I. Château, 6" dem., chap. vu
a. Chemin de la perfection, xxxii.
3. Voyez Fie, xxii et xxiii, et Le Château, 4" dem,, chap. m.
cédée. De toutes ces expériences elle conclut que trouver un obstacle dans la pensée de riiumanité crucifiée du Sauveur est un manque d'humilité, est un orgueil, est une témérité... puis, s'animant peu à peu, elle ne craint pas de dire une trahison à l'égard de Celui qui ne s'est incamé que pour nous sauver. Quoi ! il est venu sur terre pour nous, il est mort sur la croix pour nous; et il y aurait dans la race humaine une âme assez orgueilleuse pour croire que la considération de ce qu'il a fait et souffert est un obstacle au relèvement de notre faiblesse!
Si tel est le devoir des plus favorisés, n'est-ce pas une consolation pour les autres, pour ceux qui sont au bas de la montagne, pour ceux qui gravissent péniblement la côte, de penser que le secours de voyage est le même pour tous ! Que tous se mettent donc en route, et, suivant le loisir plus ou moins grand que leur laisse leur état, que tous persévèrent! Sans doute, il ne faut jamais se forcer. Tant que la pauvre âme est emprisonnée dans un corps mortel, elle participe à ses infirmités ; donc il faut la conduire avec douceur* ; car se raidir contre l'obstacle et ne pas se contenter de le tourner serait aggraver son propre mal, et peut-être aller jusqu'à la folie, dont la tristesse est trop souvent le prélude. Accepter avec résignation et sans découragement tout ce qui paraît nous éloigner du but, c'est là encore une vertu : c'est peut-être la plus grande et celle qui finalement nous fait le plus sûrement atteindre ce dont nous avons été tentés de désespérer.
Une autre conséquence de ce qui précède est qu'il faut aller graduellement et se rappeler, comme une
I, Fie^ XI.
instructive allégorie, Thistoire très vëridique du laboureur castillan. <c Ayant trouvé un trésor qui dépassait de beaucoup les basses pensées de son esprit, il eut un tel chagrin de ne pouvoir remployer, que la tristesse le conduisit lentement au tombeau. Si, au lieu de se voir soudainement possesseur de tout ce trésor, il eût seulement reçu de temps en temps quelque partie de sa valeur, il se serait estimé heureux, et il ne lui en aurait pas coûté la vie*. »
Dans cette ascension patiente et méthodique, il ne faut pas mépriser, chez ceux qui les éprouvent, les mouvements extérieurs de la dévotion, les larmes et les transports ; mais, loin de les rechercher, il faut plutôt les fuir, ou, en tout cas, les modérer, « dans la crainte qu'il ne s'y mêle de l'imperfection et qu'ils ne soient en grande partie l'ouvrage des sens et de la nature ». Que si l'on tombe alors dans ce que certaines âmes, avides de douceurs, appellent tristement les sécheresses, on se souviendra que pour le chrétien les contentements ne valent pas les croix, et que le bien le plus appréciable de tous, la paix et la liberté de Tesprit, se trouve dans la soumission; on pensera donc que les a faibles », qui se complaisent trop dans les délices, sont plus dignes d'être pardonnés que d'être félicités, s'ils redoutent de les échanger contre « la vigueur intérieure des âmes que Dieu conduit par la voie des sécheresses* ».
Ce serait encore tourner le dos plus gravement a la vérité que de vouloir, pour être -plus sensible à l'amour de Dieu, être insensible à ce que la nature ou plutôt la volonté de Dieu nous a préparé comme
I, Fioy XXXVIII.
là. Le Château, 3*' dem., chap. i,
autant de causes ou de joie ou de douleur — car l'un et Taulre nous sont également nécessaires. Thérèse a parlé là comme, dans leurs éloquentes sorties contre les stoïciens, parleront Descartes et Malebranche*. a Ne vous imaginez pas que cette conformité à la volonté de Dieu nous oblige, quand nous perdons un père ou un frère, à y être insensibles, et à souffrir avec joie toutes les peines et les maladies qui nous arrivent. Cela est bon; mais souvent c'est l'effet d'une sagesse tout humaine qui dans les maux sans remèdes fait de nécessité vertu. Combien d'actions de ce genre ont été faites par de savants philosophes de l'antiquité! Dieu ne demande de nous que deux choses en ces rencontres ; Tune, de l'aimer; l'autre, d'aimer notre prochain. » Mais, ceci dit, que l'âme bien ordonnée se rassure, et qu'elle ne craigne pas que les deux devoirs soient jamais incompatibles. Loin de là. Car, « dans la dépravation de notre nature, nous ne pourrions jamais aimer parfaitement le prochain s'il n'y avait en nous un grand amour de Dieu*» .
Qu'on en revienne donc en fin de compte à la .véritable marque de la perfection, qui est le courage et le courage actif. « L'oraison qui est la plus agréable à Notre-Seigneur est celle qui produit les meilleurs effets. Et, parla, je n'entends pas celle qui nous donne immédiatement de nombreux désirs. Ces bons
1. Et qui sait? l'un et Tautre peut-être se souTeuaient d'elle : Malebranche certainement l'avait lue.
2. Le Château^ 5" dem., chap. m. — Elles ne sont pas rares,, chez sainte Thérèse, les lignes comme les suivantes (adressëesà son frère): « Parlez-moi toujours de la joie et de la bonne harmonie qui régnent entre tous et votre femme, vous me ferez le plus grand plaisir. » [Lettres^ I, 7.)
désirs sont estimables sans doute ; mais parfois ils ne sont pas tels que notre amour-propre nous les représente. J'appelle bons effets ceux qui se traduisent par des œuvres*. »
Ces dernières lignes, à la vérité, la sainte les écrivait, peut-on dire, à soixante ans passés, alors qu'elle était au milieu de ses fondations, de son gouvernement et de ses luttes. Mais que de fois n'a-t-elle point ainsi parlé dans sa jeunesse ! Que de fois n'a-telle pas répété cet éloge passionné du courage et de l'action! Combiner l'action avec la contemplation^ savoir unir Marthe et Marie, prier et combattre, voilà le problème dont on serait tenté de dire que la solution la tourmente, si on ne lui savait en toutes choses des vues si claires et des décisions si bien arrêtées.
Dans l'Eglise militante où tous luttent sous le même chef et pour la même cause, les contemplatifs ne sont pas ceux qui ont la tâche la moins rude : et ce serait une erreur singulière que de les prendre tous pour des timides ou des faibles mis à l'abri de la fatigue et du danger. Loin de là! Ce sont des portedrapeau! Leur cœur doit donc être d'autant plus fort qu'ils n'ont pas l'entraînement corporel des combattants qu'ils rallient et qu'ils soutiennent. En quels^ termes admirables celle qu'on peut appeler leur patronne a-t-elle fixé à jamais ce rôle méconnu!
« Considérez les enseignes dans les batailles : ilsne se battent pas, il est vrai, mais ils courent un plus grand péril et ont besoin d'un plus grand courage. Sans parer les coups de l'ennemi, ils doivent porterie drapeau et se laisser plutôt mettre en pièces que de l'abandonner. De même les contemplatifs doivent