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CHAPITRE PREMIER

DANS LE MONDE (i5i5-i53d)

Pour tous ceux qui vont de France à Madrid par la voîe ordinaire des pays basques et de la Vieille Castille, c'est un enchantement que d'arriver devant la colline où se dresse Avila. Depuis de longues heures, après avoir perdu de vue les flèches aiguës de la cathédrale de Burgos, ils traversaient ces plaines monotones où le laboureur, a-t-on dit, peut marcher tout un jour sans rencontrer une autre ombre que celle de sa mule et de son fouet. Bientôt ils devront s'engager à nouveau dans la tristesse des étendues indéfinies, dans ces sables surmontés de hauteurs abruptes, où ils iront chercher les masses grises et symétriques de l'Escurial. Mais, tout d'un coup, ils se sont surpris dans une oasis. Ce n'est plus seulement une rapide vision comme celle de la vieille tour d'Arevalo. Le train s'est ralenti, ils ont pu contempler à leur aise des plans superposés qui se développent au loin avec largeur et harmonie ; plus près d'eux, des arbres verts et des rochers, qui donnent

SAINTE THÉRÈSB. /!> T

la sensation d'une sorte d'immobilité dans la durée, encadrent des cultures qui, sans être bien modernes, sentent néanmoins l'aisance; sur les bords d'une jolie rivière sinueuse, quelques industries locales suffisent à montrer que la ville est encore prospère. C'est au milie.u de c$ paysage, aux lignes et aux teintes reposajitl^entlêùïjiôblisse, que s'élève TAvila des chevaliers', l'Avila du Roi, l'Avila des saints !

^oat y/esî tn-chy^gue et U|i»t%; pjaraît intact. Les vifej[>**rp|iii^îtc crér^Jis erAe^ifs* t<mrs reposant sur une base rocheuse enveloppent, sans interruption, la ville entière. L'ensemble est dominé, surveillé, protégé par la cathédrale, car celle-ci se termine par une demi-lune qui devait servir à la fois de lieu d'observation et de forteresse, et elle fait encore vivre sous les yeux du voyageur ces temps où la prière et le combat n'allaient pour ainsi dire jamais l'un sans l'autre.

Quand on pénètre dans la ville, sans doute l'illusion est compromise ça et là par plus d'un détail vulgaire. Et cependant, elle se prolonge devant ces couvents multipliés, devant ces hautes demeures seigneuriales, solides et rustiques, avec leurs portes cintrées où s'éventaillent des pierres gigantesques, leurs vestibules immenses, leurs murs pleins à peine coupés, à une hauteur respectueuse, par des fenêtres étroites et grillées. L'impression s'accentue encore lorsqu'on entre dans ces églises où domine de beaucoup le style roman, c'est-à-dire où le fidèle se sent tout d'abord enveloppé dans une obscurité où il faut que, du sein de son premier recueillement, ses yeux et son âme s'en aillent chercher la lumière en haut....

Peu à peu on descend jusqu'à une place où, devant la belle rosace de l'église San Pedro, le regard est

attiré par un monument, modeste en ses proportions architecturales, mais qui parie éloquemment des vieilles gloires de la cité. Sur ses différentes faces sont inscrits les noms des guerriers de terre et de mer, des littérateurs et des poètes, des savants, des saints nés dans Avila. Tel est le piédestal de la statue de la femme qui pour toute l'Espagne est « la sainte » par excellence, et qui semble donnée là comme la reine de tous ces héros, Thérèse de Ahumada, dans son costume de carmélite.

C'est en effet à Avila qu'elle naquit, le 28 mars 1 5i 5, et elle en fut fière toute sa vie. Elle aimait beaucoup ce climat froid et sain de la Castille et le préférait de beaucoup aux douceurs amollissantes de l'Andalousie. Mais ce qu'elle aimait surtout dans son pays natal, c'était la loyauté, la vaillance, la piété solide etraisonnée de ses populations. « J'ai oublié de vous dire, écrit-elle un jour à son frère revenant des Indes, quelle facilité vous trouverez dans Avila pour donner une excellente éducation à vos fils. Les Pères de la compagnie de Jésus ont un collège où ils enseignent aux enfants la grammaire; ils les confessent tous les huit jours et les forment si bien à la vertu qu'il y a vraiment de quoi en louer Dieu. Ils font également un cours de philosophie. Pour la théologie on va au couvent de Saint-Thomas*. Sans sortir d' Avila on trouve donc tout ce qu'il faut pour la vertu et pour la science. Il y a tant de piété dans la ville que tous ceux qui viennent d'ailleurs en sont édifiés. On s'y adonne beaucoup à la pratique de l'oraison et de la

I . Il existe encore aujourd'hui ; il est encore occupe par les Dominicains qui y instruisent de nombreux novices. On y montre la grille à laquelle vint se confesser sainte Thérèse.

k SAINTE THÉRÈSE,

confession ; il y a même des personnes séculières qui mènent une vie très parfaite. »

Si elle était fière de son pays, elle était fière aussi de son sexe. Elle en connaît bien les faiblesses ; elle ne craint pas cependant de mettre en relief les raisons qu'ont les pères et mères de ne pas tant s'affliger — comme ils le font trop souvent — d'avoir plus de filles que de garçons*. Il est vrai que les femmes d'Avila n'étaient pas moins courageuses que les hommes. « L'histoire raconte comment, dans une circonstance mémorable, elles défendirent la ville en l'absence de leurs maris, ayant à leur tête la fameuse Chimène Vlasquez qui, en récompense de ce fait glorieux, reçut pour elle et pour toutes les femmes de sa descendance le privilège de siéger dans les assemblées politiques*. »

Vraiment une pareille ville n'était pas indigne d'être la patrie d'une telle sainte*.

La famille de sainte Thérèse était, de part et d'autre, illustre.

Elle s'en glorifiait aussi peu que possible ; mais en

.1. Fondations ^ p, a 35.

a. Hist, gén,^ I, 3.

3. A notre époque les descendantes de Chiiiiène Vlasquez et de sainte Thérèse montrèrent un courage d^une autre nature. En i868, au moment des troubles qui suivirent la chute d'Isabelle, les couTents furent menacés... une fois de plus ; et l'on craignit particulièrement pour le Garmel. C'est alors que les Avilaises protestèrent avec énergie auprès du maréchal Serrano. Elles invoquèrent à la fois le souvenir de leur grande compatriote et les promesses de liberté faites au nom même de la révolution.

« Oui, Excellence, toutes d'une commune voix et les larmes

revanche elle aimait toujours à parler de la noblesse d*âme de ses parents et des vertus de ses frères et sœurs. Ici, nous ne devons pas craindre d'insister. C'est elle d'ailleurs qui va témoigner. « L'éminente piété de mes parents et les faveurs dont Dieu me combla dans mon enfance auraient du suflSre, si je n'avais été infidèle, pour me fixer dans le sentier de la vertu. Mon père se plaisait infiniment à la lecture des bons livres, et il tenait à en avoir d'écrits en langue castillane, afin que ses enfants pussent les lire.... On voyait en lui une admirable charité pour les pauvres et la compassion la plus vive pour les malades. Dans ses paroles se fit toujours remarquer un respect souverain pour la vérité.

a Dieu avait également doué ma mère des plus belles vertus. Les grandes infirmités dont sa vie ne fut qu'un enchaînement, firent éclater sa patience. Douée d'une beauté rare, jamais elle ne parut en faire la moindre estime. Comptant à peine trente-trois ans quand elle mourut, elle avait déjà adopté cette sévérité de costume qui convient à un âge avancé de la vie. Elle charmait par la douceur de son caractère et par les grâces de son esprit... . Nous étions trois sœurs et neuf frères. Grâce à la bonté de Dieu, tous, par la vertu, ont ressemblé à leurs parents, tous, excepté moi. »

Son père, Alphonse Sanchez de Cepeda, fut marié deux fois. De sa première femme, Catherine del Peso,

aux yeux, nous vous supplions, au nom du principe d'association que la Révolution proclame, laissez-les dans leurs maisons, ces âmes si vertueuses, tranquillisez les consciences alarmées, et vous contribuerez puissamment ainsi à consolider les principes de la liberté (La liber tad christiana de Madrid, 4 décembre 1868).

il eut trois enfants ; parmi eux était Marie de Cepeda, dont la sainte dira plus tard dans sa Vie : « J'avais une sœur en qui je voyais une vertu irréprochable et une bonté parfaite. » De sa seconde femme, Béatrix de Ahumada (dont sainte Thérèse porta le nom, suivant les usages d'alors), il eut neuf enfants : Ferdinand, qui fut un compagnon de Fernand Pizarre ; Rodrigue, Tami d'enfance de Thérèse, le compagnon de ses naïfs projets de martyre, son préféré enfin, qui plus tard périt noyé aux Indes, après avoir fait d'elle l'héritière de tous ses biens.

Elle venait ensuite, et elle était suivie de Laurent, qu'après son retour d'Amérique elle forma à une haute piété et qu'elle considéra dès lors comme un religieux vivant dans le monde.

Après lui étaient nés : Antoine, qu'avant d'aller elle-même au couvent elle décida à entrer en religion et qui mourut novice chez les Dominicains; Pierre, qui fut aux Indes et en revint avec Laurent, mais pour afQiger sa famille par sa a mélancolie » ; Jérôme, qui mourut au Pérou « comme un saint », c'est elle encore qui nous l'affirme; Augustin, capitaine distingué, assure-t-on, qui sortit victorieux de dixsept batailles livrées contre les habitants du Chili, mais qui, avide de gloire et ambitieux, reçut de sa sœur l'avertissement surnaturel qu'il compromettrait son salut s'il acceptait de nouvelles charges ; elle morte, il oublia ces paroles, et il repartit ; mais, arrivé à Lima, il fut frappé d'une maladie mortelle, et assisté, alors par la présence invisible de sa bienheureuse sœur, il accepta docilement sa mort, comme une punition miséricordieuse*. Restait un dernier enfant, Jeanne,

I. « C'est ce que le P. Louis de Valdivia, de la Cie de Jésus,

que sa sœur décrit ainsi : « C'est une âme angélique ». — ce Le caractère de ma sœur, ajoute-t-elle, est plein d'aménité pour tout le monde ; le voudrait-elle, qu'elle ne pourrait pas, à mon avis, se montrer sévère pour personne ; telle est sa nature. » On le devine déjà, cette douceur, qui fit d'elle « une martyre en cette vie » , quand elle eut perdu sa fortune, n'allait pas sans quelque faiblesse : elle ne sut pas toujours se montrer assez sévère à l'égard de ses enfants.

Quelle que soit donc ou la bravoure ou la piété ou la douceur des divers membres de cette belle famille, nous pressentons facilement que Thérèse les surpassera tous.

Elle-même nous parle sans détours de ses qualités naturelles, car elle a conscience de n'en pas faire plus de cas qu'elle ne le doit, et dès lors il ne lui vient pas à l'idée d'affecter une fausse modestie, a J'étais la plus chérie de mon père ; et tant que ma première candeur n'avait pas été ternie par le péché, sa prédilection pour moi n'était pas, ce me semble, sans quelque fondement. » Elle va plus loin : « Après cet âge si pur, vint le moment où mes yeux s'ouvrirent sur les grâces de la nature, et Dieu, disait-on, en avait été prodigue envers moi. » A sa beauté s'ajoutait le charme de son caractère, a C'est une grande grâce que Dieu m'a faite : partout où j*ai été, on m'a toujours vue avec plaisir. »

Elle aussi se plaisait à avoir des compagnons et des compagnes. On sait comment l'idée pieuse vint peu à peu, et toujours en grandissant, se mêler à ses fantaisies enfantines. Lorsqu'elle jouait avec d'autres

qui avait confessé Augustin dans sa dernière maladie, a attesté dans sa déposition pour la canonisation de notre sainte mère. » (Hist, gén,, I, 3.)

petites filles, son grand amusement était de construire avec elles de petits monastères. Elle jouait à la religieuse, comme ses frères probablement jouaient au soldat. Elle eut cependant bientôt un désir plus prononcé de vivre dans le désert et de donner sa vie pour Dieu. A l'inverse d'Ignace de Loyola, qui n'avait lu des vies de saints qu'après les romans de chevalerie, c'est par les premières qu'elle avait débuté. Ce qui l'y avait le plus émue, c'était la promesse et c'était aussi la conquête de l'éternité des récompenses. — « Que de fois cette pensée fut l'objet de nos entretiens! Nous aimions à redire sans nous lasser : Quoi! pour toujours, toujours, toujours! » Elle trouvait donc que les martyrs achetaient à bon compte, par un supplice d'un jour, un bonheur sans fin. C'est alors qu'âgée de sept ans, elle avait persuadé à son frère Rodrigue, de quelques années à peine plus âgé qu'elle, de s'en aller tous les deux, en mendiant leur pain, jusqu'au pays des Maures : là les infidèles leur procureraient assurément la béatitude et la gloire célestes. Ils s'en allèrent donc au delà de l'Ajara jusqu'à ce qu'un oncle les rencontrât à un tournant de la route montante * et les ramenât. Devant la réprimande maternelle Rodrigue s'excusa, quoique plus grand, en rejetant la faute sur la nina (la petite) qui avait imaginé cela et l'avait engagé à partir en même temps qu'elle.

Toujours amis et toujours pieux, ils se mirent à bâtir dans le jardin paternel de petits monastères et à y réciter le rosaire. Thérèse surtout ne cessait point de rêver à la olénitude d'une perfection sans

I. Là, dit-on, où se voît une sorte de monument (commëmoratif peut-être), compose de quelques colonnes.

limites et sans nuages. Elle avait dans sa chambre une image qu'elle aimait beaucoup à regarder : c'était la Samaritaine s'entretenant avec Jésus et lui disant : « Seigneur, donnez-moi de cette eau qui fait qu'on n'a jamais soif. > — Elle faisait l'aumône « quand elle pouvait 9 .

Au cours de cette ferveur naïve et qui déjà cependant rélevait si au-dessus des pensées ordinaires de son âge, alors qu'elle n'avait pas tout à fait dix ans, elle perdit sa mère. Laissons-la parler ici : «c J'entrevis, dit-elle, la grandeur de la perte que je venais de faire. Dans ma douleur je m'en allai à un sanctuaire de Notre-Dame, et, me jetant aux pieds de son image, je la conjurai, avec beaucoup de larmes, de me servir de mère. »

Celle de la terre, qui venait de partir, lui laissait un père, non pas plus vertueux, peut-être, mais encore plus judicieux qu'elle, et une belle-fille très capable de la remplacer. Par malheur, Béatrix de Âhumada, qui aimait beaucoup les romans de chevalerie, en avait laissé lire à sa fille, à Tinsu ou contre le gré du chef de famille. Si différents que ces a romans » fussent des livres que nous appelons aujourd'hui de ce nom, ils séduisirent quelque peu l'imagination de la petite Thérèse, qui se mit même, avec la collaboration de Rodrigue, à en composer. De là, suivant ses aveux, un refroidissement de ses « bons désirs » et un éveil des désirs mondains. Elle prit goût à la parure ; elle devint presque coquette, voulaiït du moins a iparaitre bien t>, n'épargnant, à cet effet, ni parfums ni « aucune de ces frivoles industries de la vanité » pour lesquelles, à l'en croire, elle était « fort ingénieuse ».

Sur ces entrefaites des cousins germains (son père

n'en eût pas, dit-elle, admis d'autres) fréquentèrent la maison. — « Je laissais la conversation aller au gré de leurs désirs, et je savais lui donner de Tintérêt. Pour ne pas leur déplaire, j'écoutais ce qu'ils me disaient de leurs inclinations naissantes et de leurs rêves d'avenir. » Une société plus dangereuse peut-être, celle d'une parente aux allures légères et à la conversation indiscrète ou vaine, vint encore mettre en péril, non pas sa vertu, qui ne courut jamais aucun risque, non pas sa foi ni ses habitudes religieuses, mais l'ardeur de sa piété. Il est impossible de s'expliquer plus clairement qu'elle ne le fait. « Je dois ce témoignage à la vérité que je n'ai jamais senti en moi le moindre attrait pour ce qui aurait pu flétrir l'innocence, parce que j'avais naturellement une invincible horreur des choses déshonnêtes.... Ce qui me sauva, ce fut la crainte de Dieu, que je ne perdis jamais, et ma crainte plus grande encore de manquer aux lois de l'honneur. Ma résolution de Je conserver intact était inébranlable, et rien au monde, ce me semble, n'aurait pu la changer; aucune amitié de la terre n'aurait été capable de me faire fléchir. Pourquoi faut-il que je ne me sois point servie, pour être toujours fidèle à Dieu, de ce mâle courage que je trouvais en moi pour ne blesser en rien l'honneur du monde ? Par fierté naturelle j'ambitionnais avec passion de le garder sans tache, et je ne voyais pas combien ma prétention était insensée, puisque je négligeais les moyens nécessaires et que j'évitais seulement avec des soins extrêmes ce qui aurait pu lui porter une grave atteinte *. »

I. Fie, II. Disons, pour n'y plus revenir, que cette sorte d'immunité à Tendroit du péril des sens, elle la consenra

Trois moîs — c'est elle qui nous renseigne exactement — s'écoulèrent ainsi dans l'oubli de sa première ferveur. Ce fut assez pour que la vivacité de son esprit et ses grâces mêmes y aidant près de la malice d'autrui, un léger nuage s'élevât sur sa réputation. Son père en conçut quelque crainte. Il résolut alors, sans bruit, de la mettre en pension dans le couvent des Dames Augustines. Le mariage de sa sœur du premier lit fournit une occasion qui ne laissait soupçonner à personne une mesure de rigueur ou de défiance.

Jusque-là, elle avait fréquenté les couvents, comme le faisaient toutes ses compatriotes, et elle y apportait à coup sûr un esprit de dévotion sincère. Les religieuses qui lui survécurent aimaient à rappeler plus d'un détail de ces visites d'alors, a Je me souviens en particulier, ne dédaigne pas de dire une d'entre elles, qu'elle portait une robe de couleur oranger, bordée de velours noir. » Et elle ajoutait — ce qui lui tenait plus à cœur — : « Dona Maria de Cepeda, sa parente, raconte ce qui suit : Revenant un matin en compagnie de la sainte mère, celle-ci lui dit : « O ma sœur, si vous saviez quel est l'écuyer qui nous accompagne, comme vous seriez contente ! » — Je lui demandai quel était cet écuyer. — La sainte mère me répondit : « Le Christ portant sa croix* ».

toute sa vie. Elle dira plus tard dans une de ses Relations {Lettres, III, 4^9) : ^ U n'j eut jamais rien en elle qui ne fût absolument chaste et pur. »

I. Lettres, III, fin. Elle était trop jeune pour qu'on puisse croire, ou à l'une de ces apparitions, ou à l'un de ces contacts spirituels, qui plus tard furent si fréquents dans sa TÎe.

Malgré tout, son entrée au couvent comme pensionnaire lui fit d'abord éprouver « un cruel ennui » ; elle dit plus loin « une immense répulsion..., un éloignenient mortel » pour la vie du cloître. Elle en redoutait a certaines pratiques y>, tout en estimant, tout en aimant les religieuses, qu'elle trouvait « admirables de vertu, de régularité, de saint recueillement » . En quelques phrases transparentes elle nous laisse voir quelle fut, en un an et demi, l'oscillation de ses pensées intimes et comment sa tristesse se dissipa graduellement. CeJitains « messages », où elle croit que le démon avait sa part, vinrent tenter de la troubler, en lui faisant entrevoir quelque « honorable alliance » . La perspective de s'engager dans les liens du mariage ne laissait pas que de lui inspirer des craintes ; et cependant, lorsqu'elle demandait aux sœurs de prier pour que sa vocation lui fût clairement révélée, elle faisait à part elle ses réserves; elle souhaitait que le bon plaisir de Dieu ne fut pas de l'appeler à la vie religieuse. Mais à son tour cette crainte allait tomber tout doucement. Le changement se dessina surtout dans ses entretiens avec la maîtresse des pensionnaires qui charma tout à la fois ses goûts naturels et son penchant à la piété ; car chez Marie Briceno (c'était le nom de cette religieuse) « la sainteté s'alliait à un jugement exquis et à la grâce de bien dire* ». La jeune pensionnaire se rend à ellemême cet autre témoignage, que, toute sa vie, elle a goûté un inexprimable bonheur à entendre parler de Dieu. Mais en entendre bien parler, sans fadeur et

Il est plus probable qu'il se faisait ici dans son imagination comme un gracieux mélange de rêverie pieuse et de douce raillerie sur Tabsence d'un véritable ëcuyer, I. Fie, III.

sans vulgarité, avec solidité, disons même avec élégance, ne pouvait rien gâter près de celle qui devait toujours avoir besoin de sa grande charité pour pouvoir supporter un mauvais prédicateur. Elle subit donc volontiers cette influence qui allait faire contrepoids à plus d'une autre et raviver en elle, avec plus de force que jamais, « la pensée et le désir des choses éternelles ». Oui, c'est bien parla qu'elle est entrée dans les voies, tout d'abord de la crainte (si elle ne met pas trop d'humilité dans les jugements qu'elle porte sur les élans de sa jeunesse) puis, à n'en pas douter, de l'amour. Ainsi durent s'évanouir ses préventions contre des habitudes et des pratiques qui, bien comprises, ont précisément pour résultat de faire oublier ou d'empêcher de regretter tout ce qui passe.

Elle devait rencontrer bien des fois, dans sa vie de fondatrice, de ces vocations de jeunes espagnoles se précipitant vers le cloître dans un subit élan d'héroïsme et jetant sur l'humilité voulue de leur sacrifice quelque chose de leur fierté native. Elle admira cette Catherine de Sandoval qui, à quatorze ans, repoussait avec dédain tous les partis qu'on lui présentait, trouvait étrange qu'on voulût l'assujettir à de tels hommes, se disait à elle-même qu'en vérité son père se contentait de bien peu, puis, tout à coup, ses yeux tombant sur un crucifix, sentait luire en son âme une lumière surnaturelle. Elle admira aussi, tout en prophétisant presque une demi-défaillance, pour un avenir peut-être proche, cette Casilde de Padilla qui, attachée passionnément à son fiancé, se surprit à ressentir chaque soir une profonde tristesse en s'apercevant qu'un jour encore était passé, que tous allaient passer de même les uns après les autres, que cette

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félicité aurait donc une fin, et se mit dès lors à voulo'r conquérir tout de suite, à l'abri du monde, la certitude complète de son salut et de son bonheur éternel. Sainte Thérèse, avons-nous dit, les admira. Il serait peut-être plus exact de dire qu'elle adora ces coups delà grâce. Mais, quanta elle, qui était si loin d'être inférieure à ces jeunes filles en enthousiasme chevaleresque, elle puisa plus lentement son courage à des sources plus profondes. Elle raisonna sa vocation pendant trois ans au moins. C'est dans les écrits dictés par de hautes intelligences qu'elle alla chercher des conseils pour les peser scrupuleusement.

Au bout de dix-huit mois de séjour aux Augustines, une maladie grave la fit sortir du pensionnat. On l'envoya* chez sa sœur Marie. Là elle reçut avec reconnaissance les soins afiectueux que tous lui prodiguèrent ; mais rien ne fut de nature à ébranler les résolutions qu'elle avait déjà prises en secret. Certes elle subit alors, comme elle le dit, les plus rudes assauts de son existence, et les fièvres qui la travaillaient, les défaillances physiques qui en suivirent n'étaient pas de nature à la fortifier contre les doutes : car elle se demandait involontairement si la délicatesse de sa santé lui permettrait de supporter les austérités du cloître ; toutefois elle ne voulut voir là que des tentations contre lesquelles elle entendit bien combattre jusqu'au bout. Les conversations édifiantes d'un oncle et les lectures pieuses qu'elle fit auprès de lui la soutinrent.

Elle revint chez elle où des événements de famille, le départ de deux de ses frères — dont le petit Rodrigue — pour les Indes et l'armée de Pizarre, durent

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