‹ Sainte ThérèseChapitre 22 sur 59 · I. Le Château^ 7" dem., chap. m · texte numérisé non relu

I. Le Château^ 7" dem., chap. m

partage », Telle est bien la pensée de tous les saints. Elle n'implique — surtout chez notre héroïne — ni appétit maladif, ni tension stoïcienne, ni présomption téméraire. Rien de tout cela ne se retrouve ni dans sa doctrine ni dans son âme. Elle a même le soin de nous dire qu'un des effets de la vie en Jésus-Christ est bien a un grand désir de souffrir, mais un désir qui ne cause point d'inquiétude ». Et en effet pourquoi l'inquiétude, quand on a confiance, non pas en soi, mais en Dieu ? Dans la relation que nous avons citée il y a quelques instants, les anciennes éditions nous faisaient lire : « Je le supplie de me donner des épreuves et de m'accorder la grâce de les endurer ». La nouvelle traduction nous rend un tout petit membre de phrase où se sent une humilité plus humaine et une prudence consommée : « Cependant ye le prie cC abord Aq m'accorder la grâce de les endurer ».

Que les autres donc en fassent autant; car nul ne saurait être — elle le croit — plus faible qu'elle. Quand les souffrances lui arrivent, elle en parle; elle en parle même souvent, mais sans aucune ostentation. Tantôt elle en profite pour montrer, comme en passant, ce qu'on peut supporter, et avoue qu'elle « rit » quelquefois d'elle-même en voyant qu'elle arrive à bout de tout malgré sa santé. Tantôt elle en prend argument pour dire qu'elle est inutile, bonne à rien, et pour prescrire aux autres — car sa doctrine est partout fondée sur son expérience — de ne pas avoir la simplicité de croire que c'est une imperfection de se soigner. Enfin, pour couronner le tout, elle en arrive à dire humblement : « Je ne suis pas faite pour souffrir », sous-entendant : « Je voudrais trop agir par moi-même, et je ne puis pas assez supporter l'impuissance ». En toutes

ces idées et tous ces aveux, y a-t-il contradiction? Non ; mais il y a comme rivalité entre deux désirs qu'elle voudrait successivement inspirer à tous et qui sont également sincères en son âme si riche : le désir de mériter par Faction et celui de mériter par la souffrance*.

Que ces deux désirs soient finalement conciliables chez quiconque ne confond pas l'action, comme on le fait si souvent, avec le remuement et l'agitation, la vie que nous étudions est là pour le prouver. Avant d'en reprendre le cours, arrêtons-nous un instant; jetons un regard en arrière sur la suite de ces phénomènes surnaturels dont la sainte a pu tout à la fois faire l'expérience, expliquer la nature et déterminer les méthodes.

Pour voir à quel point ils sont éloignés des purs effets de la névrose, est-il besoin d'éplucher les circonstances et de peser un à un les divers symptômes? Voyons l'ensemble, embrassons-en la suite complète et surtout préparons- nous à en suivre les conséquences prolongées. L'extatique, la voyante, la suggestionnée n'a pas été une rêveuse. Elle a été tourmentée par le besoin de cette forme même, plus humaine et plus terrestre, de l'action qui lutte contre les difficultés matérielles et les fait tourner à des résultats pratiques : elle a été même avide de combats, et, autant elle s'humiliait devant les joies qui lui venaient d'en haut avec les grâces, autant, quand elle était persécutée, elle se relevait dans sa fierté castillane, au point — c'est elle qui le dit — de se sentir alors « comme une reine à qui tout

I. Sur ce rapport de Tamour de la souffrance avec Taction^ Toyez la Psychologie des Saints, chap. v.

est soumis dans son empire ». Et, en effet, ce n'était pas là une illusion : tout devait à la fin plier et céder devant elle. Sa nature souffrait, mais son âme rayonnait et remplissait tout de son influence victorieuse. Elle écrit ingénument : « Je ne comprends pas comment ces deux choses s'accordent, mais je sais bien que cela se passe de la sorte ».

Est-il téméraire d'essayer l'explication de ce qu'elle avoue (trop humblement) ne pas comprendre ? De ces deux modes d'action, l'action par Teffort, par la résistance, par le mouvement, et l'action immobile qu'Aristote attribue justement à son Dieu toute pensée* et « acte pur », la Carmélite d'Avila n'en a sacrifié aucun.

Il est superflu de rappeler qu'elle préférait de beaucoup la seconde, et que celle-là elle savait la retrouver, je ne dirai pas jusque dans la souffrance, mais surtout dans la souffrance acceptée comme elle savait l'accepter. Ajouter qu'elle lui subordonne la première, c'est dire — ce qui est vrai — que celle-ci tient encore dans sa vie une bien grande place. Or, c'est dans les moments où elle croit devoir demander beaucoup à la nature pour l'accomplissement de la partie temporelle de sa mission, qu'elle se laisse aller à regretter des misères et des infirmités qui l'empêchent de voler là où l'appelle la préparation du règne de Dieu parmi les hommes. Somme toute, elle sut agir des deux manières, et elle apportait dans toutes les deux le courage qui semble surtout convenir à l'une, comme

I. En le concevant, comme il le fallait, dans sa perfection infinie. Dans l'être souverain, le premier mode d'action, ëtant parfait, exclut Tautre. Il ne l'exclut pas dans Têtre fini où tous les deux restent imparfaits.

la sérénité inaltérable qui est l'idéal de raiilre. Si elle , tenait a goûter ici et là ce martyre de la souffrance que l'illustre Grec eût rejeté comme une folie, c'est qu'elle y apportait un amour inconnu avant le Christ : c'est aussi qu'elle ne comprenait pas l'amour sans un mélange d'impatience ardente et de résignation devant la juste nécessité de mériter par des épreuves héroïques la récompense espérée.

Pour le redire une fois encore, cette contemplative a été une des âmes les plus agissantes de l'humanité. Et où s'est-elle armée pour y suffire? Dans le drame même de sa vie surnaturelle. Mais si celle-ci eût été un simple trouble de la nature, la victime ne devait-elle point en sortir déprimée et anéantie? Or, c'est au moment où cette vie paraît prendre fin, c'est au jour où tout au moins elle se régularise par l'apaisement des grandes commotions, que va commencer sa vie proprement active au sens humain*. Elle l'aborde avec une santé peu brillante assurément, mais avec une volonté plus forte que jamais et une énergie morale que rien ne sera capable d'entamer. Quel psychologue, quel neuro-pathologiste se chargera de nous expliquer un tel déploie-

I. D'après la Carmëlite de Caen, c'est quelques années plus tard, à la fin de son priorat de l'Incarna lion, que cette transformation s'accomplit, que « le regard de l'aigle se substitue à celui de la colombe, que, cessant d'être ravie malgré elle, elle prend cette pleine possession de soi qui convient aux œuvres ». — Je crois en effet que cette transformation n'a pas^ été subite et qu'à l'époque dont parle la Carmélite de Caen, la Mère a été encore plus affermie que jamais. Cependant n'oublions pas qu'à cette époque elle avait déjà fondé huit monastères (de la règle réformée, réformée par elle) et qu'eu conséquence elle avait suffi aux épreuves d'une vie extrêmement active.

ment d'activité ne produisant pas, mais suivant la prétendue maladie?

Ne négligeons cependant aucune hypothèse. Supposons qu'on nous dise : c'est tout simple, elle était guérie! — Guérison bien étonnante, répondrai-je, et telle que les annales de la médecine n'en ont pas beaucoup à enregistrer. Mais cette hypothèse même concorde-t-elle avec les fails? Sans doute, au point où nous en sommes, l'œuvre interne de la sanctification paraît terminée; l'œuvre extérieure de la réformatrice et de la fondatrice va commencer. Mais pour accomplir la seconde, la Vierge du Carmel a-t-elle eu par hasard besoin d'être « guérie » de tout ce que la première lui avait donné de joies et de souffrances? Les a-t-elle oubliées comme le convalescent oublie les cauchemars de son délire et les perversions, heureusement finies, de son système nerveux ? Tant s'en faut. Ce qu'elle veut créer, au prix de tant de contradictions, de tant de démarches, de tant de voyages, qu'est-ce donc, sinon un ensemble d'institutions qui permettent de former ces contemplatifs auxquels elle entend remettre le soin de porter haut la croix, étendard de la milice catholique? Bref, elle n'est si habile et si persévérante que parce qu'elle est encore pleine des bienfaits de sa vie mystique, et qu'à tout prix elle veut faciliter à d'autres tout ce dont elle a conservé l'intelligence et l'amour.

CILiPlTRE V

LA REFORiMATRICE

L'œuvre de la réforme et l'œuvre des fondations sont étroitement liées l'une à l'autre dans la vie de • sainte Thérèse, et nous devrions en donner les épisodes successifs en un même récit, si nous suivions rigoureusement l'ordre chronologique. Il paraît cependant plus logique d'examiner séparément les deux tâches. C'est en effet la réforme qui est la raison d'être des fondations, et celles-ci n'ont d'autre but que de la consacrer, de l'affermir et de la répandre. Pour expliquer comment la sainte la comprit et la voulut, n'attendons pas que les événements l'aient fait triompher en lui imposant l'épreuve de la contradiction. Quitte a anticiper légèrement ici ou là, essayons de la voir tout entière dans ses principes et dans son ensemble.

Thérèse avait donc environ quarante-cinq ou quarante-six ans, lorsqu'elle éprouva dans sa vie intérieure deux secousses dont les effets devaient être singulièrement prolongés.

La première fut une vision de l'enfer. C'était là un sujet qu'elle approfondissait rarement, nous dit-elle, la voie de la crainte ne convenant point à son âme. Mais un jour, au cours de son oraison, elle

se vit întroduite au lieu de tourments que ce qu'elle appelle sa conversion lui avait épargné. Elle y subit d'abord des tortures physiques dont ses souffrances antérieures n'avaient pu lui donner aucune idée, et elle ajoute : « Mais ces tortures du corps ne sont rien à leur tour auprès de l'agonie de l'âme..., c'est une étreinte, une angoisse, un brisement de cœur si sensible, c'est en même temps une si désespérée et si amère tristesse que j'essaierai en vain de les dépeindre ».

Après une telle vision, elle réfléchit qu'il ne fallait pas se contenter de médiocres efforts, puisque, ayant eu jusque-là quelque envie de servir Dieu, ne voulant de mal à personne, n'ayant commis aucune faute grave, elle avait senti au plus profond de son âme un si terrible avertissement. Aucune des tribulations que pourrait lui réserver la vie ne lui paraissait plus capable de l'effrayer. Il lui fallait absolument se rendre plus digne de la gloire du ciel, et elle soupirait après un genre de vie qui l'en rapprochât encore davantage.

D'autre part, elle pensait plus que jamais à toutes les âmes qui se perdaient. Elle pleurait amèrement sur l'hérésie luthérienne qui ravageait la France : elle se disait qu'à la vue de tant de catastrophes il n'était pas permis de prendre une minute de repos. Que faire pourtant ? « Je ne craindrais pas, écrivaitelle, d'aller seule lutter contre les luthériens et de leur montrer l'erreur où ils sont. » Mais elle était femme : l'apostolat extérieur lui était défendu. C'est alors que, ces deux idées se rejoignant dans son esprit, elle se dit que du moins, puisque Notre-Seigneur perdait tous les jours des amis, il fallait lui en procurer de plus sûrs.

La première forme que prit en elle cette idée fut

celle d'une sorte de consolation apportée à Celui qu'elle aimait : puisqu'on semblait vouloir le crucifier de nouveau, elle et quelques autres iraient se serrer à ses pieds, à l'exemple des saintes femmes. Mais presque aussitôt ^e présentait à son esprit une image plus belliqueuse. Puisque l'ennemi envahissait le royaume et y portait la désolation, il fallait se retirer avec une élite dans une forteresse imprenable.... N'est-ce pas là ce que fait un prince qui ne veut pas désespérer ? De la ville où il s'est retiré « il fait de fréquentes sorties, et comme il ne mène au combat que des braves, souvent, avec une poignée d'hommes, il fait plus de mal à l'ennemi qu'avec des troupes plus nombreuses, mais sans vaillance ». Ce qui importe par-dessus tout, c'est de ne pas avoir de traîtres avec soi.

Telles étaient ses réflexions d'alors, et elles étaient bien comme la conclusion de vingt ans de méditations et de prières. Le doute, nous l'avons dit, elle ne le connaissait pas. Donc, tout en souhaitant qu'on réfutât les erreurs, ce n'était pas de la démonstration de la religion qu'elle était en peine. La grande question, c'était que Dieu fût servi, qu'il fût aimé ; c'était que les rois défendissent son honneur, allant vers lui à la tête de leurs peuples, c'était qu'aucun ami ne le délaissât et ne le trahît. Pour elle, en effet, l'ennemi par excellence, c'est bien celui qu'elle appelle « le traître ». Et qui donc mérite à ses yeux cette flétrissure suprême? Le démon. Judas, Luther, ceux qui le suivent, et enfin (avec un retour de remords profond sur elle-même) ceux qui, ayant connu l'oraison, l'abandonnent.

11 était encore bien dans son caractère de songer à une élite plutôt qu'à une légion. Elle avait beau

sentir en elle une pitié et une charité grandissantes ; elle avait beau se dire, en toute sincérité et vérité, qu'elle donnerait mille fois sa vie pour sauver une ame ; elle ne pouvait s'empêcher de vouloir, dans la piété même, une aristocratie, et de la juger nécessaire. Il est vrai que les privilèges qu'elle entendait lui conférer, c'étaient ceux de la souffrance et de la pénitence, avec l'honneur d'être placée au premier poste de péril. Mais à ce compte, elle persistait plus que jamais à penser que, même pour le bien universel et pour le salut du genre humain, « une seule âme parfaite vaut mieux qu'une multitude d'âmes vulgaires *».

Lors donc qu'un jour une de ses jeuues parentes, au cours d'une conversation pieuse dans le couvent de l'Incarnation, eut l'inspiration de parler d'une fondation plus restreinte où un petit nombre d'entre elles vivraient d'une vie plus parfaite, la sainte fit ce que firent et feront toujours les âmes nces pour de grandes choses : elle saisit, pour ainsi dire, au vol cette idée lancée peut-être à la légère ; elle trouva qu'elle répondait trop bien à ses desseins intérieurs, et désormais elle ne la quitta plus. Elle résolut de fonder un nouveau monastère oii elle pratiquerait, avec peu de religieuses, Tobservance primitive du Carmel.

C'est un des traits les plus saillants de son caractère, que, chez elle, l'héroïsme est accompagné d'un bon sens aiguisé par une observation très pénétrante. Qu'on ne s'étonne donc pas du ton spirituel et presque enjoué qui s'allie à la sublimité de sa doctrine. C'est

I. Voir la Relation de i56i-i562. Lettres^ III, 877. Le Chemin de la perfection^ m, et les débuts des Fondations.

chose dont elle est coutumière, surtout en avançant dans la vie. Or, elle veut, dit-elle, une élite. Elle a pour cela des raisons multiples.

D'abord, en aucun cas, elle n'aime à voir beaucoup de femmes ensemble. En une lettre où il est question d'un pensionnat de demoiselles sur lequel on la consulte, elle dira un jour : « A mon avis, il y a autant de différence entre élever des filles en grand nombre, quand on les oblige à vivre réunies, et élever des jeunes gens, qu'entre le noir et le blanc. Je le répète, pour des jeunes filles, tant de bruit, c'est une chose qu'on ne peut admettre » *. Mais la sagace observatrice ne tarde pas a généraliser ; car elle ajoute au cours de la même lettre : « L'expérience m'a appris ce que c'est qu'une maison où il y a beaucoup de femmes réunies. Dieu nous en préserve * ! » Elle pense évidemment là au couvent de l'Incarnation, malgré le soin qu'elle a toujours de n'en parler qu'avec une modération très voulue.

Les raisons de ce jugement sont faciles à démêler. D'abord, si une prieure prend trop de novices, elle aura de la peine à les bien connaître, et les confesseurs mêmes en auront tout autant. Ecoutons ceci (c'est à un carme déchaussé qu'elle s'adresse) : « Je vous trouve charmant' de venir me déclarer que vous saurez ce que c'est que cette demoiselle rien qu'en la voyant. Nous ne sommes pas si faciles à con-

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