Salcedo, poursuit-elle, que nous dénoncerons au Saint-Office !... car après avoir dit constamment au cours de sa réponse : ceci est de Saint Paul, ceci est du Saint-Esprit, il termine son factum en disant qu'il signe un tas de sottises. Qu'il se corrige bien vite, sinon, il verra ce qui l'attend !... Au bon Julian d'Avila, qui a bien commencé et qui a mal fini... je pardonne ses erreurs, pour la raison qu'il a été moins long que mon Père Jean de la Croix... Celui-ci nous a donné une excellente doctrine. Elle n'a qu'un tort, c'est de répondre à côté de la question. Dieu me délivre de personnages si spirituels ! ils en fourrent partout de la contemplation parfaite. Nous lui sommes cependant très reconnaissants de nous avoir si doctement expliqué ce que nous ne lui demandions pas.. Nous remercions aussi Monsieur Laurent de Cepeda du bon conseil qu'il nous donne, sans que nous le lui ayons demandé, de pratiquer l'oraison de quiétude. Comme si cela était en notre pouvoir ! Il sait déjà le châtiment auquel se condamne celui qui agit de la sorte... » etc.

Tout le morceau est sur ce ton.

Cette jovialité est continue ; elle est l'expression rayonnante de cette joie mystérieuse et profonde qui n'abandonnait jamais la Sainte.

Les citations se prolongeraient en vain et l'on ne saurait dans ce vaste épistolaire à laquelle donner la préférence. C'est le Père Gratien auquel la Sainte reproche gentiment qu'« il ne fait que ne pas répondre à ses questions et oublier de dater ses lettres» ; (elle ne le faisait pas elle-même ! ). C'est encore Gratien qu'elle réprimande avec un singulier mélange de sérieux et de comique, au milieu d'une lettre grave sur les affaires de l'Ordçe, parce qu'il ne se tient pas bien en selle. « Je vous répète que vous me fâchez avec toutes vos chutes. On ferait bien de vous lier à votre mule pour vous empêcher de tomber. Je ne sais vraiment ce que c'est que cette bourrique et pourquoi vous vous imaginez de faire dix lieues par jour ; et sur un bât ! C'est à se tuer x ».

i. Lettre de 1575 à Gratien.

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Elle a des pointes qui sont du dernier malicieux. Son frère Lorenzo, revenu des Indes, un peu dégoûté de la vie, un peu triste, tendant un peu à la sainteté « encapotée », a besoin d'être remonté. Son illustre sœur ne manque pas une occasion, et comme Laurent a écrit de Séville une lettre aux religieuses de Saint- Joseph, celle-ci de lui répondre : « La joie des sœurs ne fut pas petite : elles la lurent à la récréation ; je me suis aussi réjouie avec elles ; qui pourra empêcher mon frère d'être galant, lui ôtera la vie ! et comme cela se passe avec des saintes, il se croit tout permis 1... »

C'est la Prieure de Valladolid qui lui a dit sa grande affection au Père Gratien qui était pour Térèse « un plus que père ». Je ne sais, dit-elle sur un ton d'affectueux badinage, « je ne sais comment je puis supporter que vous ayez une telle affection pour mon Père. Cela vous montrera combien vous me trompez quand je vous crois une grande servante de Dieu 2 ».

La rapidité de sa plume qui court toujours de suite à la pensée, la rend parfois concise à l'extrême ; son style ressemble alors à de simples notes ; elle néglige les particules superflues :

(a) « La petite Térèse pendant le voyage a été toute triste, surtout le premier jour. Elle disait que c'était d'avoir quitté les sœurs (de Séville). En se voyant parmi celles d'ici, ce fut comme si elle y avait été toute sa vie. Elle était si contente qu'elle n'en soupa presque pas le soir de notre arrivée * ».

Dans sa hâte d'exprimer sa pensée, rien que sa pensée, elle raffole des petites formules courtes ; et comme la bonne Mère est volontiers sentencieuse, ses

(a)* Teresa ha venido especial el primer dia bien tristecilla ; decla, que de dejar a las hermanas. En viéndose acâ, como si todo su vida hubiera estado con ellas; que de contento câsi no cenô aquella noche que venimos ».

i. Lettre du 2 janv. 1577. — 2. Lettre du 13 mai 1574 à Marie Baptiste, prieure de Valladolid. — 3. Lettre du 15 juin 1576 à Marie de S.-Joseph.

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lettres sont farcies de pensées, de sentences, d'idées brèves, dont quelques-unes sont très justes :

(*) « Ce que j'aime je ne l'ai pas, ce que j'ai je ne l'aime pas. — Quand Dieu veut faire souffrir, il serait vain de fuir. — Je crains plus une religieuse mécontente qu'une troupe de démons. — Que Dieu me délivre des confesseurs qui traînent au couvent pendant des années ! — Le tout n'est pas d'avoir de nombreux monastères, mais que des saints y habitent. — L'art n'est pas de penser beaucoup, mais d'aimer beaucoup. — Si le corps engraisse, l'âme s'affaisse x ».

Ses lettres renferment aussi de petites narrations courtes qui sont des merveilles pour l'alerte vivacité du récit. Encore une fois on se rappelle d'instinct Mme de Sévigné et ses traits : « Pour moi, j'aime les narrations où l'on ne dit que ce qui est nécessaire, où l'on ne s'écarte point ni à droite ni à gauche, où l'on ne reprend point les choses de si loin 2 ».

Le modèle du genre est la narration de l'élection au monastère de l'Incarnation.

( b) «Ma Révérende Mère, il se passe ici à l'Incarnation des choses comme on n'en voit plus. Sur l'ordre du P. Tostado, le provincial des Chaussés est venu présider l'élection. Il y a de cela quinze jours. Il était largement muni de censures et d'excommunications pour toutes les sœurs qui me donneraient leur vote. Avec tout cela elles ne s'en inquiétèrent pas. Comme si on ne leur avait fait aucune, menace, cinquante - cinq religieuses votèrent pour moi. Chaque fois que l'une d'elle me donnait son suffrage, le Pro-

(a) « Lo que quiero no lo tengo, lo que tengo no lo quiero. — Cuando Dios quiere que se padezca no aprovecha huir. — A una monja descontenta yo la temo mâs que muchos demonios. — Dios me libre de confesores de muchos anos. — No esta nuestra ganancia en ser muchos los monasterios sino en ser santos los que estuvieren en ellos. — No esta la cosa en pensar mucho sino en amar mucho. — El cuerpo engorda, el ama enflaquece » etc.

(b) « Yo digo a V. Reverencia, que pasa aqui en la Encarnacion una cosa que creo no se ha visto otra de la manera. Por ôrden del Tostado vino aqui el provincial de los Calzados â hacer la eleccion, hà hoy quince dias, y traia grandes censuras y descomuniones, para las que me diesen a ml voto, y con todo esto â ellos no se les diô nada, sino como si no las dijeran cosa, votaron por mi cincuenta y cinco monjas ; y cada

i. Lettres et Œuvres, Passim. — 2. Lettre de Mme de Sévigné à M. de Coulanges, 22 juillet 1671.

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vincial l' excommuniait et l'accablait de malédictions ; il froissait les bulletins dans son poing, les frappait, les brûlait. Et voilà ces sœurs excommuniées, depuis quinze jours ; pas de messe, pas d'admission au chœur même en dehors de l'Office. Personne ne peut leur parler, ni les confesseurs du couvent, ni même leurs parents. Ce qu'il y a de plus piquant c'est que le lendemain de cette élection pleine de coups de poings, le Provincial les rappela pour qu'elles recommencent l'élection. Elles répondirent qu'il n'y avait plus à faire d'élection, puisqu'elles l'avaient faite. Quand il vit cela, il se remit à les excommunier et, appelant celles qui lui restaient soumises, — il y en avait quarante-quatre, — il leur fit nommer une nouvelle prieure t envoya demander au P. Tostado la confirmation de ce vote. Et voilà cette prieure confirmée. Mais les opposantes tiennent bon et disent qu'elles ne veulent lui obéir que comme vicaire.

« Les théologiens prétendent que ces sœurs ne sont pas excommuniées et que ces Pères vont à rencontre du Concile en nommant prieure celle qui a la minorité des voix. Ces sœurs ont fait dire au P. Tostado qu'elles me veulent comme prieure. Lui a répondu par un non. Si je veux aller à l'Incarnation pour m'y recueillir, c'est bon ; mais y aller comme prieure, dit-il, ce n'est pas possible. Je ne sais comment cela finira 1 ! »

Comme on le voit, ce potin de couvent, raconté presque d'une haleine, avec des détails précis et qui « ne s'écartent ni à droite ni à gauche » est loin d'être inférieur à ce que Mme de Sévigné a donné de meilleur en ce genre.

voto que daban al provincial las descomulgaba y maldecfa, y con el puûo machucaba los votos y les daba golpes y los quemaba, y dejôlas descomulgadas, hà hoy quince dias, y sin oir misa ni entrar en el coro, aun cuando no se dice el oficio divino y que no las hable nadie ni los confesores, ni sus mismos padres, y lo que mâs cae en gracia es que otro dia despues de esta eleccion machucada, volviô el provincial a llamarlas, que viniesen a hacer eleccion, y ellas respondieron que no tenian para que hacer mâs eleccion que yala habian hecho; y de que esto viô tornôlas a descomulgar.yllamôâ las que habian quedado, que eran cuarenta y cuatro, y sacô otra priora, y enviô al Tostado por confirmacion. Ya la tienen confirmada, y las demâs estân fuértes, y dicen que no la quieren obedecer sinô por vicaria.

«Los letrados dicen que no estân descomulgadas, y que los frailes van contra elConcilio en hacer la priora que han hecho con ménos votos. Ella* han enviado al Tostado â decir como me quieren por pr-ora ; él dice que no ; que si yo quiero irme alla a recoger, mas, que por priora no lo pueden llevar a paciencia No se en que pararà ■.

i. Lettre d'oct. 1577 à Marie de S.-Jos.

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Faite de vivacité alerte, enjouée et concise, la spontanéité de Térèse renferme encore une originalité de langage, un élément de finesse déliée qui donne à ses lettres un tour tout personnel, et lui fait découvrir dans son propre fonds des idées et des expressions bien à elle et dont certaines sont de vraies trouvailles. Ceci peut s'appliquer aussi à toutes ses autres œuvres. J'ai différé jusqu'ici d'en parler, car, comme bien l'on pense, ce n'est pas dans son Epistolaire seul qu'on la surprend à pratiquer, sans le savoir, cet art de bien dire.

Nous avons dit déjà comment elle cherchait à rendre les plus petites nuances des idées et des choses par ce procédé bien féminin des diminutifs. Elle parle de lagrimillas pour de pauvres petites larmes dues à un tempérament trop tendre qui éprouve quelques « temuritas » (petites tendresses) dans l'oraison ; elle raille finement ces « âeterminacioncillas » de certaines âmes qui s'imaginent capables de mourir pour Dieu et que la moindre contradiction bouscule et renverse ; elle a pitié des pauvres religieuses massacrées de pénitences par des prieures sans jugement : « et ces petites brebis de la Vierge se taisent, comme de petits agneaux, au point que j'en suis remplie de pitié et de confusion 1 ». Elle insiste sur la délicatesse de conscience, cette finesse du tact spirituel qui rend sensible la moindre faute. Pour exprimer cela, elle compare cette sensibilité à la délicatesse du tact physique, et ici elle se surpasse dans les diminutifs : « Supposez une personne vivante, et qu'on la pique un tout petit peu (poquito) avec une aiguille ou une fine petite épine (una espinita por pequenita que sea), ne le sent-elle pas 2 ? » Et voilà l'idée bien rendue.

Les lettres évidemment ne sont pas dépourvues de ces « gentillesses » de langage qui sentent si bien la conversation : « Dites-moi comment va notre petite vipère ?

i. Fundaciones, XVIII. — 2. Conceptos II.

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« Ecribame como hallo a nuestra sabandijita l ? ... Teresa ha venido aca bien tristecilla..., no se ingratilla 2, » etc.

Les expressions délicates, trahissant toute la féminité de cette femme si virile, fourmillent dans ses œuvres. Si rien n'est plus viril que sa direction, rien n'est plus féminin que sa façon de l'exprimer.

Parlant de l'affection que nous portons à certaines personnes : tout ce qui les touche, dit-elle, nous est sensible, et leurs maux physiques eux-mêmes nous retentissent dans l'âme : « si les duele la cabeza parece nos duele el aima 3 ».

Elle trouve ainsi des expressions d'une délicatesse extrême, pour recouvrir la terrible austérité de son ascétisme du manteau blanc de la joie spirituelle.

Elle est au mieux lorsqu'il s'agit d'enseigner un précepte austère qui risque d'effaroucher les faibles. L'humilité, par exemple, est qu'il ne faut pas se disculper, même si on vous accable. Il y aura toujours quelqu'un, dit-elle, pour prendre votre défense : Le Christ. « Car il ne voudra pas que vous soyez traitées avec la même rigueur que lui ; et en effet lorsqu'il se trouva enfin un voleur pour prendre sa défense, il était déjà sur la croix 4 ».

La pauvreté : « Pour Dieu ! ne construisons pas de somptueux couvents, puisqu'au jour du jugement tout s'abattra par terre, les grands édifices avec fracas et les petits sans bruit. Or que l'effondrement de la maison de treize petites pauvres fasse grand bruit, cela n'est pas convenable ; les vrais pauvres ne doivent pas faire de bruit ; ce doit être une gent muette pour qu'on en ait pitié 5 ».

La patience : Voyez le Christ, dit-elle, qui ayant montré la faiblesse de son humanité avant la souffrance, n'en montra plus que la force alors qu'il s'y trouvait

i. Lettre à Antonio Gaïtan pour lui demander des nouvelles de sa petite-fille Marianne, 10 juil. 1575. — 2. 15 juin 1576 et 3 déc. 1576 à Marie de S.-Jos. — 3. Camino VII. — 4. Camino XV. — 5. Camino II.

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englouti, « en el golfo dellos ». Avant de souffrir il se plaint à ses apôtres ; suspendu à la croix et « mourant de dure mort » il ne se plaint même pas à sa Mère ; et pourtant « c'est plus grande consolation de nous plaindre à ceux qui nous comprennent mieux et qui nous aiment davantage 1 ».

Elle trouve ainsi des idées neuves sur de très vieux sujets : « O Père éternel, avec quels trésors pourronsnous acheter votre Fils ? Le vendre ? nous savons déjà qu'on le vend pour trente deniers ; mais pour l'acheter il n'y a pas de prix qui suffise 2 ».

Et c'est bien ainsi qu'on la retrouve dans ses lettres ; avec toute sa délicatesse féminine et toute son originalité d'esprit et de langage.

Ce qui fait une jolie lettre c'est cette élégance mesurée de la forme, ce tour de phrase nouveau enrobant avec grâce des idées souvent quotidiennes, assaisonnant des faits mêmes vulgaires de mots fins et de pointes légères qui les relèvent et trahissent chez l'auteur la pleine maîtrise de sa langue et l'aristocratie de sa pensée. Ces traits légers, avec leur petit grain d'ironie, ce tour élégant des formules, cette grâce d'expression, ces mots originaux et pittoresques, foisonnent dans l'épistolaire térésien. Tel billet de refus, telle missive de condoléances, telle lettre de réprimande sont des morceaux classiques.

Voici, enrobé d'une phrase charmante, un refus catégorique : « Ainsi donc qu'il n'en soit plus question, cela ne peut se faire ; et le grand désir que j'ai de rendre service à Votre Grâce, ne sert qu'à me faire de la peine 3 ». Et voici une réprimande : « Dites à ce petit brin de femme que vous avez là-bas (a esa su poca cosa : la Mère Marie Baptiste, nièce de Banez qui craignait d'être réélue prieure) qu'elle est bien affairée pour savoir si

i. Concept. III. — 2. Camino XXXIII. — 3. Lettre de 1580 à une religieuse qui désirait se faire carmélite.

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les sœurs lui donneront leur vote ou non. C'est s'attirer sur les bras une grosse affaire et avoir peu d'humilité x ».

Et que de délicats reproches parce qu'on l'oublie ! « Sans doute, Monseigneur, Votre Seigneurie a beaucoup de filles spirituelles et comme ce sont des saintes, vous voyez de suite celles qui ne le sont pas ; il est donc bien naturel de m'oublier ; malgré tout, je crois que Votre Seigneurie verra au ciel qu'elle se doit plus à la pécheresse qu'à ces saintes 2 ». — « Bien des choses aux PP. Antoine de Jésus et Mariano ; dites-leur que je vais tâcher de pratiquer la perfection qu'ils ont atteinte en ne m'écrivant pas 3 ». — « La Prieure d'ici, dit-elle avec une naïveté feinte, dit qu'elle n'écrit pas à Votre Paternité parce que, comme elle a la langue bien pendue, elle n'aime pas parler avec des muets 4 ». C'est en même temps une allusion discrète à la prohibition du Nonce qui avait défendu à Gratien d'écrire encore à des Carmélites.

Reproches aussi quand on la traite trop bien :

« Il y a bien longtemps que je n'ai été mortifiée comme je le suis aujourd'hui par votre lettre ; car je ne suis pas aussi humble que de vouloir passer pour aussi orgueilleuse, et vous ne devriez pas chercher à montrer votre humilité si fort à mes dépens. Je n'ai jamais pensé déchirer plus volontiers une de vos lettres que celle-là. (Allusion à d'autres moins agréables). Vous vous y entendez à mortifier, je vous l'assure, et à me donner à entendre ce que je suis ! Quoi ! il vous semble que je crois pouvoir de moi-même enseigner les autres ! Que le Ciel m'en préserve ; je voudrais n'en avoir seulement pas la pensée 5... »

Rien de plus intéressant dans l'Ëpistolaire que les

i. Lettre à Banez, date incertaine (1574) ? — 2. Lettre du début de 1574 à D. Alvaro de Mendoza. — 3. Lettre du 11 juillet 1576 à Marie de S.-Jos. — 4- lettre du 7 juillet 1579 à Gratien. — s. Lettre au P. Gonzalo Davila, S. J. vers 1578 ?)

Ç'o Térf se. 38

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formules de politesse. Elles ont toute l'élégance fleurie de la Vieille-Castille et ce parfum persistant du « pundonor » règne encore, malgré tous les dépouillements, entre les quatre pauvres murs de la cellule de Térèse.

« Vous êtes, disait Mme de Lafayette1 de la Marquise, la plus civile et la plus obligeantepersonne qui ait jamais été ; et par un air libre et doux qui est dans toutes vos actions, les plus simples compliments de bienséance paraissent en votre bouche des protestations d'amitié »..

Il suffit de lire les lettres de Sainte Térèse pour se convaincre que ce bout de portrait lui est aussi applicable qu'à Mme de Sévigné, tout en dosant encore davantage la sincérité. « Le rhume dont souffre Votre Excellence a atténué la joie que m'avait causé la réception de votre lettre. Je vous en supplie, ne me faites plus de plaisir qui me coûte tant. C'était déjà trop pour moi que votre Excellence ordonnât à son secrétaire de m'écrire quelques mots 2 ».

Achevant une longue lettre au Chanoine Reinoso 3 : « Vous me permettrez plus volontiers de terminer cette lettre que je ne vous le permettrais à vous-même ».

Avec une petite pointe de préciosité qui sent son époque, on ne peut plus gentiment tirer sa révérence à un grand personnage en lui servant le compliment d'usage et en s'enveloppant soi-même de modestie.

Qu'on lise aussi la lettre du 5 Août 1580, que La Fuente intitule : « Consolations à une personne affligée de la mort d'un de ses parents », ou les consolations que Térèse adresse à la duchesse d'Albe pendant l'emprisonnement de son mari ; ce sont, dans une forme simple, les consolations les plus délicates, et l'expression la plus vraie de cette vertu qu'elle avait si grande : la compassion.

Ses lettres ne sont jamais plus remplies d'idées origi-

I, Portrait de la Marquise de Sévigné. — 2. Lettre du déb. de nov. 1581 à Da. Maria Enriquez, duchesse d'Albe. — 3. Du 13 juill. 1581.

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nales et pittoresques que lorsqu'elle est dans l'embarras ; l'épreuve a le don de susciter sa verve.

« Quand la tête est à bout » (la cabeza y a no puede gatear), quand les Mitigés traquent les chefs de la Réforme et que ce pauvre Père Gratien est obligé de se glisser comme un malfaiteur dans l'ombre des murailles, « andar como malhechor a sombra de tejados » et que « l'heure n'est pas aux chansons », elle garde sa bonhomie et les expressions originales accourent sous sa plume. « Allons, mes filles, dit-elle un jour, consolezvous, vous n'êtes pas en Alger » c'est-à-dire aux mains des corsaires ; ce qui ne l'empêche pas d'écrire à Philippe II : « J'aimerais mieux les voir aux mains des Mores (qu'aux mains des Mitigés) ; elles trouveraient chez ceux-là probablement plus de pitié » ; et plus loin, se plaignant au roi de la brutalité de l'un d'eux envers les Réformés : « On prétend, et ce doit être vrai, qu'on l'a nommé Vicaire provincial parce qu'il s'y entend mieux que d'autres à faire des martyrs 1 ».

Valdemoro, cause de bien des misères et persécuteur acharné des Réformés, l'est un jour venu voir. Il a été cauteleux et faisant l'ami. Elle relate le fait à Mariano : « Nous avons eu ici aujourd'hui ce bon Valdemoro. Il m'a dit de fort belles choses sur l'amitié. Je le crois sincère. Entr'autres il m'a beaucoup parlé de Saint Paul. En effet, ce Saint a persécuté les chrétiens. Mais que de choses n'a-t-il pas faites ensuite. Por Dios ! si Valdemoro veut faire la dixième partie de ce qu'a fait Saint Paul, nous lui pardonnerons tout ce qu'il a fait et tout ce qu'il fera encore ». Et à Gratien, parlant le jour suivant du même sujet : « Il y a deux jours j'ai eu ici Perucho (Valdemoro) ; à l'entendre j'ai là un bien grand ami. Dieu m'en délivre ! 2 »

i. V. La Fuente, Obras : Lettres CCX, CCVIII, LXXI, CCXXXIII, CLXXIV. — 2. Lettres du 3 nov. 1576 à Mariano de San Benito et du 4 nov. 1576 à Gratien.

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Tout cela sort de sa plume le plus simplement du monde, et ce ton naturel et aisé qui ne la quitte jamais, est un troisième élément de sa spontanéité.

En effet, la vivacité alerte et l'originalité qui en sont les premiers éléments, ne résultent pas chez Térèse d'une longue éducation littéraire, ni d'un effort incessant vers le raffinement. Son style naît directement d'elle ; elle l'improvise, elle le crée chemin faisant. Et ceci est la marque des grands écrivains. Ce style « libre, décousu et hardi », ce style « primesautier » que Montaigne disait être le sien et que Faguet retrouve chez Mme de Sévigné, ce style « inventé à mesure que la plume marche, et à la rencontre des idées qui s'offrent » est bien celui de Sainte Térèse. Le manque de naturel est la dernière chose qu'on pourrait lui reprocher. Dans tous les sujets elle s'exprime avec cette même désinvolture souriante et qui pourtant se surveille, tant vis-à-vis des destinataires les plus illustres que lorsqu'elle s'adresse à ses intimes.

Avec ces derniers elle va jusqu'aux détails domestiques. A Gratien elle écrit : «Je me suis purgée et me voici bien 1 » ; ailleurs elle parle au bon Père de ses éruptions et de saignées à lui faire 2. Mais la Marquise ne dira-t-elle pas : « Je me purgerai après le plein de lune et quand on aura des nouvelles d'Allemagne 3 » ? A Antoine Gaïtan, Térèse écrit : « Puisse Dieu nous faire souffrir beaucoup pour Lui, quand ce ne serait que des puces, des esprits follets et des chemins 4 » ? Elle parle de cet ombrageux P. Balthazar Nieto un peu comme d'un animal malfaisant : « He pensado si se quiere ir a su guarida 5, j'ai pensé qu'il préférera se retirer

i. Lettre delà fin de 1575. — 2. Lettre du 25 juillet 1579- — 3. Lettre de Mme de Sévigné à M. de Grignan, 2 août 1675. — 4. Lettre de juin 1574. — 5. Lettre du 27 sept. 1575 à Gratien.

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dans son trou » (litt. dans sa bauge) ; et c'est avec une désinvolture parfaite qu'elle exprime ses antipathies pour les gens et les choses d'Andalousie.

La forme de la phrase elle-même est parfois si désinvolte, si exempte de recherche que l'écrivain ne fait que reproduire une conversation. C'est alors un mouvement libre et souple, avec toute la nervosité d'allure d'une conversation écrite, où le discours direct se mêle à la tournure indirecte :

(a) o II m'a priée d'écrire du moins une lettre au P. Gaspar, et de lui dire ce que je lui dis en celle-ci, qu'il ne peut exécuter son projet sans être excommunié. — Je lui ai demandé si ce Père connaissait ces décrets ? — Il me dit : mieux que moi ! — Je lui dis : eh bien ! moi je suis certaine qu'il ne fera rien où il pourrait voir une offense à Dieu. — Il me répondit que cependant, à cause de la grande affection qu'il me porte, il pourrait être aveuglé et se lancer dans l'aventure... Mais voyez donc, mon Père, quelle simplicité !... 1 »

et la lettre continue sur ce ton.

Et pourtant malgré ce manque absolu de contrainte qui s'étale à chaque page des œuvres de Sainte Térèse, mais surtout dans l'Épistolaire, on a parlé d'exagération, de recherche, de maniérisme. Est-ce avec quelque fondement ? Y a-t-il, chez notre écrivain, trace de préciosité littéraire ?

La question vaut la peine d'être examinée.

Nous l'avons dit plus haut en étudiant l'ambiance littéraire de la Sainte, le maniérisme était dans l'air, et le temps était inauguré où quiconque tenait la plume en Espagne allait se croire astreint à certains procédés

(a) « Rogôme que aunque esto no biciese.le escribiese una carta, en que le dijese lo que en esa le digo, de que no lo puedo hacer sin quedar descomulgado. — Yo le dije l si sabia él estos Brèves ? — Dijo, mejor que yo. — Dije, pues yo soy cierta de él, que no harà cosa en que entienda es ofensa de Dios. — Dijo que todavia por la mucba aficion se podia engafiar, y arrojarse... Mire Vuestra Paternidad que sencillez... •

i. Lettre du lôfévr. 1578 àGratien.

598 l'œuvre

de bien dire ; déjà vers 1562, certaines images recherchées, certaine tournures précieuses sont fort goûtées. La littérature dévote, plus éthérée, tombe plus facilement dans la recherche et nous en avons relevé quelques traits chez les maîtres spirituels de notre écrivain. Que Sainte Térèse ait à son tour sacrifié à ce goût, ou qu'elle se soit crue astreinte à suivre ces modes qu'elle n'ignorait point, il n'y aurait là rien qui doive étonner.

On est à peu près d'accord pour affirmer que les traces de préciosité que renferme l'épistolaire de Mme de Sévigné sont beaucoup moins l'effet de la recherche que le résultat inconscient de certaines lectures, de certaines influences personnelles et surtout le souvenir de ses fréquentations à l'hôtel de Rambouillet.

On pourrait dire la même chose de Sainte Térèse, en ajoutant que, au moment où elle écrit, s'étant depuis longtemps appliquée à remonter le cours de sa vie, elle s'applique encore davantage à anéantir en elle l'influence de ses lectures profanes et le souvenir de ses conversations frivoles aux parloirs de l'Incarnation.

Mais ce n'est pas sa faute si ces efforts ne sont pas toujours couronnés de succès, et si, malgré elle, au vol de la plume, il lui échappe quelque phrase rappelant ses romans de jadis et ces papotages en bruit des castagnettes où, dans les intervalles de silence, on n'entendait dans le locutorio que le froissement des robes de soie ou quelque rire discret, étouffé dans de petits mouchoirs de dentelle, parfumés d'ambre ou de fleur d'oranger.

On a confondu parfois la préciosité espagnole avec un certain goût de l'exagération propre à la race. Cette exagération est plutôt une forme que revêt dans certains pays la préciosité naissante. Le style de notre écrivain se ressent-il de ce défaut racique ? On l'a prétendu. C'est à tort.

On allègue ses charges contre elle-même ; à prendre

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ses expressions au pied de la lettre, ses péchés mortels seraient innombrables. Or sa bulle de canonisation la déclare « exempte de toute faute grave ».

Tous les saints ont parlé ainsi. Il ne s'agit pas ici d'exagération littéraire mais de l'expression adéquate d'une extrême délicatesse de conscience. Nous nous mettons en tous nos actes à notre point de vue. Sainte Térèse se mettait au point de vue de Dieu ; et elle sentait, selon le beau mot de Bossuet, que «toute offense est mortelle à son cœur ».

Néanmoins, il semble qu'en plus d'un endroit la Sainte exagère l'expression de ses sentiments. En voici un exemple. En 1559, l'Index de Valdès frappe un grand nombre de ses livres de spiritualité préférés. « Yo senti mucho, dit-elle. J'y fus très sensible 1 ». Faut-il la prendre au mot ? Je ne le crois pas. Car à cette date elle est déjà une contemplative expérimentée. Elle pense «qu'elle n'a plus besoin de tous ces livres 2 » et que « tant de livres ne servent qu'à nous faire perdre la dévotion 3 ». Il y eut donc chez elle un certain regret ; il ne fut pas aussi profond qu'elle le dit, et elle en fut d'ailleurs vite consolée par le Christ lui-même.

Est-ce suffisant pour l'accuser d'exagération et d'inexactitude ? Non ; surtout devant toutes les autres preuves qu'elle nous donne de son grand souci de véracité et de précision.

De plus, elle s'est déclarée nettement ennemie de l'exagération. La bonne Sœur San Francisco se le fit un jour dire pour s'y être laissé entraîner :

« Votre lettre, écrit-elle à Marie de Saint-Joseph, m'a été une vraie récréation. Elle m'a remise du dégoût que m'a causé celle de la Sœur San Francisco ; et cela, parce qu'elle m'a l'air d'être d'une humilité et d'une obéissance bien relatives... Dites-lui donc de ne pas

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