I. Voy. Le Château^ Cf*' de m., viii et ix
porter plus haut l'étendard et demeurer exposés à tous les coups sans en rendre aucun ; leur office est de soufTrir comme Jésus-Christ a souffert et de tenir toujours la croix élevée, sans qu'au milieu des plus grands périls ils l'abandonnent ni qu'ils laissent paraître la moindre faiblesse au sein de la souffrance*. » — Elle continue ce discours aux âmes qui la suivent en ce poste d'honneur : « Sachez bien ce que vous faites! Qu'un simple soldat lâche pied, personne n'y prendra garde. Mais que ceux qui ont été mis en tète des autres pour les guider fassent un seul pas en arrière, les personnes encore peu avancées dans la vertu se troublent et se découragent. » C'est pourquoi elle rappelle constamment à ses filles le devoir d'aller de l'avant, de ne pas s'attarder dans les délices passagères d'une dévotion paresseuse, de demander, non l'eau qui rafraîchit, mais le vin qui donne une sainte ivresse et qui fait mépriser toutes les douleurs.
Peut-être ici, tout en ad mirant ce superbe langage, le lecteur se laissera- t-il aller a la surprise. A tout le moins souhaitera-t-il de pouvoir pénétrer davantage dans l'intérieur de cette âme étonnante qui croit que, du fond d'une cellule, on puisse agir sur l'Église, prétend servir les intérêts et la gloire du créateur de toutes choses en éteignant en soi toutes les jouissances de la vie. Beaucoup, je le crois, accepteront encore facilement cette première réponse, que le mépris des jouissances physiques et des frivolités mondaines ne tarit pas, mais accroît le jaillissement de l'énergie et de la joie spirituelles. Mais beaucoup aussi persisteront à demander comment cette crainte
I, Le Chemin de la perfection^ xix.
d'un état tout passif et cet éloge de l'action se comprennent chez une carmélite qui ne s'est faite l'amie des mortifications et Tapôtre de l'ascétisme que pour les mettre au service de la vie la plus contemplative. Nous touchons là, on le voit, à la question si épineuse de la souffrance. La réformatrice du Carmel n'a-t-elle pas érigé la douleur en loi souveraine de notre monde? Ne l'a-t-elle pas, à tout prix, voulue, cherchée, imposée, au moins par son exemple et par l'esprit des institutions qu'elle a fondées? Bref n'estce pas elle qui a dit : a Ou souffrir ou mourir »?
Eh bien, non! sainte Thérèse n'a pas tout à fait dit cela, ou, si l'on veut, elle ne Ta pas dit dans les termes mêmes et dans le sens qui passaient jusqu'ici pour consacrés. Ce n'est pas un des moindres services rendus par le dernier traducteur de ses lettres que de rectifier sur ce point la tradition.
Dans une lettre écrite à une carmélite inconnue *, la Révérende mère dit bien : « Mourir ou souffrir, tels doivent être nos désirs » . Mais ici le P. Grégoire de Saint-Joseph nous dit en note : « Nous tenons à faire remarquer que la sainte n'a dit nulle part : ou souffrir ou mourir, comme on l'a traduit à tort ; cette sentence, qui se trouve dans plusieurs endroits de la Séraphique mère, exprime toujours premièrement le désir de mourir. » Je ne sais si cette transposition réhabilitera beaucoup la maxime aux yeux des gens du monde : j'en doute. Mais enfin, la différence n'est point nulle, a Ou souffrir ou mourir », paraît vouloir poser la souffrance en chose désirable par elle-même