C4 SAINTE THÉRÈSE
ce souci en ne s'inquiétant de rien et en attendant tout de la Providence. En plus d'une circonstance, elle déclare que Notre-Seigneur lui-même lui a donné l'ordre de fonder sans revenus : aussi exhorta-t-elle ses filles à garder fidèlement cette méthode rigoureuse et voulut-elle la fiiire consacrer par un bref, obtenu du pape Paul IV, qui autorisait les carniels réformés à vivre exclusivement d'aumônes. Plus tard, on se servit auprès d'elle des textes du Concile de Trente pour l'amener à modifier sa méthode. Elle comprit elle-même que l'absence voulue de tout revenu avait été très convenable dans le principe, puisqu'elle avait permis de ne pas attendre le bon plaisir des bienfaiteurs et qu'elle avait donné la mesure de l'esprit de perfection des premières religieuses, mais que, l'esprit de la réforme une fois bien assis, les constitutions fidèlement observées suffiraient à faire régner la pauvreté.
Il est enfin un troisième point sur lequel elle dut renoncer à sa première décision. Elle avait d'abord voulu se passer de sœurs converses et obliger ainsi les religieuses à remplir tour à tour tous les offices de la maison. Elle ne tarda pas à y renoncer « parce qu'elle disait qu'un si grand travail corporel étouffait l'esprit » . Elle veilla seulement à ce qu'il n'y eût pas plus de converses qu'il ne le fallait, et elle garda, comme dit Ribera, des usages qu'elle avait étudiés chez les sœurs franciscaines, « la pauvreté des tables et la manière simple et franche dont ces religieuses se traitent entre elles ».
Dans la solution finale de ce dernier problème, se manifeste déjà la seconde des deux tendances auxquelles cédait la sainte en son travail de réforme : resserrer, pour ainsi dire, le corps le plus possible,
tenir très à Tétroit les sens et tout ce qui est du bienêtre ou de la commodité physique ; mais, une fois la mortification ainsi assurée, donner a Tesprit des religieuses le plus de liberté qu'il se pouvait dans la vie de leur âme. Ce dernier souci n'était pas moins vif que le premier. Elle répète en bien des rencontres : les religieuses ne sont pas des esclaves. Elle ne tolère que personne — ni sœur, ni maîtresse, ni prieure, ni confesseur, ni visiteur — leur impose rien en dehors de la règle et qu'on les charge de «c nouvelles cérémonies ». Qu'on « presse la règle » tant qu'on voudra, à la bonne heure! mais au delà, c'est affaire k la conscience de chacune.
Pour que cette conscience soit bien assurée de se diriger librement selon sa voie propre, la réformatrice tient absolument à ce que les sœurs ne soient pas obligées d'avoir pour unique confesseur le confesseur de l'ordre. S'agissait-il simplement de cette distinction, consacrée parle Concile de Trente, du confesseur ordinaire et des confesseurs extraordinaires (mais ces derniers étant cependant désignés d'office)? Il semble bien que sainte Thérèse ait voulu quelque chose de plus. « Elle voulut, dit Ribera, que ses filles eussent pleine liberté, tant pour la prédication que pour la direction particulière, de traiter avec ceux qui leur conviendraient le plus pour leur âme. » Celte question a soulevé de fort longues et fort ardentes controverses : et il y a lieu d'en être étonné, car d'abord, les intentions de la sainte ne peuvent pas être méconnues : elle les a trop bien expliquées.
« Quant à moi, mes filles, un de mes vœux les {)lus chers, c'est que vous ayez toujours cette sainte liberté de communiquer avec d'autres que le confesseur ordinaire et les religieux de l'ordre. Ainsi je demande,
pour ramour de Notre- Seigneur, a celles qui exerceront la charge de prieure, de ne rien négliger auprès de Tévêque ou du provincial, pour maintenir toujours intacte cette sainte liberté. . . ; que, lorsqu'il se rencontrera ici des hommes qui unissent la sainteté de la vie à la solidité de la doctrine..., il n'empêche en aucune façon les religieuses de communiquer librement avec eux*. »
, Dans une lettre du 21 février 1 58 1 , elle insiste avec 4 la dernière énergie auprès du P. Gratien': « La prieure de Ségovie a attiré mon attention sur la liberté qu'ont les sœurs de demander des sermons à d'autres que nos Pères; et, après avoir réfléchi, j'ai laissé cette liberté. Nous ne devons pas regarder seulement, mon Père, aux supérieurs que nous avons maintenant, mais prévoir ceux qui peuvent venir et qui toucheraient à ce point et à d'autres. Veuillez, donc insister de toutes vos forces, afin que le Père commissaire mette dans toute sa clarté et son évidence ce point et celui dont je vous parlais l'autre jour. Supposé qu'on ne le fixe pas, nous devrons recourir à Rome. Je comprends combien cela est important pour la consolation des sœurs. Je sais en outre quels tourments terribles on endure dans d'autres monastères dont on a trop resserré la liberté pour les secours spirituels; une âme qui est ainsi liée ne saurait bien servir Dieu ; le démon la tente par là. Lorsque les religieuses, au contraire, ont la liberté de choisir, elles n'en font aucun cas la plupart du temps, et ne veulent pas en profiter. » Ces paroles, je crois, sont assez claires et il me pa-